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De la femme en temps de guerre

Publié le 11 janvier 2009 par Jlk

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Lettres par-dessus les murs (70)

Ramallah, dimanche 11 janvier 2009.

Cher JLK,


Tu fais bien de me parler des femmes. Assurément elles sont bien présentes dans les médias, à pleurnicher et geindre, mais tout de même, on ferait mieux d'en causer un peu plus ici. Dans notre correspondance, on parle beaucoup de Dieu, de guerre, de tonnes de laideur… et bien trop peu des femmes. Jls, tout de même, les femmes ! C'est sûr que le sujet est épineux, même pour des prosateurs sans peur et sans reproche. On hésite toujours un peu, même Freud ne les comprenait pas. Il faut donc commencer avec méthode, pas à pas. Je te propose l'avis de Moussa, restaurateur à Ramallah. Pas une fiote lui, un vrai connaisseur, 110 kilos et une tronche de boxeur : un spécialiste des femmes, qui les connaît au moins aussi bien que Freud. Et bien voici ce qu'il en dit, avant la fermeture, un verre de Glenfiddich à la main, il nous parle de sa relation avec son épouse, de sa fidélité (il insiste beaucoup sur sa fidélité, et quand sortent les trois jeunes clientes qui étaient attablées à côté de nous, son regard se détache un instant, pour suivre le bas de leurs dos jusqu'à ce que la porte se ferme, et il poursuit son discours), sa femme mérite tout son respect, parce que sa femme, tiens-toi bien, est un être humain. Il insiste là-dessus aussi, il vrille son regard dans le tien et dit « my wife is a human ».

Ne ris pas : voilà une donnée à prendre en considération. La femme de Moussa est humaine. Est-ce vrai de toutes les femmes ? Ce serait une extrapolation hâtive, mais il ne faut pas écarter l'éventualité.

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Tu vas me rétorquer que certes la femme est presque l'égale de l'homme, mais qu'il lui manque quand même le plus important. La maîtrise des arts militaires, comme le souligne ton commentateur. Niveau stratégie et mouvement de troupes, la femme ne touche pas une bille. Humaine, peut-être, mais dans le sens sensible, attentionnée, compréhensive, toutes ces qualités accessoires dans la vraie vie. Et bien tu te trompes. La porte-parole de l'armée israélienne, blonde comme les blés et belle comme le soleil, est absolument au courant de tous les mouvements de troupes, calibres de balles et portées d'obus. Humaine vraiment, mais au sens large : pas un gramme de sensiblerie chez cette femme-là, les cadavres d'enfants s'entassent, elle reste ferme, droite, professionnelle. Admirable.
Autre exemple, dans Le Monde du 5 janvier, l'écrivain franco-libanaise Dominique Eddé. Elle aussi s'y connaît en opérations militaires. Moins sûre d'elle, trop féminine sans doute, elle se pose beaucoup de questions :
« Quel est le bénéfice attendu par Israël, au terme de cette énième entreprise de bombardement, "Plomb durci" ? Sécuriser les citoyens israéliens. Anéantir le Hamas. Connaît-on un cas de figure ayant prouvé, par le passé, que la méthode pouvait marcher ?
L'opération "Raisins de la colère", accompagnée du massacre de Cana, au Liban, en 1996 ? Elle a renforcé le Hezbollah et s'est soldée par le retrait des troupes israéliennes du Liban sud en 2000. L'opération "Rempart à Jénine", au printemps 2002 ? "Voie ferme", deux mois plus tard ? 2002 et 2003 ont été des années sanglantes pour les populations civiles en Israël : 293 morts. "Arc-en-ciel", en mai 2004 ? "Jour de pénitence", quatre mois plus tard, au nord de la bande de Gaza, avec les mêmes sinistres bilans ? Les assassinats de dirigeants politiques du Hamas exécutés et revendiqués sans complexe par le pouvoir israélien ? Les attentats-suicides ont culminé en 2005. Et, au début de l'année suivante, le Hamas obtenait la majorité absolue aux élections législatives. »

Pour finir de répondre enfin à ton commentateur, un peu plus sérieusement, il faut redire ici que les seules informations sur le déroulement « tactique » de l'incursion proviennent de l'armée israélienne. Que les journalistes internationaux coincés aux abords de Gaza ne peuvent même pas nous dire combien de chars ils voient entrer chaque jour, sous peine de se retrouver illico en tôle (l'un deux y serait en ce moment, me dit-on). On leur fait donc visiter Sderot, pour tuer le temps... On ne répétera jamais assez que les médias ne peuvent nous donner qu'une petite idée de ce qui se passe réellement. Le black-out continue, le désarroi aussi, ici. Autant parler de la femme de Moussa.
Pascal.

 

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A La Désirade, ce 11 janvier, soir.

Cher Pascal,

Je ne me permettrai pas de rire de Moussa qui te dit, avec insistance, que sa femme « est un être humain ». Je n’ai pas envie, ce soir, d’écrire à propos de quoi que ce soit que je n’aie pas vécu moi-même. Rire de Moussa signifierait que, d’une manière ou de l’autre, je le juge. Que sa cause est «entendue». Que la cause d’un homme qui dit, avec insistance, comme pour s’en persuader lui-même, que sa femme est «un être humain», est une cause entendue qui ne peut que faire rire un type supérieurement éduqué de mon acabit pour lequel il va de soi que toute femme est «un être humain», de même qu’un Indien ou qu’un Juif.

Mais de quel droit jugerais-je Moussa ? Que sais-je de Moussa ? Que sais-je de la femme de Moussa ? Et que dirait Moussa si, devant lui, je lui demandais, à elle, si elle estime que Moussa lui-même est «un être humain» ?

Nous vivons, en Occident prétendument évolué, sous l’empire des causes entendues, ou tout au moins sous l’empire de la déclaration des causes entendues. On parle de droits de l’homme, ou de droits humains, et il est entendu que la femme est concernée par les droits de l’homme, qu’on trouve plus élégant d’appeler les droits humains, en supposant qu’elle est «un être humain». Mais ce dernier fait a-t-il été prouvé ? Et le fait que l’homme soit lui aussi «un être humain» a-t-il été prouvé ? En ce qui me concerne, je ne me suis jamais posé la question. Jamais je ne me suis demandé si ma mère ou mes sœurs étaient plus ou moins «un être humain» que mon frère ou mon père. Lorsque j’ai lu, à douze ou treize ans, que les nazis considéraient les juifs comme des «sous-hommes», je n’ai pas compris de quoi il s’agissait faute d’expérience.

Tu me dis que Freud ne comprenait pas les femmes, ce que j’ignorais. En revanche ce que je sais, d’expérience, c’est qu’Otto Weininger, homosexuel théoricien de la guerre des sexes, semble les comprendre comme s’il les avait faites, ou disons qu’il parle comme s’il les comprenait. Cette question de la guerre des sexes n’est pas négligeable, même si la nier paraît une «cause entendue». En ce qui me concerne, j’ai vérifié d’expérience le bien-fondé de certaines observations de Weininger sur ce qu’on appelle la guerre des sexes, sans comprendre beaucoup mieux ce qu’est essentiellement «l’être humain» de type féminin ou l’«être humain» de type masculin. En vivant ce que Weininger appelle la guerre des sexes, à savoir l’alternance de la domination physique de l’homme qui s’affaiblit à proportion de la domination psychique de la femme, pour simplifier grossièrement, j’ai appris tout au plus à mieux comprendre l’homme et la femme qui cohabitent en moi et en celles que j'ai aimées, et surtout j’ai appris que la montée aux extrêmes de cette guerre, selon l’expression de René Girard, peut être dépassée.

Et Moussa là-dedans ? Et la femme de Moussa ? Et la blonde porte-parole de l’armée israélienne ? Et Dominique Eddé ? Qu’en est-il de la fidélité de Moussa ? Est-ce par amour ou par dépit qu’il a besoin de l’affirmer ? Et la femme de Moussa fantasme-t-elle parfois à l’instar de la femme française moyenne dont nous parle la dernière édition du Courrier international ? Et la conversation éventuelle de la porte-parole de Tsahal et de Dominique Eddé aurait-elle quelque chose de typiquement féminin ?

Ne crois pas, mon ami, que je cherche à noyer la sirène : je pense à la femme. Je pense à la femme qu’il y avait en mon père et à l’homme qu’il y avait en ma mère. Je pense à l’« être humain » de sexe féminin dont je partage la vie depuis 27 ans et qui a le front ces jours d’étudier les thèses de Francisco Varela et autres théories sur les neurosciences au lieu de me tricoter une cagoule de terroriste conjugal. Je pense surtout à toutes ces «causes entendues» qui ne le sont aucunement en dépit de nos cœurs brandis et de nos gesticulations. Le mot s’affiche quand la chose n’y est plus. Or je vais te faire bondir, peut-être avec un trait de sexisme caractérisé, en te disant que la femme, en moi, est plus près des choses et des sentiments incarnés que l'homme, tandis que celui-ci tend trop souvent à se payer de concepts et de mots – mais il y a tant de cela, aussi, chez tant de femmes qui la ramènent. Et si nous parlions plutôt de la femme de Moussa ?

Kiss you both,

Jls 


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