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Le marchand de sable (4)

Publié le 02 avril 2009 par Zoridae
IV
Le dimanche matin, quelques heures avant de conduire Mathilde à l’hôpital pour une crise d’appendicite, Louis frappa Elise. Elle s’était réveillée en pleurant :
« J’ai encore fait pipi au lit. Il va se mettre en colère. Mathilde, j’ai peur.
-Souviens-toi de ce que je t’ai dit Elise. Ne t’inquiète pas, fais-moi confiance. »
Elle avait prévu un pyjama de rechange pour sa sœur. Elle la sécha avec une serviette et l’aida à se changer. Elle retira les draps du lit et les cacha sous l’armoire. Puis elle ouvrit les tiroirs de leur nouvelle commode pour en chercher des propres.
Mais Louis entra dans la chambre.
« Tu cherches quelque chose Mathilde ?
-Non répond Mathilde, en pensant ne pas avoir peur, ne pas avoir peur. »
Mais Louis la regarda intensément en abattant sa main levée sur la joue d’Elise, chiffonnée par la nuit :
« Tu mens ! Ta sœur a encore pissé au lit ! »
Il s’agita dans la pièce, trouva les draps humides.
« Mes filles, voilà mes filles ou plutôt les dignes filles de leur mère, une pisseuse, une menteuse ! »
Les deux enfants pleuraient dans les bras l’une de l’autre. Mathilde qui protégeait sa petite sœur chuchotait :
-N’aie pas peur, tu sais ce que je t’ai dit. Pense au marchand de sable. En vrai, c’est un marchand de sable, il endort les gens malades et les gens riches, tu sais, avec ses mains, il verse une petite poudre dorée… Mais c’est un secret, sinon tout le monde voudrait de la poudre de sommeil… Alors il est obligé de faire le méchant, hein ? Tu comprends ?
Louis quitta la pièce en tapant les murs avec les poings.
Elise regardait sa sœur d’un œil différent :
« Tu m’as menti, ce n’était pas vrai qu’il ne fallait pas avoir peur. A cause de toi, il m’a tapée. Si ça se trouve ce n’est même pas vrai que c’est un marchand de sable…
-Oh si, ça s’est vrai, suppliait Mathilde, ça c’est vrai, je le jure sur ma tête.

La crise d’appendicite fut fulgurante. Juste avant midi, Mathilde se mit à vomir, le ventre tordu par la douleur. Elise qui lui faisait la tête depuis le matin s’empara de sa main et la serra de toutes ses forces. Louis la prit dans ses bras, enveloppée dans une couverture et l’emmena à l’hôpital. Mathilde, malgré la douleur était heureuse de se sentir prise en charge. Elle pensait au marchand de sable. En chemin, son père lui avait expliqué qu’il ne pourrait pas s’occuper d’elle parce que ça faisait partie des règlements de l’hôpital, on ne soigne pas les gens de sa famille. Elise, pleine de regrets d’avoir critiqué sa sœur crut comprendre qu’elle ne lui avait pas menti. Les marchands de sable ne peuvent distribuer leur douceur qu’à un petit nombre de personne et surtout pas aux membres de leur famille.
« Mais je te confierai au plus compétent de mes collègues, avait promis Louis. »
Mathilde fut conduite sur un brancard dans une chambre blanche et claire. Louis lui donna des gélules pour l’empêcher de vomir. Une infirmière l’aida à quitter ses vêtements et à enfiler une drôle de chemise qui ne se fermait pas à l’avant. Puis le collègue de Louis entra. Il était grand avec des yeux bleus qui faisaient des clins d’œil sans arrêt.
« Mathilde, voici Pierre le meilleur anesthésiste de cet hôpital. Il va s’occuper de toi. »
Il restait debout, s’appuyant d’une jambe sur l’autre.
« Je vais vous laisser, dit-il. Je serais juste là, dehors. »
Pierre lui demanda de s’allonger à plat ventre.
« Tu te sens mieux, tu n’as plus envie de vomir ?
-Non mais j’ai encore mal au ventre. Vous allez m’endormir ?
-On va discuter un peu, d’abord, répondit-t-il tranquillement ? Quelle est ton histoire préférée ? »
Mathilde, oubliant le lieu où elle se trouvait se mit à réfléchir, en fermant les yeux. Elle pensait à tous les contes qu’elle avait lus mais elle les trouvait souvent tristes ou violents. Candy était une de ses histoires préférées mais il fallait en être sûre. Il lui semblait que l’on ne pouvait s’enthousiasmer pour une histoire triste parce qu’une histoire triste appelait des sentiments tristes. Candy était orpheline mais elle était tellement drôle parfois…
« J’aime beaucoup Candy mais je ne sais pas si c’est mon histoire préférée…
-Ah, fit Pierre. Raconte-moi donc Candy.
-Tu veux que je te raconte toute l’histoire ?
-Oui, vas-y, je t’écoute. »
Mathilde jubilait.
« Candy est orpheline. Elle habite dans un orphelinat avec des tas d’autres enfants…»
Soudain une douleur dans la fesse droite la fit se redresser. Pierre appuya sur ses épaules pour qu’elle s’allonge de nouveau.
« Voilà, c’est fini, dit-il en déposant la seringue dans une tablette. Maintenant tu vas t’endormir tout doucement. »
Il quitta la chambre sans se soucier du reste de l’histoire de Candy.
Louis suivit le brancard de sa fille jusqu’en salle d’opération. Elle réclamait sa sœur. Quand enfin elle l’aperçut elle souffla, luttant contre le sommeil : « Les marchands de sable, ça n’existe pas. »
Elise fondit en larmes.
Des années après, Louis ressassait encore cette phrase. Il ne savait pas ce qu’elle signifiait dans la bouche de Mathilde ni pourquoi Elise avait eu du chagrin en l’entendant. Mais curieusement, elle lui évoquait cette curieuse soirée avec Claire et leurs amis anglais, dix ans auparavant quand il avait poussé sa violente diatribe contre Depardieu. J’étais un gamin, je voulais que rien ne bouge. Et j’ai préféré fuir que d’affronter le changement des gens que j’aimais. Le fleuve, grossi par les pluies incessantes de l’hiver, grignotait en grondant ses berges amollies. Alors, Louis comprit que toutes ces années il avait couru après des illusions. Parce que ce n’est pas ce que fait Gérard Depardieu qui est important, c’est le fait qu’on l’aime quoi qu’il fasse. Mais il était trop tard pour changer. Claire avait un nouveau mari et ses filles qui avaient grandi s’étaient définitivement détournées de lui. Les arbres noirs tendaient leurs bras tronqués dans le ciel où ne volait aucun oiseau. Louis n’avaient pas d’autre choix que de continuer…
FIN
Illustration : Richard Wilkinson

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