Magazine Journal intime

Noir (2)

Publié le 02 octobre 2007 par Mirabelle
Mon cher Victor,

noir2.jpg Tu as une de ces mines, ma pauvre Mirabelle... Et tes yeux sont bien rouges ! Tu as  pleuré ?Mais si, tu as pleuré ! Je le vois  bien !  Non, non... Rien qu'un peu... Allons , allons... Rapproche-toi de moi, va, et raconte moi tout... Tu as besoin d'une épaule pour t'épancher, je le vois bien... Allons, allons... Là, là...
La journée avait mal débuté. Avec ce satané sentiment de fatigue corporelle et nerveuse qui ne me quitte pas depuis une semaine. Rien d'étonnant à cela : tes stages de PE2 ne duraient que trois semaines ! Il te faut prendre un autre rythme ! C'est vrai. Enfin j'ai beau essayer de m'économiser, il me semble que rien n'y fait. Et du coup... Tu fais des bêtises en classe ! Exactement. Lesquelles ?

Pour commencer, j'ai donné hier des mots à apprendre aux élèves pour la dictée de mots de vendredi. Jusque là... Rien d'anormal ! Non. Là où ça pêche, c'est que j'ai donné à copier le mot "maisonnette". Oui... Eeeet ? Et au tableau, je n'ai mis qu'un seul "n". Aïe ! Le pire est que je ne m'en suis pas rendu compte que je l'avais mal orthographié, même après avoir relu plusieurs fois les mots écrits au tableau, même après avoir corrigé TOUS les répertoires . Aïe aïe aïe ! Par conséquent, ce matin, alors que je vérifiais que chaque mot avait bien été copié cinq fois, Clotilde me dit : "Maîtresse, avec Maman on a regardé dans le dictionnaire parce qu'on n'était pas sûr mais... A "maisonnette", il y a 2 n !". Je fronce les sourcils : moi qui ai toujours écrit parfaitement ce mot, comment ai-je pu commettre une telle bourde ? La fatigue, Mirabelle, la fatigue... Je m'en suis voulu, mais voulu ! J'ai fait corriger tous les CE2 en présentant mes excuses et j'ai ressassé ça toute la matinée...
A 10 h 30, réunion avec le RASED : il s'agit de signaler les élèves qui auraient éventuellement besoin d'un soutien. Je laisse donc mes vingt-cinq loustics à un remplaçant. Quand je reviens, je lance un "Alors ? Ca a été ?" auquel il me répond : "La marche était haute, les exercices étaient trop difficiles". Aïe. Tu n'avais qu'à pas poser la question, voilà tout ! Ca m'apprendra, en effet... J'écoute donc ses remarques, j'affirme que je vais "réajuster" et sors d'ici démoralisée en me disant que je ne suis pas une bonne maîtresse. Bon. Avec cette histoire d'orthographe qui continuait à me trotter dans la tête, j'avais envie de sangloter. A la place, j'ai été manger à la cantine avec les collègues. Tu as bien fait ! Ca t'a sûrement changé les idées !
Disons que cela m'a rassurée. J'ai fini par parler de cette "maisonnette" à une collègue, qui m'a aidée à dédramatiser. "Attttttttttends, ça arrive à tout le monde ! Même après quinze ans de métier !!! On n'est pas infaillible !!!". Je sors de la cantine revigorée, motivée... Bref : pleine d'espoir pour l'après-midi ! Enfin. Il y a des jours comme ça où tout va mal. Rooooooo la la ! Tu ne trouves pas que tu exagères un peu ?! Pour une malheureuse histoire d'orthographe et d'exercices trop difficiles ! Un rien te décourage ! Attends la suite... La suite, c'est le gymnase. Il est 16 h 20. Prise dans mes galipettes et mes équilibres, je  n'ai pas vu passer l'heure. Argl. Sachant qu'il faut environ un quart d'heure pour rentrer à l'école et que certains gosses ont leur bus à prendre pour repartir chez eux (et surtout sachant que ce satané bus décolle à 16 h 30 pétantes !!!), je te laisse imaginer le coup de panique qui m'a saisie... Aïe aïe aïe ! Arrête de dire "aïe aïe aïe", Victor ! Tu ne dis que ça depuis le début de notre conversation !
Bref. Je les ai fait ranger en quatrième vitesse. Si vite qu'évidemment, ça a dégénéré, malgré mes recommandations. Une gamine s'est cassée une dent. Comment a-t-elle fait son compte ? L'enfant, qui portait le tapis avec elle, l'a soulevé très brusquement et très violemment. Ondine, qui tenait le matelas de l'autre côté, a reçu un coup dans la bouche. Et s'est donc cassé un morceau de dent. La pauvre gamine qui pleure. Moi qui essaie tant bien que mal de regrouper les gamins, d'éviter de nouveaux blessés. Et les gosses qui viennent me raconter leurs vies : "Eeeeh, Maîîîtresse, eh ben moi ce week-end, je vais aller au mariage de ma tata !". Et moi qui m'énerve un peu, qui ne sait dire qu'une chose : "On se dépêêêêche !". Et puis tout le monde dehors, enfin. C'est la course. Je réprimande les retardataires qui se croient en promenade et dispute aussi ceux qui se mettent à courir devant. Gontrand se cogne à Mélisande, qui elle-même heurte à Noémie.
A 16 h 32, Dieu sait comment, nous voilà à l'école. Ouf. Le temps que les gamins récupèrent leurs cartables (et leurs cartes Pokémoooon !) et je file à la grille parler à la mère d'Ondine pour évoquer la dent cassée. C'est la moindre des corrections ! Oui. Je pense aussi. Heureusement, la maman est très gentille. Elle en profite pour me demander comment ça se passe en classe. J'essaie d'évoquer les (très grosses) difficultés d'Ondine tout en gardant un regard positif sur l'enfant. C'est ce qu'il faut faire, c'est ce qu'il faut faire !
Bref. A 17 h 30, je suis chez moi, après m'être faite ramener par un collègue qui s'exclame que des pépins de ce genre, on a tous eu à y faire face. Et puis qu'au moins, maintenant, je saurai remplir une déclaration d'accident... On peut voir les choses sous cet angle, effectivement ! A la maison, je pleure un bon coup. Ca menaçait depuis le matin. Pleurer pour ça, Mirabelle... Pfff... Tu n'as que ça à faire ! Non, justement. Je n'ai pas que cela à faire. J'ai des tas d'autres choses à faire ! Mais il me semble que rien ne se règle. C'est toujours le bordel. Toujours. Toujours. Je n'avance pas. Je ne suis pas efficace. Je n'arrive à rien avec les enfants. J'essaie de m'économiser. Mais je suis crevée, crevée. Une fatigue sans fin.
Tu te plains, tu te plains ! Il n'y en a que pour toi, toi, toi !!! Pardon. Tu sais que cette conversation est tenue dans un moment de ras le bol. Demain, mercredi, je raisonnerai autrement, je le sais.. Et tu le sais aussi ! Humm... En attendant, tu me fais passer un sale quart d'heure ! Pardon. Il faut que tu apprennes à te blinder, Mirabelle ! A différencier ce qui est vraiment important de ce qui ne l'est pas ! Je sais, je sais... Vraiment ! Et puis regarde autour de toi ! Pense à tes collègues qui enseignent à ZEP, qui ont des élèves bien plus difficiles que les tiens ! Tu es bien lotie, au fond ! Allez, allez ! Sois combattive ! Ne te laisse pas abattre ! Hummm...
Quoi qu'il en soit, je pars en formation la semaine prochaine. Du 8 au 19 octobre. J'avoue que j'ai hâte. J'ai besoin d'un grand bol d'air pour repartir du bon pied. J'étouffe. Pardon pour cette conversation un peu (très) noire, Victor. Il y a des moments où cela fait tellement de bien de vider son sac auprès d'une oreille amicale !

En réLa


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