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La sagesse du fou c’est de savoir qu’il est fou

Publié le 08 avril 2009 par Orangemekanik

J’ignore au juste combien de temps je suis restée dans ce placard. A me “déconfusioner” la tête. Et à me demander à combien de morts injustifiées ils avaient droit dans les HP. En pourcentage. Ou si les seringues étaient stériles, aussi, dans les asiles. Ce à quoi l’infirmière répondait que bien sûre. Que c’était strictement interdit les seringues “seconde main“. Oui mais y’avait bien eu l’affaire du sang contaminé. Quelques années auparavant. Et c’était interdit là aussi de transfuser du sang infecté. Soit disant. Et pourtant…

La deuxième nuit, j’ai rêvé que je faisais la manche. Mais en vers. Et en alexandrins :

« Vas y file moi dix balles que je m’achète un nègre pour écrire mon bouquin. Ma vie c’est trop d’la balle. J’ai peur de te faire mal si je te la déballe avec mes maux à moi… »

Sur ce, ma mère arrive. Elle me dit que j’ai un cheveux gris. Je lui réponds que la rue, ça refroidit. Mais que ça conserve pas. Elle comprend pas. Alors je traduis :

« L’humidité ça devient vite un vrai cauchemar quand on rêve de cheveux lisses et soyeux. Sans frisotis. »

Et la félicite quand à la longue et sublime chevelure flambant rouge qu’elle, en revanche, arbore fièrement. Elle me sort que c’est coloration intense de Schwarzkopf. Et part en dansant le jerk. La troisième nuit, c’est ma sœur qui m’appelle. Pendant 24H, elle me dit qu’elle a pas le temps. La quatrième, je compte les sets du match de air tennis que mon frère dispute avec un air adversaire. Et comme il perd, toutes les 5 minutes, il me demande : « Ah ba pourquoi ? », avec la voix de la marionnette de Jean Pierre Papin. A l’ancienne. Dans les Guignols de l’info. Et je l’assomme avec sa air raquette. La cinquième, je suis chez Flunch quand j’apprends que mon ex mari est mort étouffé par un shamalow. Et je reprends deux fois des moules. Comme Desproges le jour de la mort de Tino Rossi. La sixième, mon beau père lit le figaro et je lui dis que ça lui va beaucoup mieux que libé.

Ca faisait des années que j’avais pas rêvé. Que les camisoles chimiques faisaient barrage à mes songes. Obstruction à mes émotions. Des années que je vivais internée dans ma tête. Le cerveau sous perfusion. Sans moi. Sans vie. Et plus les jours passaient, plus je sentais ce sang neuf, vierge de toute toxine qui circulait désormais dans mon corps. Désembuait ma tête. Et m’avait rendu la parole. Mais malgré l’enfermement, l’absence de tout traitement, rien ne revenait à ma mémoire quant aux événements récents. Rien n’allait me revenir. Jamais. Et si je suis sortie, je crois que c’est surtout parce que les psys se voyaient mal annoncer à Fifi et à ma mère qu’après avoir survécu à un empoisonnement du sang, j’avais succomber à une occlusion intestinale.

Sur des jambes encore gondolées, j’avais donc rejoint mes petits camarades à table. J’avais retrouvé ma chambre. Ma couette. Et de vraies toilettes. Vivantes. Très vivantes. Tellement vivantes que de toute évidence j’étais la seule à être constipée. Je te passe les détails « Cauet ». Mais c’était pire.

J’ai refumé ma première cigarette.

J’étais posée devant la télé quand Cécile mon infirmière préférée est venue me chercher :

« Je sais que vous n’avez pas droit aux visites, ni aux coups de fils. Mais là j’ai Mr M. au téléphone. Allez vite lui parler. Dépêchez vous. Je n’ai pas le droit de faire ça… »

C’était Fifi. Il m’a dit que j’avais bonne mine, tellement je m’exprimais bien. Et qu’il viendrait dès que possible. Ca m’a fait comme quand j’avais cinq ans et qu’on a retrouvé ce taré qu’avait embarqué ma sœur dans une couverture. Sous mes yeux. Dans les bois. Comme quand mon fils a avoué, après des années, que c’était pas moi qui l’avait rué de coups, ce triste jour où on avait récupéré son petit corps meurtri de deux ans, chez sa nourrice. Et que les gens, au lieu de bien vouloir me croire, que j’étais innocente, ont su.  Comme quand, des années plus tard, je me suis fait le fils de pute qu’avait fait ça. Avec Tony et toute la bande. Et que quand j’ai vu ce pourri la gueule dans le caniveau, j’ai juste espéré qu’il m’ait reconnue. Avant de crever. Non je rigole. On l’a pas tué. En tout cas, quand on l’a quitté, il respirait encore. Je me suis même dit que c’était très fort. Sans nez. Sans dents. Mais un globe oculaire à la main, l’autre qui pendouillait négligemment hors orbite entre son oreille et sa joue, je sais pas s’il a eu le temps de me remettre. Tout ce que je sais, c’est que depuis, Sincerçois, mon ex mari, le père de mon fils, donc, refuse de lui serrer la main. Na ! Et prends ça dans ta gueule. Ca t’apprendra à avoir lacéré mon fils. Il est comme ça Sincerçois. Quand il a la rage, ça fait mal. Sous ses airs bonhommes, il peut être extrêmement dangereux. Tu me crois volontiers ?… Déjà ?… C’est plus qu’inespéré… Bref. Pendant que je repensais à ces moments de bonheur intense qui avaient, ou allaient jalonner ma vie, réhabiliter mon honneur, mon innocence, ou tout simplement embellir ma piètre existence, je planais tellement que j’avais même pas remarqué que je m’envolais. Dans ce couloir sordide d’hôpital, entre la bande de cinglés qui m’applaudissaient et Cécile qui me retenait par une jambe pour pas que je me prenne le plafond en pleine tête,  les larmes de joie qui coulaient sur mes joues avaient un goût de délivrance. La vie était si belle que j’aurais voulu mourir pour que ça s’arrête jamais. Je me sentais tellement vivante que quand les psys m’ont dit que je n’étais pas folle, en fin de compte, c’était trop tard : la folie, je revendiquais. Ils me l’avaient inoculée. Sous perfusion. Elle était en hyper fusion dans mes veines. Brulante. Comme la haine qu’ils avaient mis dans mon ADN. Prête à jaillir comme une fontaine. Mais pour pas qu’il la tue, je me suis tue.


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