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Lettre à Edvige

Publié le 09 septembre 2008 par Thywanek
Chère Edvige,
La première question qui me vient, vous concernant, c’est : pourquoi si tard ? Certes il y a un temps pour tout, et le développement des technologies qui permet qu’on ait enfin accouché de vous s’est lui aussi fait attendre. Mais que de temps perdu ! Et combien d’êtres humains aux apparences des plus sociables, mais en vérité hantés par les démons de la délinquance syndicale, captés par des organisations politiques hérétiques, sujets à l’association dans des officines de convivialité sacrilège, voire dédiées à des cultes embrumés du souffre de l’humanitaire, combien n’ont pas ainsi sombré en marge du grand et salvateur Union pour Mater le Peuple ; livrés aux pires dérives de la liberté de penser, égarés dans les méandres absconses de la diversité culturelle, soumis aux croyances pernicieuses en une multitude humaine prétendument porteuse de richesse pour les âmes et pour les esprits. Sans parler des déviants qui ont pu avec tant d’insupportable aplomb voir prospérer leurs propensions à s’envoyer en l’air dans des configurations non prescrites par la nature, celle révélée fort à propos par diverses écritures et non des moins saintes. Et d’autres, régulièrement adeptes de transgressions répétées au regard de la cellule de base de notre organisation sociologique, justement ordonnée autour de la famille, évidence contrôlable par essence, et donc seule digne de la confiance bienveillante des élites savantes qui tentent de trainer derrière elles le troupeau désordonné que nous nous ingénions à former.
Bienheureusement, votre avènement est enfin annoncé : et on constate bien sur, d’entrée de jeu, à quel point votre croisade est louable ; il n’est que de voir les hordes hirsutes, les tribus apeurées en leur conscience noires, et autre transgresseurs de tous poils, bardés du bouclier obscène de leurs obscures superstitions droitdel’hommistes, pour juger avec sérénité du bien fondé de la mission que vous vous apprêtez à entreprendre.
Mais je ne puis toutefois me réjouir complètement. Comme je le disais en commençant cette lettre : pourquoi si tard ? Je ne veux pas évoquer ainsi l’âge à partir duquel vous allez enfin pouvoir informer les autorités compétentes du comportement déviationniste de l’un de nos supposés semblables : 13 ans ! C’est un début gageons-le ! Il nous faudra bien nous rendre à l’évidence que la préscience de notre Conducator n’était pas vaine lorsqu’il suggérait, et avec quelle brillante pertinence, qu’il fallait traquer le mal dés la plus petite enfance, au berceau, à la sortie du ventre !
Non ce que je veux exprimer comme regret, en geignant de ce « Pourquoi si tard ! », c’est que l’être en perdition que je suis aurait tellement sauvé de lui-même et donc du monde, si votre sévère et juste surveillance avait pu s’exercer dans ces années d’errance juvénile où je me livrais moi-même, à moi-même.
Sachant à quel point vous eussiez de plus trouvé en ma mégèroïde génitrice un agent de liaison fiable et zélé.
Comme vous eussiez sans doute exercé une juste vigilance en étant informée au plus tôt des inclinaisons qui m’affectaient, au premier rang desquelles celle qui dans la plus grande et la plus déplorable confusion m’inspirait plus de regards amoureux vis-à-vis d’un autre garçon que vis-à-vis d’une fille. Et puis celle qui me faisait déserter la séance de télévision du soir, en famille, pour préférer laisser s’épanouir, dans ma chambre ou au dehors, le monde de mon imaginaire propre et surement enclin à me pervertir d’un individualisme contraire aux intérêts d’une future employabilité salariale honnête et productrice pour le plus grand bonheur de mes méritants supérieurs hiérarchiques. Et celle qui me conduisait de préférence à me plonger dans les rayonnages de la bibliothèque du collège plutôt que de me mêler au sain babillage de mes congénères fraichement farcis de football et autre vroum-vroumeries de jeunes paires de couilles promises à l’activité de la très utile reproduction de la race des canapés-bières-matchs pour la version mâle, et shoping-gala-han-heu pour la version femelle. La tendance aussi, à peine plus tard, à me coller volontiers l’oreille sur mon transistor pour écouter l’intégrale de la diffusion en direct de Bayreuth de Tristan et Isolde plutôt qu’à me gaver les esgourdes au rock frelaté de rebelles établis et autres variétés à paillettes précurseuses des marécages chansonesques où se vautre, sagement et docilement des légions entières de bas-salaires.
Et tout ça n’est rien ! Comme il eut été judicieux que vous puissiez aussi connaître de mes goûts de fin d’adolescence pour ce qui se fume et qui n’est pas du tabac, les p’tits bonbons tout plat où la fraise est remplacée par le lysergesäurediethylamid, les champignons qui ne sont pas de Paris, et la poudre à éternuer qu’il ne faut pas éternuer : au prix où c’est !!
Et quoi encore !?! Les pataugeoires d’idéologie humanistes et de pensée philosophique indécrottablement attaché aux eudémonismes les plus divers, et les plus délétères. Et des manifestations d’agités de toutes sortes pour défendre des causes revendicatives au risque de mettre en péril la sécurité de mes concitoyens.
Ah ! Edvige ! Que vous m’avez manqué !
Quel triste rebus du monde ne serait-je pas devenu si votre vigilance, augmentée des relais qui viendront j’en suis sur bientôt renforcer vos efforts, avait pu s’exercer sur ma misérable personne. Oui, c’est clair, si dés l’âge de 13 ans, vous m’aviez guidé, si j’avais su que votre rigueur protectrice me couvrait de sa généreuse action préventrice, je n’aurais certes pas versé dans les immondes et multiples débauches dont ma pauvre existence est plus remplie que les déchèteries de Naples.
Et j’aurais eu le plaisir, peut-être même le bonheur, d’être quelqu’un de normal. Non ! Pas normal ; vous avez raison. Normal ça pourrait friser le politiquement incorrect. Disons alors quelqu’un d’ordinaire. Voilà ! C’est ça ! J’aurais été quelqu’un d’ordinaire. Facile à dresser. Facile à formater. Facile à conditionner. Facile à convaincre de ses intérêts. De son besoin de sécurité. De la nécessité d’être obéissant. Et de bien regarder le journal de 20h présenter par Lautrick Ferrari d’Arvor. C’est dans ces occasions-là qu’on parle le mieux de ce qui est utile pour la sécurité.
Voila Edvige ! Je voulais vous dire tout ça ! Et bien d’autres choses encore, mais je ne veux pas abuser de votre temps qui est de toute évidence bien plus précieux que le mien. Bien sur vous êtes arrivée trop tard pour moi, mais Saint Orwell ne nous a pas abandonné : vous êtes parmi nous à présent.
Pauvre Saint Orwell qui pensait que vous ne naitriez que d’un système basé sur la paranoïa collectiviste. Et vous êtes enfin née : portée sur les fonds baptismaux par le mensonge libéral sous son masque apaisant de capitalisme au mystère de la main invisible.
Bon allez, je vous laisse.Je ne vous embrasse pas, je suppose que vous avez déjà mon ADN !

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