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Les chaussures ne mentent jamais

Publié le 26 août 2008 par Mbbs

Elle passait son temps à observer les pieds des gens, au café, dans la rue, au travail, partout ! Elle s’était même dit, à un moment où son travail de bibliothécaire lui était devenu une torture, qu’elle pourrait écrire un livre humoristique dont le titre serait « Si les chaussures nous étaient contées » et où elle parlerait de toutes les chaussures rencontrées dans sa vie.
Les pieds qu’elle préférait observer, c’était ceux qui se croisaient sous les tables ; elle les trouvait doublement éloquents.
Quand elle s’était assise, en cette fin d’après midi maussade, dans ce café parisien hors des sentiers battus, elle attendait encore la perle rare, des chaussures qui la troubleraient, qui lui diraient que la vie valait encore la peine d’être observée.
Elle commanda un café et se plaça devant la porte, une place de choix pour raconter les  allées et venues des chaussures qui entraient et sortaient. Elle tournait la cuillère dans sa tasse de café  quand elles arrivèrent, deux chaussures semblables à deux péniches qui auraient transporté avec elles toute la boue de l’univers. On y distinguait à peine l’amarre des lacets. Elles s’avancèrent vers la table où elle était installée et s’arrêtèrent à un mètre d’elle.
- C’est ma table, dit grossièrement la voix des chaussures.
Elle leva  les yeux, mais les rabaissa aussitôt. Impossible de regarder un visage pareil. Non qu’il eût été laid, mais une barbe lui mangeait toute la surface et elle avait toujours détesté ces barbes dévorantes. Elle articula mécaniquement.
- Je n’ai pas fini.
Les péniches ne bougeaient pas.
- C’est ma table, répéta l’homme.
- Oui, mais je n’ai pas fini. Il y a des tables partout !
Le patron et les deux clients du café ne semblaient pas prêter attention à la scène. Elle continua à remuer le café dans sa tasse comme si de rien n’était, et soudain, sans qu’elle n’ait pu comprendre ce qui lui arrivait, elle se sentit soulevée dans sa chaise et transportée à une autre table, près de la vitre. Elle ne put que balbutier
- Mais…ça va pas !
- C’est votre table maintenant. Je vous apporte votre café.
Personne ne dit rien. L’homme aux péniches était maintenant assis face à la porte. Son grand tronc et sa face hirsute s’étaient immobilisés et son regard paraissait fixer le morceau de rue compris entre les deux battants. Elle but son café rapidement et alla payer au comptoir, décidée à dire son fait au patron.
- On appelle ça de la non assistance à personne en danger !
Le patron arrêta d’essuyer son verre et lui répondit.
- Qu’est-ce que vous vouliez que je fasse ? Que je lui casse la gueule ?
Elle le regarda interloquée.
- Vous auriez pu au moins lui dire quelque chose !
- Vous vous êtes assise à cette table avant que j’aie pu vous prévenir !
- Prévenir ? Mais de quoi ?
- Qu’il allait arriver. Il aime pas qu’on lui prenne sa table.
- Mais c’est vous le patron,  non ?
- C’est sa table.
- Alors il peut tout se permettre ?
- Ecoutez, c’est pas ma faute si son gosse s’est fait écraser devant cette porte, hein ?
Elle pâlit, paya ses deux euros et sortit.


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