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Sous les pavés...

Publié le 06 avril 2009 par Borhen
Sous les pavés...Bol d'R...C'est le printemps. Jusqu'à quand ?Tout à l'heure, derrière la baie vitrée, sous le soleil déclinant, un vol d'oies sauvages...*     *     *Quel chantier ! Il s'agira d'élaguer et de tronçonner, de tondre, de tailler, de désherber, de semer... Bref, je ne suis pas couché.*     *     *Fin du grotesque sommet de l'OTAN.Strasbourg est enfin sortie de sa choucroute paranoïaque, et les cigognes qui survolent le ciel d'Alsace n'émettent plus d'infernaux bruits de moteur...*     *     *Je n'attends rien, je n'espère rien, je ne souhaite rien, juste être là, oui là, sur un rocher dépoli, n'importe lequel, et recueillir  dans mes paumes ouvertes  la mer apaisée, et accueillir le soleil blanc et les embruns salés, sans abstinence ni procuration, puis me mettre (à) nu dans un bain de salut pour prendre à bras le corps les vagues et divaguer à l'infini pour ainsi voguer vers l'infini...Naguère enfermés dans une poche englobante et rassurante, avant de devenir nourrissons portés par les eaux de l'espérance - tel est notre mosaïque destin -, le désir émerge de nouveau, il refait surface, et les innocentes graines de raisin que nous fûmes n'attendent désormais plus que de donner du fruit juteux, plus tard elles ne manqueront pas de réjouir la vendange... Alors oui, nous changerons l'eau en vin, et nous marcherons sur les eaux, et nous vaincrons la mort promise...En attendant, ce temps du désir, ici et maintenant, rien ni personne pour l'amenuiser, l'anesthésier, l'annihiler, l'annuler - il y a une vie avant la mort, oui ou non ? Ces désirs salés, ces désir sucrés, qui se donnent rendez-vous dans un écrin nacré, sacré, dans l'attente du messianique débarquement des âmes heureuses et des corps vivants, de toutes les âmes et de tous les corps...Notre plage...Vous écrivez le mot " plage " et aussitôt la machine s’emballe, les mots cavalent, des âmes  heureuses un madrigal et des corps vivants un festival ne tarderont pas d'éclore...  " Sous les pavés les égouts ", diffusent-ils, " Il faut liquider mes 69 ", infusent-ils - les salauds... !Dans notre cas, il faudra s'habituer au contraire...L’été, les vacances, la farniente et la nonchalance, l'insouciance aussi, investissent toutes nos fibres et toutes nos tripes, et vous voilà (télé)transportés quatre mois plus tard... Les mouettes chieuses et rieuses, les odeurs de poisson mort, les concours de Miss Bidule, les concerts NRJ Tour ou Radio Nostalgie, les adultères contrariées, les dragues en diagonale, les peaux tirées ointes au monoï, les rires des enfants rois et leurs châteaux de sable qui n'intéressent personne, les bouées canard et les matelas gonflables, les glacières et les parasols, les jeux de raquette et les jeux de ballon, les champion(ne)s de mots fléchés - que de lourdeur et de légèreté, que d'innocence et d'inconsistance !Et moi, et moi, et moi...Moi, égoïstement en train de me dorer la pilule sur la plage de l'Espiguette (Le Grau du Roi) ou bien sur celle des Grottes (Ile du Levant)...Quoi de commun entre ces deux surfaces sablées faisant face à la Grande Bleue ? Vous ne voyez pas ? Alors voyons... Eh bien, ce sont des espèces d’espace (bonjour Georges Pérec) où barbotages, batifolages, bavardages et badinages ont la part belle, des endroits où tout le monde est nu, détendu (quelques tendus dans le lot), bronzé (ou en passe de l’être), où tout le monde s’expose sans craindre la moquerie ni la raillerie, où le laid est un moment inversé (et parfois transcendé) du beau (l'effet Baudelaire), où les corps gras (l'huile), les corps estropiés, les corps handicapés, les corps chétifs, les corps pâles, les corps sculptés, les corps empêchés, les corps encombrés, les corps aérés, les corps prussiens, les corps grecs, les corps patate, les corps orchidée, les corps jeunes, les corps vieux, les corps solides, les corps sordides, les corps mous, les corps de rêve, les corps malades, les corps en déclin, les corps au zénith, se (re)trouvent démocratiquement qui font une nique monumentale au programme généralisé de l'évacuation programmée des corps parce que, ce n’est désormais plus un scoop pour personne, le corps gêne, il est empêché, et le Système de l'enfermer d'urgence dans les cimetières intégrés de la Société du Spectacle (voir Debord), en somme la Nudité contre le Nu... Des endroits où l'on (se) parle, où l'on (se) partage, où l'on (se)rencontre (" À l’année prochaine et puis pas de souci on a votre adresse... "), grand goûter collectif, contre-évangélisation des foules, aimons-nous les uns sur les autres, oui mais pas trop près... Certes, l'absence de textile complique sérieusement les affaires, enfouissement des codes et des clés, disparition des passeports et des laissez-passer, mais il est des signes qui ne trompent pas, ce sont alors des signaux : des modèles masculins et musclés à la coupe barthezienne, diamant à l’oreille  gauche et chevalière à l'auriculaire droit, des amazones enchaînées à la taille et/ou à la cheville, piercing au nombril et tatouage en évidence (Betty Boop et les papillons font florès)... Comme quoi, les uniformes ne sont pas prêts de s'ensabler ou de se noyer...Là, sur mon drap de bain rouge et noir aussi douillet que dérisoire, je me revois engloutir un gras beignet aux pommes suintant (et sentant) l'huile de friture limite frelatée - l'huile décidément (voyez-vous, dans certaines circonstances et sous certaines contingences, il m'arrive de trouver des choses effectivement dégueulasses réellement délicieuses ; bon, c'est vrai, il m'arrive aussi de privilégier la lecture de Télé Star sur la cuvette de mes chiottes à celle de Télérama dans le fauteuil de mon salon - pas vous ?), boire du café glacé, griller cigarette sur cigarette (j'ai toujours un cendrier portatif), tracer des signes kabbalistiques dans le sable chaud...Et je me revois me lever pour aller faire des ronds dans l’eau... En revanche, je ne lis jamais sur les plages, sauf à me résigner au surplace sur une seule et même page. pendant plus de trente minutes, même chose, du reste, dans les parcs et dans les squares... Et puis très peu pour moi les gros trucs indigestes de Mary Higgins Clark ou de Stephen King, stars estivales, et pas du tout pour moi les machins unanimes de Christian Signol ou Amélie Nothomb, autres stars des sables... Quant à mes chers et vieux compagnons d’équipage (et d'équipée), je les laisse reprendre des forces  au port de l'Angoisse et de l'Espoir, donc du Travail et du Talent, Paul Claudel en son théâtre impossible sur le bateau de Partage de midi, Pierre loti et ses Pêcheurs d’Islande, Faulkner et sa fascination pour le Sud chauffé à blanc dans Lumières d’août, Baudelaire et son fameux " Homme libre toujours tu chériras la mer ", le capitaine Hemingway revenu d’une partie de pêche au gros la carabine fatale à portée de main, Homère et son eschatologique Odyssée... Nous sommes (aussi) ce que nous lisons.Dans les dunes et derrière les buissons, le gros des activités (et des troupes) : femmes entre elles et hommes entre eux, couples croisés, ancrages et léchages, galanteries et goujateries, plaisirs solitaires et plaisirs partagés, effeuillages et tripotages... La belle et divine R., rencontrée il y a quelques années sur l'une de ces plages (mi-août, miaou miaou), comment ne pas évoquer son passage lumineux (elle est aujourd'hui décédée, un sale crabe a eu raison de cette sirène improbable) ?Nous avions devisé dans une mer tiède, il avait suffi de deux étoiles dorées autour de nos cous pour nous approcher, nous rapprocher, échanger sur nos enfances perdues, nos passés révolus, nos bonheurs et nos douleurs, nos fantasmes et nos refoulements, nos doutes et nos certitudes, nos équilibres et nos précarités, nos options et nos orientations, notre peuple englouti par les flammes, jamais par les eaux...Si j'ai bonne mémoire - et j'ai bonne mémoire -, R. portait un tatouage sur le bras gauche : un dauphin.R. et moi devions construire des millions de passerelles et de souterrains entre nos corps en liesse, en fête et en feu, baisers et caresses, langues et mains, seins et sexe, sans doute avions-nous le même langage en tout cas nous parlions la même langue, nous étions dans l’arène et quelques spectateurs, au regard bovin, s'épongeaient le visage (et le reste) avec des mouchoirs jetables... Le soir venu, pour R. et son époux, ma compagne (de l'époque) et moi, grillades et rosé bien frais sous une tonnelle odorante puis notes algébriques et géométriques jusqu’au matin, juste avant l'heure des cigales et du café -  tu parles !De la même plage, le surlendemain, R. et moi allions planter nos partenaires respectifs  - ils trouveraient bien à s’occuper ces aoûtiens de cancres - pour aussitôt prendre la voiture en direction de Saint-Paul-de-Vence et de sa  Fondation Maeght puis de Nice et de son Musée Matisse... Et alors nous devions tout comprendre... Nous avions compris que certaines mains, mues par la seule Muse du Génie, ne sont en fait taillées que pour un seul dessein, un seul désir : lutter contre les murs...   Sous les pavés...Fête des fleursToile de Henri Matisse (1923)Christophe Borhen
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