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Ma Seine et mon ciel

Publié le 29 janvier 2009 par Jlk

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Lettres de l’Imagier (5)

Paris, ce 28 janvier 2009.

Cher compère de l’Alpe,
Parti ce matin en bicyclette à la chasse aux images pour nourrir nos panopticons, du côté du Quai d’Ivry, j’ai surpris ma grande Seine pleine de ses eaux couleurs sépias messagères de mauvaises crues quinteuses. En ces jours frileux et tout pisseux de janvier où ses riverains se terrent at home, ravagés par le myxovirus influenzae, le teint terreux que charrie mon fleuve préféré inquiète ses rives qui, à l’égal des cordons de CRS, craignent des débordements.
Certains jours, quand Paris et ses rues me saturent les yeux, j’aime bien venir là où le dieu Ra se fait plus libéré. Partant du Pont de Tolbiac, je remonte la rive droite plein soleil, je longe les quais du Port de Bercy à bicyclette, avec Montand en rengaine. Je pédale sur le sentier qui se faufile timide et coincé, entre les tentacules de l’échangeur engorgeant la pénétrante A 4 grouillante de véhicules qui fuient le périphérique, et les ponts jumeaux Nelson Mandela, pour rejoindre l’Ile Martinet et son quai aux chalands. Là je surplombe le i grec que forme le confluent de la Seine et de la Marne en bataille de célébrité avec sa sœur.
En ce jour sale de janvier les couleurs ont viré au tirage noir blanc affiné par les nuances infinies de ses gris. Les nuages grisaillent lourds les deux bords du courant. Les Hachelems ouvriers d’Ivry, désuets et rabougris, avec leurs faces reblanchies à la va-vite, et les neuves tours vertes, vitreuses et prétentieuses abritant des blaireaux de classe moyenne qui leur font face, sur la rive de Charenton le Pont, affichent tous un sommet coupé au brouillard. Les nuages gorgés de pluies filent en pelotons serrés sans se désunir sous les coups appuyés du suroît.
Imagier10.jpgCondamné sans sursis à subir les rincées, en fuite sur mon vélo, poursuivant des moinelles aux virevoltes culbutées et chahutées par les rafales, je cherche refuge dans l’abri de mes amis Sans-logis situé au dessous des structures lourdes et inquiétantes de l’A 4. Longeant à contresens le flux régulier des huit pistes bouchonnées par les multiples candidats aux Castorama et Mammouth du coin, je surgis à bout de souffle et trempé dans le trou béant, sous le courant incessant des bagnoles.
Je crie un salut et le vide de la cavité me fait écho. Seul martèle le silence ce rythme typique, battu en basses sourdes, lancinant, émis par le roulement des essieux en résonance sur les joints du macadam routier au-dessus de ma tête. Les matelas humides, entassés là, sortent de leur solitaire langueur hivernale et m’observent, surpris de trouver si tôt dans l’année un candidat nouveau à leur crasseux moelleux… La caverne de Platon de mes SDF est vide. Nada et personne pour seule présence.
Dépité de ne pas trouver là les immuables Polonais de Jacek et de sa bande de zozos enchaînés à leur ivresse douce mais qui font toujours un accueil chaleureux à mon couple aguicheur de Krakowska, le populaire saucisson de Cracovie et de Vodka à l’herbe de bison que j’achète pour eux chez Bogdan Fedorczak, le traiteur de Lvov réfugié à Noisy le Sec.
Même la si solide et si solitaire Irène, pourtant, toujours là au Nouvel An, s’est envolée, emballée dans son inséparable sac de couchage de l’armée américaine, sa deuxième peau, ce cadeau, dit-elle, de son Luis, un soldat républicain et ibère de la Buena, cette compagnie de pionniers espagnols de la Colonne Dronne qui la première libéra Paris, établi au Kremlin Bicêtre après la Libération.
Ces disparitions soudaines sont l’œuvre d’une patrouille du Samu Social. Lucien Petit-Breton, venu piger qui poussait des cris dans le vide, vivant là à demeure dans sa cabanette toute faite de matos Ytong, ces parpaings synthétiques récupérés dans la déchetterie du Casto du coin, confirme. Petit-Breton, semblant vivre là à l’année, petit aristo des sans-logis, le visage disparaissant sous sa barbe densément hugolienne et sa forêt infinie de cheveux gris, est fier de son cabanon réfugié dos au mur monumental, soutien de la grande bretelle. Dans son neuf mètres carrés, il est au sec, il se chauffe, s’éclaire et cuisine avec le jus qu’il pique aux WC dames de l’aire de repos située juste au-dessus de son toit de papier goudronné, grâce à la complicité aveugle des hommes de l’entretien qui lui concèdent cette habile dérivation pendant les mois en r.
- Philou, tu les trouveras tous aux Malmaisons, à l’hébergence d’urgence. La Maraude les a fait embarquer à cause des risques de gel et d’inondation par ici. Tu sais que le coin est précaire. Moi je reste, si je pars je perds tout et tout ce qui me retient dans cette vie est ici. J’ai ma Seine et mon ciel pour moi seul. C’est mon paradis. On cause un peu tous les deux. Lucien en a besoin, la solitude recherchée lui pèse aussi. Il me l’avoue. Son confort minimum lui coûte cher.
Imagier9.jpgLe départ de ses voisins de cloche l’a laissé face à face avec une solitude trop ample à vivre pour lui seul. Ces jours ici, avec cette météo plus personne ne passe sur le quai. Pour la manche c’est comme pour le mercure proche du dessous de zéro.
- Là, plus fort que ceux du Grand Bleu, je touche les grands fonds, qu’il me lâche. Il cache ses yeux sous le front posé délicatement sur les deux genoux, qui battent la mesure d’un air qu’il est le seul à entendre, ou il tremble de solitude, je ne saurais le dire.
Touché par son accueil et ne trouvant aucun mot utile à lui dire, je lui réponds tout en silence lui laissant dans ses mains froides et noires de tristesse un des paquets de gris et le Rizla + de Luxe, papier à cibiche que j’avais amené pour Irène la rouleuse. Enfin je me déleste de la moitié des Krakowska prévues pour la bande à Jacek, tout en lui coulant le demi du litron d’Herbe de Bison dans un kilo de rouge usagé qui échappera ainsi aux gosiers des Slaves pour l’instant disparus.
Resté bredouille à la recherche de mes autres amis de l’Ile Martinet, j’affronte alors de face, sur mon deux-roues à mollets, les coups de brise violents qui transforment mon retour sur la colline du XIIIème en col de première catégorie. Arrivé aux Malmaisons, je cherche mes amis, mais personne ne répond à mon appel. Il est 15 heures et le centre d’urgence est fermé pour ravaudage d’hygiène. « Il n’y aura personne avant la nuit tombée », m’informe d’autorité une gardienne qui me pense demandeur d’urgence. « Vous pourrez prendre votre douche, votre lit et votre paquet repas juste avant le 20 heures, qui n’est plus le 20 heures », me précise-t-elle, mais le JT de 19 heures 57. Tout en essayant de trouver un sens à sa remarque, j’ai déjà entamé une recherche géographique de mes nomades du bitume.
Mais mon quartier n’est pas si vaste et les sans-logis qui le fréquentent ne sont pas si difficiles à retrouver, tant leurs habitudes quotidiennes sont attachées à des lieux précis et restreints. Je tombe sur Jacek. Il est seul. Il a déposé son impressionnante carcasse, aussi haute que large, à même le bitume de Massena, à la hauteur de la Tour de Messine, trente étages de HLM brut occupés par le petit peuple asiatique du quartier. La nuit est tombée, il bruine.
Jacek semble se réchauffer, son corps déployé sur une maigre et coupante ventilation du métro. Une impression de lointaine chaleur, empreinte des odeurs de pneus chauds exhalées par les rames bondées à ces heures et défilant toutes les trois minutes, à la verticale, trente mètres sous lui, semble le satisfaire. Emmailloté dans des dizaines d’étoffes coloriées et disparates, il s’est bordé de bouteilles vides ou à moitié pleines, il ronfle. Je n’ose le réveiller. C’est le Nouvel An chinois et les rafales de mille pétarades résonnent sur les vingt tours du quartier. Rien n’y fait.
Jacek doit déjà être en Pologne à Cracovie, accoudé à son bar préféré, plaisantant lourdement avec sa bande de zozos sur la serveuse ukrainienne fraîchement débarquée. Je lui glisse le demi restant de vodka et sa part de Krakowska au milieu de son si maigre édredon d’étoffes. La bruine a cessé, un temps essoufflé, le vent froid s’est bien repris. Il est 17 heures 57 encore deux heures avant le JT de 19 heures 57 sur les écrans d’urgence aux Malmaisons, mais sans Jacek.
L’Angliche, comme tout le monde le surnomme dans le quartier c’est Kenny. Il doit atteindre les deux mètres. A toutes les saisons, ce géant, rare survivant sans doute des anciens Britons, porte la même veste bleu matelassée, et les mêmes jeans. La tonsure épaisse de ses cheveux poivre et sel cache mal son front, ses joues, son nez et ses lèvres bouffies et rougies comme si un incendie couvait en permanence sous son visage. Du matin au soir il n’est jamais couché, jamais assis. Il est éternellement debout regardant un horizon qui nous échappe à tous. Le matin à l’entrée ouest de l’Allée Marc Chagall. Dès midi, tout l’après midi et pour la soirée à la sortie du parking de la Rue Gandon.
Imagier8.jpgIl est debout. Parfois un cartable sous le bras contenant une bibine d’alcool fort. Il est debout. Il sourit quand on le salue ou qu’on lui adresse une pièce ou la parole. Il est debout. Il répond dans un sabir indéchiffrable rappelant un anglais lointain. Il est debout. Au milieu de la nuit il disparaît. Le matin on peut le retrouver à l’entrée ouest de l’Allée Marc Chagall. Il est debout. Et ainsi de suite années après années. Il est debout. Nul ne peut dire s’il se souvient quand il est apparu dans notre entourage pour la première fois. Il est debout. Sans doute il y a longtemps. Il ne manque jamais un jour. Toujours debout. Sentinelle de lui même.
Irène je la retrouve devant son Picard, la succursale de la chaîne du froid de l’avenue d’Italie à côté du square du Moulin de la Pointe où est apposée la plaque commémorant les républicains espagnols de la colonne Dronne pénétrant Paris pour la libérer. Débrouille, elle a trouvé une tente Quechua qu’elle a fixée à la sortie de l’air chaud des climatiseurs de Picard. Elle est pénarde. Son visage encore un peu rose blanc de sa dernière douche accueille déjà, avec réticence les premières traces du souillon noir de la vie en rue. Ce soir elle chante à tue tête Les Rois Mages en Galilée, sa chanson préférée, dont elle connaît toutes les paroles. Son paquet de gris me vaut une pause dans le massacre du tube de Sheila et une accolade infinie. Je rougis devant les passants surpris par cette scène d’effusion toute en chanson. On se quitte.
M’en retournant chez moi, par le Square Hélène Boucher, une silhouette à terre, appuyée contre la paroi de la station des bus desservant les banlieues sud, un gobelet à monnaie entre les jambes, me rappelle quelqu’un. C’est Lucien Petit-Breton. Il est de retour en ville au milieu des lumières muettes et de la course sourde des gens pressés. - Bonjour Messieurs Dames vous n’auriez pas une pièce ou deux s’il vous plaît ? Pour lui les affaires reprennent. On se salue de loin, un rien complices. Lui non plus n’ira pas aux Malmaisons assister tout propre au JT de 19 heures 57.
La pluie s’est remise à mouiller. Il fait froid. Je suis trempé et transi. De retour ici pour t’écrire cette lettre, et avant de démarrer, je me prépare un café grande tasse.
A bientôt le Préalpin,
Philip.

Images: Philip Seelen


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