Magazine Journal intime

Noir

Publié le 27 septembre 2007 par Mirabelle
Mon cher Victor, dormirenvie.jpg
Il paraît qu'il faut que je travaille plus. Que nous, enseignants, nous investissions plus. Il paraît que je serais récompensée pour mon travail si j'y mets du mien. Oui. Il paraît.
Bon. Le pire, c'est que j'y mets DEJA du mien. Le pire, c'est que je n'ai pas de week-end, que je délaisse mon Mystérieux Inconnu. Que je n'ai pas le temps d'aller m'acheter de nouvelles chaussures et que je traîne encore dans mes Converse trouées. Que je n'ai toujours pas été chercher mes nouvelles lunettes.
Le pire, c'est que j'y mets du mien. Vraiment. L'Ecole est partout. Partout dans ma tête. Elle ne me quitte pas. Elle me suit. La nuit, le jour. Quand je dors. Quand je rêve. Quand je rêve que je suis en classe. Que je m'endors devant les gosses. Quand je minute chacun de mes rares moments de loisirs. Quand je dis à mon Mystérieux Inconnu que "Non, je ne peux pas regarder ce film là ce soir parce qu'il fait 3 h 20 et sinon je serais crevée demain matin et je ne pourrais pas bosser correctement.".
Le pire, c'est que je m'investis. Que je bosse. Encore. Toujours. Il me semble n'être qu'une machine à bosser. Le pire, c'est que je m'investis. Vraiment. Beaucoup. Cela ne fait pas de moi quelqu'un d'efficace, bien sûr. On pourra toujours faire mieux que moi. Mais... Pas beaucoup plus. Le pire, c'est que les journées n'ont que vingt-quatre heures, que les journées filent à une vitesse étourdissante, que je rame, je rame, je rame, je rame.
Le pire, c'est que je me mets des limites, du mieux que je peux. Couchée à 23 h au plus tard tous les soirs. Levée 6 h 20. A 7 h 32 dans le Bus Vert où je griffonne, fébrilement, mon programme du jour sur une feuille volante. Le pire, c'est que je suis crevée, quand même, malgré ces limites. Que je bute sur les mots devant les gosses. Ou même, que je les cherche. Le pire, c'est qu'ils sont tellement mignons qu'ils font semblant de ne pas remarquer. Le pire, c'est quand j'oublie de dire que quand-je-prends-la-craie-bleue-vous-vous-prenez-du-noir et que Grégory s'exclame : "Ben fallait le dire, maîtreeeeeeeeesse !". Le pire, c'est d'être obligée de le remettre à sa place alors que je suis tout à fait d'accord avec lui. Le pire, c'est d'avoir trois minutes de flottement où on a envie de quitter la classe et d'aller pleurer un bon coup, comme ça. Parce qu'on est crevé. Qu'on se dit qu'on est la pire maîtresse qui soit pour les élèves les plus mignons qui soient. Qu'on n'est pas à la hauteur d'un si bon poste, alors que d'autres galèrent avec des classes autrement plus difficiles que la mienne.
Le pire, c'est d'aligner les jours en faisant toujours la même constatation : je ne m'améliore pas. Me dire que ce que je fais, c'est de la m***e. Que tout n'est que de l'impro, des exercices mis bout à bout, sans cohérence. Sans rien. Sans rien. Le pire, c'est de culpabiliser. Se dire qu'on ne PEUT PAS faire comme ça. Mais aussi qu'on ne PEUT PAS faire autrement. Parce que les yeux me piquent trop à 23 h et que mes paupières sont toujours lourdes à 6 h 20. Parce que je me sens déjà débordée en arrivant à l'école le matin, qu'il faut sans arrêt ranger la classe, trouver le créneau le plus propice à la photocopieuse, courir après les bouquins, aider les mômes à la récré, écrire le prochain exercice au tableau pour gagner du temps.
Le pire, c'est d'entendre, tous les soirs, la collègue de la classe d'à côté, charmante au demeurant, me dire, tous les soirs, que ce métier est un métier usant, crevant, ingrat. Le pire c'est de la voir quasiment en larmes, elle qui prend sa retraite à la fin de l'année. Et de l'entendre me dire que ce n'est pas pour me dégoûter, mais enfin, quand même... Elle plaint les jeunes ! Le pire, c'est de penser, tandis que je lui souris : "Pourvu que je n'en sorte pas brisée comme elle !".
Le pire, c'est d'avoir la réunion de parents demain. D'ouvrir une classe presque vide. De montrer des cahiers pas encore très fournis, voire carrément inexistants. D'évoquer des manuels que je n'ai pas encore. De faire de l'à peu-près. De jouer la comédie de la maîtresse qui maîtrise tout alors que je ne suis qu'une gamine qui ne maîtrise rien. Le pire, c'est de constater, alors que je suis en passe de terminer cet article, que je ne suis pas la seule à être seule. Qu'on est des tas. Que ceux qui viendront après nous connaîtront la même galère. Et qu'à côté de ça, on continuera à dire que les instits' ne foutent rien. Qu'à côté de ça, on nous demandera de caser d'autres heures de ci ou de ça. Qu'à côté de ça, on décrétera que l'EPS et les Arts Plastiques deviendront une priorité nationale. Alors que mes élèves ne savent pas conjuguer le verbe "être" au présent correctement.

Le pire, c'est de se dire qu'on devient lasse et amère dès sa T1.

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