Magazine Journal intime

Erreur de débutant

Publié le 18 août 2009 par Taximan535

Canada gets it by Travis Isaacs.

crédit photo : Travis Isaacs

Je reçois un appel vers 22h30 pour un resto qui semble déjà fermé. Je regarde instinctivement vers la porte d'entrée et ne voit personne. Du moins pas encore. Je tourne la tête cette fois vers l'avant et comme je viens pour regarder la porte principale du commerce à nouveau, la portière arrière s'ouvre soudainement pour laisser entrer une jeune femme, les bras chargées de sacs et d'un animal de la famille des canidés (nain ?) et suffisamment petit pour le tenir dans le creux de son bras.
Elle dépose ses deux sacs sur la banquette et installe son chien sur ses genoux. Comme j'ignorais qu'elle avait un chien et comme elle n'avait rien dit à ce propos à Marc (notre répartiteur), je lui demande de faire en sorte que l'animal demeure sur elle ou sur le sol au cas ou il lui prendrait de vouloir s'échapper (uriner). Une couverture eut été préférable dans les circonstances (perte des poils surtout) mais on a dû faire avec les moyens du bord.

 - On va où ?  - Boulevard Saint-Jean dans le West Island.
Bon, pour une fois, je vais me gâter un  peu et je pourrai terminer ma nuit avec un meilleur pactole. Le bras de vitesse engagé sur "D" et le pied à peine posé sur l'accélérateur, la voiture bondit vers le boulevard De Mortagne, en direction de la voie rapide de la 132. J'avais une bonne route à faire  et bavarder avec cette jeune cliente faisait mon affaire. Le chien restait couché, bien penaud, bien calme sur les genoux de sa maîtresse. Parfois, il levait la tête pour regarder vers l'extérieur. Un autre chien qui adore voir le paysage défiler à toute vitesse. Heureusement que la fenêtre était fermée, sans quoi elle risquait de le perdre : il était vraiment petit !
Trois quart d'heures plus tard, on arrive devant l'adresse. J'allume le plafonnier pour qu'elle puisse voir ce qu'elle cherche dans son sac à main. Le temps passe et fouillant toujours dans son sac, elle me demande si je prend la carte de crédit. Je répond "oui" mais je lui indique qu'il faut le mentionner au répartiteur avant d'envoyer un taxi : certains d'entre eux ne veulent pas payer les frais administratifs imposé par Visa (3,5%), MasterCard (3,5%)ou encore American Express (5%), la plus chère des trois.
 - Aimeriez-vous être payé en argent plutôt ?
 - J'aimerais mieux si possible, oui.
 - Alors je me dépêche. Je dois aller chez moi.
Et elle sortit du taxi en prenant soin de tout apporter sauf... la carte de crédit. Je me disais que j'avais une garantie non négociable. Du moins, je le croyais. Pendant mon attente, une idée (loufoque ou intelligente) me traversa l'esprit. Avais-je l'esprit tordu au point de croire que la jeune femme ne reviendrait pas ? Je regardait sa carte et je ne pouvais la détacher du regard. Et si elle décidait de l'annuler ?
Sans perdre de temps, je pris mon cellulaire et appelai Marc au bureau. Au bout du fil, je lui demandai de valider (autoriser) la carte de crédit. Quelques secondes suffirent pour me mettre K.O. : la carte ne passait pas. Merde ! C'est comme si je venais de recevoir une giffle en plein visage. Le compteur affichait $ 73.50 en rouge vif. Après avoir remercié le répartiteur, j'ai raccroché le combiné. La soirée allait être longue. Terriblement longue.
Plus le temps passait, et plus mon inquiétude grandissait. Quinze bonne minutes venaient de passer et je sentais une colère énorme m'envahir. Toujours pas de retour, la demoiselle. Malgré l'opinion que je m'étais fait de ma jeune cliente, celle-ci commençait à s'estomper petit à petit. Cependant, celle d'une profiteuse, d'une voleuse et d'une fraudeuse prenait forme à mesure que la frustration grandissait au fond de moi. Vingt minutes plus tard, je dus me rendre à l'évidence : ma cliente ne reviendrait pas. Je venais d'être victime d'une fraude de transport par taxi.
Inutile de rester sur place à m'appitoyer sur mon sort. Elle ne reviendrait plus. C'était à moi de prévoir le coup en demandant une avance. Surtout pour un voyage aussi long. Ça devait être la surprise ou la chance. Et une chance comme celle de me rendre à l'autre bout de l'île de Montréal, c'était inespéré. La nuit s'annonçait calme, alors recevoir un tel appel, il y a de quoi se réjouir, non ? Finalement, je devais rire jaune.
De retour chez moi, je me suis placé en file d'attente. Les gars ne restaient pas trop longtemps sur place et j'espérais me refaire un peu, histoire d'oublier cette mauvaise nuit. Oublier ? Vous voulez rire ? Quel chauffeur pourrait oublier une telle mésaventure ? Ce n'est pas juste le fait d'effacer ou de supprimer le montant perdu qui est inscrit au compteur, mais de constater que mon orgueil en avait pris un coup. Je venais de me faire avoir comme un débutant malgré mes quinze années d'expérience. Je venais aussi de réaliser que j'avais perdu plus de deux heures pendant le trajet de retour (bouchons de circulation) vers ma ville. En colère, moi ? Pffffft !!!
J'ai eu ma leçon. Et c'est sur les conseils de l'agente de police, debout derrière son comptoir au poste de police de Longueuil, que je pris la décision de TOUJOURS demander une avance avant le départ pour une lointaine destination. Surtout si l'adresse de départ est un commerce. On a le droit de le demander. En tout temps. Si on a un doute, pas de risque à prendre. Un dépôt, s'il vous plaît. Ça vous déplait ? La porte est à deux pouces de votre main droite. Les clients vont comprendre, la plupart du temps. Mais il peut arriver aussi qu'ils deviennent arrogant. La boisson aidant (c'est souvent le cas), ils vont se foutre de mes explications. Ils seront frustrés parce que je ne leur fais pas confiance. Comme si je les traitais de voleur. Tout à fait démoralisant.
La policière me tend la main sous la vitre pare-balle de plusieurs centimètres d'épaisseur. Elle veut voir la carte de crédit. Elle me le demande parce que je voulais, au début du moins, porter plainte contre ma fraudeuse de cliente. Elle examine la pièce plus attentivement et soudainement, elle fronce les sourcils :
 - Y'a un problème.
 - Lequel ?
 - La carte est clônée.
 - Vous êtes sérieuse ?
 - Ouaip ! Je suis désolée mais y'a pas grand'chose que je puisse faire. Sauf saisir la carte pour la retourner à la GRC.
 - Merde !
 - Comme vous dites.
 - Merci pour tout et les conseils !
 - Y'a pas de quoi, mon cher monsieur...
J'ai tourné les talons et suis sorti du bâtiment tout en regardant cette carte de plastique qui venait de déjouer mes plans. Tout compte fait, la fille allait rire de moi et peut-être aussi des autres chauffeurs qu'elle avait dû prendre dans son filet. J'aurais donc dû prendre son chien en otage...


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