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Jour J... Et les civils?

Publié le 12 juin 2009 par Araucaria
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Antoine et son frère Jean-Marie Magonette passent les années d'Occupation au petit séminaire de Caen... Le 3 juin 1944, ils se séparent pour la première fois de leur vie. Antoine rentre à Honfleur, Jean-Marie reste à Caen pour passer un examen afin d'entrer au séminaire de Bayeux...
Le mardi 6 juin 1944, je suis couché dans la maisonnette. Il est 4 heures du matin. Un grondement puissant me réveille. C'est un bombardement. Mais ça dure, ça dure encore. Je me lève. Je vais voir dehors où cela peut bien se passer. Et stupéfaction, au nord, vers la côte, de Cabourg jusqu'au bout de l'ouest, tout est en feu. Et le tonnerre gronde, et cela continue sans cesse. Je reste interdit à regarder, à entendre, à sentir aussi les odeurs indéfinissables que le vent de la mer apportait jusqu'à moi. Je retourne à la maison et je réveille Lucien et Andrée : "C'est le débarquement! c'est le débarquement!" Cela ne peut être que le débarquement. Nous sommes à environ 25 kilomètres à vol d'oiseau de la côte, et pourtant le spectacle est ahurissant. D'un bout à l'autre, l'horizon est orange, rose, blanc, avec souvent des flashs de magnésium qui, malgré la distance, m'éblouissent presque. Et le fracas, puissant, impérial, arrive jusqu'à nous, incessant. Le ciel, très bas, est embrasé dans le petit matin encore sombre et engourdi, les nuages reflètent cet incendie splendide et redoutable que personne n'aurait pu imaginer. C'est une descente aux enfers dont nous ne sommes que les spectateurs lointains, mais qui annonce combien de victimes lucides ou ébahies.
Au séminaire, le mardi 6 juin, vers 5 heures du matin, les SS envahissent la maison et, manu militari, font évacuer tout le monde. Mon frère Jean-Marie part et ne peut rien emporter. Ils sont ainsi une trentaine, élèves et professeurs, à être mis à la rue. Ils vont se diriger vers le collège Sainte-Marie, rue de l'Oratoire, pour y trouver un refuge.
Les B24 "Liberators" (quel nom!) de la 8ème US Air Force sont venus à 13 h 30. Soixante-treize forteresses, 156 tonnes de bombes, pour détruire les ponts. Et les bombes sont tombées à 700 m de leur objectif, sur le quartier où Jean-Marie se trouvait. Mon frère fut écrasé par un mur. Il fut tiré de là. Le père Yard l'accompagna sur sa civière jusqu'au Bon Sauveur. Jean-Marie est mort en cours de route, un sourire aux lèvres, tenant dans sa main celle de son confesseur et ami, le père Yard.
Au Bon Sauveur, c'est la panique. Y arrivent des blessés, des mourants, des morts. Le corps de Jean-Marie est immédiatement porté à la morgue. C'est une grande pièce aux murs blancs et nus, et sentant fort le chlore. Elle est séparée des bâtiments par un couloir de quelques mètres. Les morts sont allongés par terre, côte à côte, comme des enfants bien sages. Au début, l'on a pu les envelopper de toile antigaz - il ne faut évidemment pas parler de cercueil. Mais ils deviennent vite trop nombreux, vingt, trente, quarante, et on les met là, tels qu'ils sont, avec, attaché autour du cou, un simple numéro d'ordre. Le corps de Jean-Marie va porter le n° 4. Ce n'est que le 8 juin qu'il pourra être inhumé dans la fosse n° 1. Avec Jean-Marie, cinq autres élèves du séminaire ont été tués.
(...)
Certes, un avion qui brûle sent mauvais mais c'est dans la logique des choses. Mais une modeste maison, une vieille demeure construite autrefois pour accueillir la paix, la joie, l'amour, et dont les poutres centenaires se consument lentement, ces meubles déchiquetés et ridicules, ces linges, ces draps, ces vêtements, ces matelas fumants et qui puent, abandonnés dans ces ruines... Liberté, liberté chérie, est-ce vrai? Je ne sais plus.
Antoine Magonette,
Le ciel est trouble, France Editions, 2002.
Paroles du Jour J - Lettres et carnets du Débarquement, été 1944 - Librio n° 634.

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