Magazine Journal intime

Cabotage

Publié le 14 août 2009 par Araucaria

Port of Lomé, Togo

Latitude: 6° 10', North. Longitude: 1° 21', East

[Lome - 31.2 kb]
Port autonome de Lomé site web
"Nous arrivons devant Lomé, à l'aube. Une brume épaisse recouvre la côte. Des dizaines de bateaux de pêche effilés comme des pirogues prennent la mer. Dans les ports se trafique le plus beau roman de l"humanité. Il a la valeur de l'or, le poids des marchandises. La vie y est une affaire de contrebande. J'aime la musique des ports : la biguine des adieux, le tango de la tristesse. Chaque port promet une renaissance. Autre langue. Nouvelles rencontres. Nous embrassons tous les possibles.
Lomé est le plus petit port de l'Afrique de l'Ouest. Six cents kilomètres de côte. Trois millions d'habitants. Un porte-conteneurs panaméen et trois bateaux russes y font escale. Dans l'après-midi arrivera le "Marie-Joséphine" de la Delmas. (...)
Cinq heures de navigation et voici Cotonou! Nous attendons en rade de la "lagune de la mort". Nous accostons devant le "Senator Ivory", un cargo britannique. Les hangars sont peints en rose. Un cargo charge des balles de coton prêtes à exploser. Des dockers ont le torse nu saupoudré de graines de coton. Des camions Mercedes jaunes klaxonnent. Des nuées de motocyclettes se faufilent entre les conteneurs. J'ai un coup de foudre pour ce port rose, coloré, moins étouffant que d'autres. La lumière des quais contraste avec la pénombre des grands hangard où l'on devine une activité fourmillante et mystérieuse.
Cotonou se visite à l'arrière d'un moto-taxi. Les conducteurs portent une chemise jaune avec leur numéro matricule et des lunettes de soleil rétro. Ils sont jeunes, parlent un français désuet, traitent les mendiants de voyous.
Nous retrouvons les premiers wharfs en bois du port. Autour, un village de pêcheurs, un cimetière marin. Des carcasses rouillées, des bateaux échoués sur le sable. Derrière le village, les hangars des comptoirs de l'Afrique de l'Ouest et un phare rouge qui ne fonctionne plus. (...)
Dans "Le Matin", le quotidien béninois, je médite cette maxime africaine : "Celui qui pagaie dans le sens du courant fait rire les crocodiles."
(...) Le prochain pays est un crocodile (...) : c'est le Nigéria. Nous arrivons trop tard pour embarquer le pilote. Les autorités maritimes nous demandent de mouiller à cinq milles des côtes. Le commandant s'éloigne encore plus au large pour protéger de tout arraisonnement par les pirates. (...)
Avant le lever du soleil, cap sur Lagos. (...) Nous remontons une rivière comme on en trouve dans les romans de Conrad. Le bateau s'enfonce dans le mystère de la mangrove. A tribord, la ville de Lagos avec ses gratte-ciel. A bâbord, la lagune vierge de toute construction : des arbres qui plongent leurs racines dans l'eau, un club de voile, des épaves de bateaux rouillés, un village de pêcheurs. L'Afrique traditionnelle avec un paysage majestueux qui s'étire et se révèle brutalement. L'Afrique comme on devait l'aborder il y a un siècle.
Une fois le "Repubblica" à quai, tout bascule. Ce n'est plus un bateau mais un territoire occupé (...) par des militaires, des douaniers, des policiers, des employés de la manutention. "Ils viennent faire leur marché", rigole le commandant. Des cartouches de cigarettes, des bouteilles d'alcool passent de main en main. (...) Des éclats de rire jaillissent au-dessus des têtes. Mais quand je regarde le quai par le sabord, je vois un pauvre type menotté et frappé par les policiers à coups de pieux.
C'est sinistre Lagos. (...) Des gratte-ciel côtoient des mosquées. La ville semble débordée par sa population (...) Le macadam cède parfois la place à la latérite. (...)
Lagos est la ville la plus criminogène du monde. (...) A Lagos, deux choses comptent : l'argent et les armes. Si vous ne disposez pas de cet arsenal, vous êtes un homme mort.
(...)
Au Ghana, l'ancienne Côte de l'Or, un passager de nationalité belge nous rejoint...(...) Au déjeuner, il nous fait déguster une mangue du Burkina, les meilleures du monde, fondantes comme du beurre.
J'ai l'impression d'avoir quitté l'Europe depuis des mois, d'être un colis parmi les autres marchandises. (...)
Je suis au large de Douala. Ma petite navigation africaine va se terminer. Il pleut. Une pluie huileuse. Des nuages pareils à de gros yeux gris roulent dans le ciel. On dirait qu'une éruption du mont Cameroun a recouvert le paysage de fumerolles et de cendres. Lumière grise et orangée qui suit les tragédies. Des bateaux attendent en rade, figés dans la torpeur de l'après-midi. On se croirait devant le canal de Panama quand les bateaux se regroupent en convois. Nous sommes devant une Afrique panaméenne.
Enfin, nous remontons l'estuaire du Wouri, entre un alignement de bouées rouges et vertes. Dans la baie de Moukouchou, nous laissons à tribord les îles Kwélé-Kwélé. La mer est paille.

Au bout de six mille milles de métamorphose, je débarque."
Olivier Frébourg - Un homme à la mer - Folio n° 4526 -


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