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Jour après jour

Publié le 14 février 2009 par Unepageparjour

Début de Kira B. Wassa

Kira


Jour après jour, le même rituel s’impose. Que le vent gémisse, pleure, sifflote ou s’acharne, avec violence, contre les paumelles des persiennes, que la pluie batte les vitres endormies de la chambre, que le soleil cligne des yeux, mutin, en jouant avec les arabesques des voiles, que l’ombre des masses nuageuses s’envole par-dessus les toits, gobant quelques pigeons gris dans le silence des matins cotonneux, je suis seule.

Je flâne dans l’appartement vide, je vagabonde dans la salle de bain tiède, je voyage dans un Paris en plein travail. Je visite au hasard des rues sages et muettes, et d’autres si bavardes qu’un long étourdissement m’emporte, au milieu des marchés, des foules excitées et des sorties d’écoles joyeuses. Je déjeune à midi ou à quinze heures, dans des petits bars-tabacs vieillots ou de somptueuses brasseries aux atmosphères de choucroutes. B. m’appelle. Pour préparer le dîner de soir. Une nouvelle toilette à chercher. A force, je suis devenu l’amie des vendeuses de l’Avenue Montaigne. Nous prenons le thé au Plazza Athénée, nous papotons des heures, de tout, et de rien, de mode, du monde des riches dont nous frôlons la frontière. Je suis leur meilleure cliente. Alors, je négocie, des légers pourcentages, des réductions invisibles, des ristournes qui me permettent d’envoyer de l’argent à Mère, ou à Oksana, tout en gardant bonne conscience.

Le soir, B. me juge, des pieds à la tête, sans émettre le moindre commentaire. Je connais ses expressions, maintenant, son regard satisfait ou ses rides de colère qui traversent son front, à la moindre faute de goût. Ses invités viennent du monde entier. Je mélange parfois les continents, les hommes du froid et les hommes du chaud, les étés tropicaux et les hivers rugueux. Des russes, parfois, que je n’aime guère. Des chinois aimables et souriants. Des américains bon enfant. Des anglais pince sans rire.

Les soirées se traînent, les contrats se signent juste avant l’aurore, quand je m’en vais, sur la pointe des pieds, comme un papillon fatigué, les ailes basses et fripées, la tête enivrée d’un nectar que je n’aurais pas choisi.

Je rejoins la chambre. Ma chambre, finalement. Et parfois, pour m’endormir vraiment, j’envoie à Oksana un texto sans queue ni tête, dont j’emporte la réponse dans le fond de mes rêves, la main crispée sur le téléphone.

Reviens ! m’écrit-elle.


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