Magazine Journal intime
La théière
Publié le 18 janvier 2009 par ThywanekLa théière est originaire de la Papouzanglie Septentrionale, une région du monde aujourd’hui oubliée, mais qui se situait à l’époque quelque part entre l’actuelle Grande Bretagne et l’Océan Pacifique. Non, pas de ce coté là ! De l’autre ! Rhââ ! Vous faisiez quoi pendant vos cours de géographie ?
La théière était à son apparition sur terre un herbivore scissipare. Scissipare n’a rien à voir évidemment, mais soulignons-le, on ne sait jamais, avec celle que l’on surnommait l’Impératrice Errante, qui donc partait tout le temps, et qui, affublée d’un sobriquet affligeant servit de sujet à une série de film affichant un taux de glucose qui ferait passer mon snickers de quand je prends un goûter avant d’aller m’agiter sur mes altères, pour un aliment diététique.
C’est le célèbre paléontologue Gottefried Bodenschlumzbränwrackensdorf, ça se prononce comme ça s’éternue, qui fit la découverte des plus anciens restes qu’on ait pu détecter d’une théière. La datation au carbone 14 fit remonter ces restes à quelque chose comme entre 100 et 200 millions d’années, ce qui nous fait une bonne trotte comme dirait ma voisine, la gentille Madame Dugoupil. Ca nous met en outre, car je sais que vous êtes avides de précisions, quelques part dans l’éon du Phanérozoïque, à l’ère du Mésozoïque, aux alentours du Jurassique et du et du Crétacé. En revanche je n’ai pas l’adresse exacte.
C’est assez dire si, d’une part, cette charmante créature était là bien avant nous, et si, d’autre part, elle a tenu le coup un sacré bout de temps, et nonobstant les enfilades de combien de catastrophes naturelles, avant de devenir l’animal de compagnie pour gens raffinés qu’elle est aujourd’hui.
Ce qu’on a pu déduire de sa longue période de vie sauvage, du fait des nombreuses recherches menées par ce même paléontologue dont vous m’excuserez de ne pas reproduire une seconde fois le nom à coucher dehors avec un bail en bonne et due forme, c’est que sa vocation se dessinait déjà dans ses mœurs primitives.
A l’époque il paraît établi avec une quasi certitude que la théière n’avait pas de couvercle. D’ailleurs on ne dit pas couvercle, on dit chapeau. Il semble qu’elle s’alimentait en se roulant dans l’herbe afin d’en collecter à l’intérieur de son ventre. Ce qui ne devait pas être très pratique, mais bon, elle n’avait pas grand chose d’autre à faire. Puis elle attendait qu’il pleuve et une fois remplie elle attendait que le soleil revienne. Ca infusait. Et quand c’était prêt elle se roulait à nouveaux par terre pour se vider. Et ainsi de suite. On peut supposer que ça devait l’amuser un moment mais qu’au bout du compte une sorte de conscience plus élaborée que chez d’autres représentants de la faune de l’époque, et de l’espèce humaine d’aujourd’hui, devait au fond lui faire pressentir la vanité d’une telle existence. C’est sans doute dans une situation de profonde déprime qu’elle se mettait alors à rouler une dernière fois, en s’efforçant d’atteindre un précipice, puis elle se jetait dans le vide et se brisait. Selon les travaux de Gottefried, appelons-le Gottefried et voilà tout, les plus petits bris demeuraient sur place tandis que deux ou trois autre morceaux plus gros étaient alors frappés d’un étrange phénomène qui transformait chacun en une nouvelle théière.
Signalons que ce célèbre paléontologue était aussi connu pour sa sobriété et qu’il faisait montre d’un niveau de fantaisie tellement insignifiant que même avec un microscope électronique on aurait été bien en peine d’en déceler le moindre atome.
Domestiquée par d’anciennes civilisations, notamment en Chinoiserie Orientale, il y a quelque 4500 ans, autant dire que c’est la porte à coté, on ne la croise plus guère, de nos jours, à l’état sauvage.
J’ai ouï dire que cette délicate bestiole se reproduisait désormais dans des usines ou quelquefois dans de modestes ateliers d’artisans. Mais je me méfie de la propagande…
Toujours est-il que la théière est un animal charmant. J’en ai toujours eu au moins une à la maison. D’une physionomie bonhomme, ou plutôt bonnefemme, elle pose, ronde, rassurante sur une étagère où elle aime néanmoins être assez en vue. Sa personnalité placide se révèle notamment lorsqu’on l’ébouillante avant d’y mettre le végétal à infuser et qu’on la remplit à nouveau d’eau bouillante. Ensuite elle infuse. Silencieusement. Sans miauler. Sans aboyer. Sans hennir. Sans glousser.
Je sais, les apparences sont trompeuses. Aussi faut-il avoir atteint un grand degré de sensibilité pour entrer en communication avec la théière. Cela se fera plus aisément lorsqu’on est à sa table en train de travailler. Moins facilement en jouant au football : la théière n’aime pas être ballottée pendant qu’elle infuse.
Et soyez assuré que cette tendresse que je nourris pour la théière ne doit rien à un quelconque mysticisme ou autre croyance : je suis complètement athée.
D’une complexion psychique un tantinet portée à la monomanie, la théière domestique apprécie moyennement qu’on la dédie à l’infusion de plusieurs mixtures différentes. Ce caractère est accentué par la matière noble de son tissu organique. Généralement la théière en verre s’en tape : elle n’est en verre que pour que son propriétaire voit s’opérer l’infusion de l’extérieur : c’est une tendance un peu voyeuriste assez peu compatible avec l’âme intrinsèquement secrète de la théière. A contrario la théière en fonte, en terre cuite, en faïence, en porcelaine, apprécie d’être consacrée à la préparation d’un seul type de boisson. Gens dont la distinction passe moins par le consumérisme d’un pseudo luxe exhibé à grand renfort de marques qui déguisent les fétichistes en panneaux publicitaires, vous êtes forcément sensibles à cette complexion et vous ne faites de thé vert que dans la théière à thé vert, de thé fumé que dans la théière à thé fumé, de thé au jasmin que dans la théière à thé au jasmin, etc … Sinon pif paf !
Dans la famille à laquelle la théière appartient il y a également la tisanière. En latin tisanae-infusium-plantace. Mais c’est une autre histoire.
Nota bene : le nom du thé, qui est en réalité un camélia, c’est pas Adamo qui me contredira, vient du fait qu’on le préparait dés le début de sa consommation dans des théières. Ce n’est pas l’inverse.
Pour l’anecdote l’inoubliable découvreur des plus anciennes traces de l’existence de la théière, notre cher Gottefried, péri à l’âge précoce de quarante neuf ans dans des conditions originales. Il avait ramené chez lui une théière, exhumée lors de ses fouilles, et qui miraculeusement était intacte. Il l’utilisa dit-on à y confectionner du thé rouge. Rien ne dit, toutefois, que ce fut en rapport avec quelques affinités collectivistes. Puis, pour on ne sait quelle raison, il finit par ne plus s’en servir et la remisa en haut d’une étagère, dans sa cuisine. C’est un soir où il en choisissait une autre pour préparer un thé noir, que l’animal délaissé se jeta du haut de l’étagère pour aller se fracasser sur le crâne du brillant paléontologue qui défunta sur le coup. Lorsqu’on découvrit son corps inanimé, on aperçu des petite miettes de terre cuite sur le sol. Pas assez pourtant pour reconstituer l’arme du crime qui était en même temps le criminel. On dû se rendre à l’évidence : les plus gros morceaux avaient disparu… Ce qui fit beaucoup jaser à l’époque sur une prétendue malédiction de la théière. C’est sans doute pour cela que chez certaines personnes les théières sont enfermées à clé dans des placards, ou, pour le moins, installée sur des étagères basses.
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