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Qu'est-ce qu'un événement politique ? Démocratie Virtuelle, extrait, pp 158-160

Publié le 03 avril 2009 par Kasparov
Qu'est-ce qu'un événement politique ?  Démocratie Virtuelle, extrait, pp 158-160
1. L’événement fait venir au jour une puissance éperdue, inattendue, jusqu’alors refoulée par les structures qui déniaient sa possibilité au nom du pouvoir effectif et légal. Puissance éperdue désigne la capacité naturelle des sujets à posséder et exprimer une volonté, indépendante du cours des structures, et libérée d’une fonction d’acceptation ou de résignation au réel tel qu’il est, fonction qui irradie constamment les singularités.
2. La puissance éperdue est orientée, coordonnée. Bien entendu, le coefficient d’unification peut varier, parce que les motifs, les décisions, et les revendications peuvent former des halos divergents. Mais il y a, d’une manière ou d’une autre, un coefficient qui ordonne la puissance éperdue au nom de quelque Idée, plus ou moins consciente, développée, affirmée. La puissance éperdue, en elle-même, n’est pas encore unifiée, puisqu’elle peut bien n’être qu’un inextricable mélange de volontés individuelles, une sorte de chaos vectoriel, le règne des volontés particulières. C’est précisément lorsque la puissance éperdue, ensommeillée ou opiacée par les structures, se manifeste et qu’elle se manifeste selon un certain ordre collectif que l’on commence à rencontrer, événementiellement, la condition politique, comme telle. La puissance éperdue s’ordonne. Et s’ordonner signifie que ce qui est en jeu, ici, relève non du domaine des intérêts particuliers, de l’affaire privée, mais d’une exigence authentiquement politique.
S’unir est ce geste qui affirme que l’universel est ici en question, non seulement comme résultante ou visée (car l’art, le savoir, l’amour même ont l’universel en finalité) mais aussi et surtout dans le processus même qui y conduit, dans le tissu concret de l’effectuation de l’événement. Tous sont en droit concernés. Tous forment en droit la matière de la procédure, parce que cette procédure vise le Tous par le tous. L’universel, en politique, est l’agent de sa propre affirmation. Tandis que les conditions savantes, artistiques peuvent fort bien s’accomplir dans la solitude d’un sujet chercheur, créateur ou contemplateur, et l’amoureuse dans le Deux privé des amants, quoique ces conditions conduisent les sujets à l’universel qui les traverse alors et les dépasse. La politique, elle, ne supporte pas que son universalité ne soit éprouvée que par des singularités éparses. Elle existe, son universalité, pour autant qu’elle s’effectue.
Ceci ne signifie évidemment pas qu’il suffise qu’il y ait union pour qu’il y ait politique authentique. Le simulacre hante le principe. Une union d’intérêts particuliers peut bien former un intérêt particulier. La question est donc de savoir si l’union vise en droit une expansion sans limite, le Tous authentique, ou si elle n’est réalisée que par la clôture et l’exclusion des altérités.
3. L’événement produit des effets de scission, d’indistinction, de confusion et d’indécision, tout autant que des effets d’union. C’est une conséquence nécessaire de la coordination de la puissance éperdue. S’unir pour l’universel, pour tous, n’implique pas que tous s’unissent, bien au contraire ; de même qu’une union, même colossale, peut fort bien nier l’universel, l’Idée, ou ne pas en apercevoir les formes exactes. Non seulement, la possibilité du simulacre est toujours présente ; mais l’union, même réelle, doit sans cesse affronter sa négation ou son indécision. La dualité indépassable, en l’homme, de l’animal d’intérêt et du sujet se traduit par de tels effets collectifs.
4. Un événement dérange les structures et les reconfigure. L’antériorité des structures sur l’événement garantissait l’apparence d’une unité globale. Tout fonctionnait. Tout allait comme il se doit. Nul, même, n’aurait pu soupçonner que quelque chose d’autre était possible. Mais la localité de l’événement, qui peut naître de très peu, met au défit la structure de demeurer ce qu’elle est, dès lors que sa force conséquentielle est suffisante. Des reconfigurations ont lieu, dont la matrice la plus générale est le partage entre ceux qui soutiennent l’événement, l’amplifient, le font perdurer, et ceux qui en nient la vérité, l’intérêt, la portée universelle, ou l’existence même. Outre ces rectitudes positives et négatives, une nuée confuse, hésitante, sans certitude, passive ou grégaire, se déploie.
5. Un événement appartient d’abord à la forme décisionnelle, et seulement de manière secondaire à la forme électorale. L’événement n’exclut pas la forme électorale, mais celle-ci n’est pas première ; il y a une volonté de l’événement, de son advenue et de son endurance, de sa continuité, son expansion. Ceux qui ont cette volonté en soutiennent les réquisits et les conséquences de manière unanime, fussent-ils absolument minoritaires. La question du vote concerne plutôt la capacité de l’événement à l’amplification, en particulier le ralliement de la nuée hésitante, ou bien les manières concrètes de continuer à exprimer l’existence de l’événement. Le vote permet aussi au serpent de se mordre la queue, à l’instance suprême de la légitimité démocratique et étatique de passer aux aveux et de devoir reconnaître à l’événement, à partir de son critérium propre, une légitimité réelle. Mais il y a une saine distance du caractère révolutionnaire eu égard à l’absolutisation du vote, l’alpha et l’oméga prétendus de la démocratie. On peut décider unanimement, même à trois, contre le principe boiteux de la majorité. Et alors on continue. Mais il est certain que dans la continuation de l’action le ralliement d’une majorité est avantageux. La majorité concerne donc la politique des moyens concrets, non pas la vérité des fins.
6. L’événement fait venir à la lumière structurelle une exigence nécessaire, quoique impossible. Bien sûr, puisqu’elle vise l’Idée, et au-delà même de l’Idée, la Vérité des Idées. L’exigence, présentée, exhibe l’insuffisance foncière des structures. En général, les négateurs insisteront sur le caractère impossible de l’exigence, et jetteront le discrédit sur l’Idée au nom du descriptif, du réel comme il est. Attitude qui bénit les structures et récuse la pensée, fût-elle parfaitement étayée par quelques intellectuels ou économistes de notre temps. La nécessité est oubliée, noyée dans le bain acide d’un principe omnicompétent de réalité politique, ou tempérée jusqu’à l’indifférence ou l’étranglement. Mais qu’elle se montre, l’Idée, et qu’elle se problématise dans la dialecticité de son impossibilité et de sa nécessité, qu’elle ouvre par là à un mouvement en droit infini, mais parfaitement concret, tel est le dessein du caractère révolutionnaire, qui n’a pas la naïveté prétendue de l’utopiste qui croit que tout est immédiatement possible, mais pas plus (et moins encore) le cynisme bouffi d’indifférence de l’homme voué au réel comme il est.
7. L’événement est créateur de points indécidables, où l’essentiel de la dialecticité entre nécessité et impossibilité est concentré. C’est une conséquence importante. Tenir cet axiome est indispensable. Lui seul évite au caractère révolutionnaire de sombrer dans le dogmatisme de dictature. Le but d’un événement est bien sûr de contraindre l’Etat à la matérialisation structurelle de l’Idée en son corps législatif même. L’intégration de la vérité dans la réalité. L’événement veut changer l’Etat, son insuffisance congénitale. Mais la nécessité de l’Idée se confronte à l’impossibilité de sa pleine matérialisation, fait indépassable ─ c’est bien pourquoi la pensée est à la fois en deçà et au-delà du réel. Or, l’Idée n’est pas encore la Vérité, qui est, en politique, la juste coordination des Idées premières (Egalité, Liberté, Propriété). Des limites de la matérialisation d’une Idée, aussi bien que de la confrontation de sa puissance propre avec les autres, suit cet indécidable. Peut-on affirmer la liberté ou l’égalité jusqu’à ce point ? Est-ce, cette décision ou revendication, une coordination acceptable des Idées ? N’est-ce pas nier la liberté, ou réduire l’égalité, ou surestimer la propriété, etc. ?

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