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Richard Collier - Chapitre 1

Publié le 08 septembre 2009 par Kranzler

Richard Collier - Chapitre 1


Le dimanche 26 septembre, ignorant tout des ennuis qui commenceraient bientôt à pleuvoir sur lui, Richard Collier s’était offert un après midi de détente au bord de la mer.

Comme tous les matins, il s’était réveillé spontanément peu avant six heures, une vieille habitude. Hiver comme été il se levait tôt, bien plus tôt même qu’il n’en avait l’obligation, et estimait que seuls les imbéciles ou pire encore les oisifs dormaient longtemps. Plus que tout, en fait, il ressentait le besoin d’être debout le premier – un comportement peut-être hérité d’un lointain ancêtre de l’ Age de la Pierre, un chasseur vêtu de peaux de bêtes qui devait traquer le gros gibier dès le lever du jour. Bien sûr, le confort moderne dispensait Collier de recourir à des moyens si dramatiques. Nulle nécessité pour lui de se décarcasser : une simple pression sur un bouton et son café était chaud, ses tartines grillés. Il était matinal depuis presque toujours, sans raison particulière, et ne concevait pas de vivre autrement qu’en prenant le temps d’observer l’aspect du ciel avant d’aller travailler.

 Quelque part en France il habitait une grande ville dont il est de médiocre importance que nous connaissions le nom. Cela pourrait être n’importe quelle ville, vraiment ; n’importe quelle ville située à moins d’une heure de route de l’Atlantique. Aussi vrai qu’elle avait exercé sur lui une grande fascination durant ses années de jeunesse, elle ne lui inspirait plus, à l’âge de tente huit ans, qu’une parfaite indifférence et lui était désormais d’une utilité comparable à celle d’une mamelle vide. Avec le temps, il était venu à penser que toutes les rues se ressemblaient et il en allait de même pour les façades des immeubles, les monuments qu’il ne regardait même plus en marchant.

Depuis maintenant quatre ans, il habitait une maison de tris pièces dans un quartier distant d’environ une demi-heure de marche du centre – un quartier secondaire avec des airs de village. Autrefois, il n’aurait évidemment jamais conçu de vivre un jour dans un endroit si ordinaire et si pauvre en curiosités. Aujourd’hui cependant, comme quoi cet autrefois était bel et bien révolu, pas un jour ne passait sans qu’il ne se félicite de ce déménagement. Les bars qu’il avait fréquentés à une certaine époque, les théâtres, l’effervescence des grandes artères – toute cette pacotille avait disparu de son décor quotidien sans qu’il en éprouve une seconde de regret particulier.  

Il ne fait guère de doute qu’il serait resté chez lui ce dimanche matin s’il avait fait beau : assis à la vieille table en fer dans son jardin, il aurait sans doute lu une quarantaine de pages du vieux Simenon commencé la veille. Peut-être même une soixantaine, d’une seule traite et sans effort car il s’agissait d’un bon cru qui se lisait tout seul. Ou bien encore, puisqu’il se trouvait à un stade de sa vie où il lui importait de gommer le superflu, il aurait calmement poursuivi les travaux d’incinération qui l’occupaient depuis plusieurs week-ends – des travaux qui avaient déjà bien avancé. Au rythme d’une boîte chaque dimanche, parfois deux lorsqu’il se sentait bien disposé, les étagères de sa chambres s’étaient déjà bien vidées. Les premiers à être partis en flammes étaient ses cahiers d’école, suivis par l’ensemble de ses cours de la classe de sixième à celle de terminale. Flambés à l’armagnac, dans le barbecue, une bouteille de quinze ans d’âge spécialement ouverte pour l’occasion. La combustion des photos, plus difficile à cause de l’épaisseur du papier, avait requis quant à elle la totalité d’une bouteille de Lagavulin ainsi que les tris quarts d’un flacon d’Eau Sauvage de Christian Dior. Images sans intérêt arrosé de liquides futiles dont il n’avait plus l’utilité. D’autres boîtes attendaient encore sagement leur tour, des légions de souvenirs rangés par ordre chronologique, et c’était bon de savoir qu’il avait encore d’autres flacons en réserve. En dépannage, il savait aussi pouvoir compter sur le désherbant et le détachant, d’un emploi moins agréable mais donnant toutefois d’intéressantes flammes vertes.

Mais l’idée même de rester au jardin lui déplaisait, principalement à cause du ciel qui était ce matin-là d’un gris sans charme et peu incitant. Il n’aimait guère ce moment de l’année qui n’était plus tout à fait l’été et pas encore l’automne ; octobre et novembre étaient des mois qui l’intéressaient davantage, qu’il sentait mieux sans pouvoir expliquer pourquoi.

La veille à la librairie, il avait reçu la visite de Madame Van Hopper, de loin une de ses clientes préférées. Il savait qu’elle s’appelait ainsi car la plupart du temps elle réglait ses achats par chèque. C’était une énergique octogénaire qui conservait encore une élégance certaine et marchait avec une canne sur laquelle elle s’appuyait avec rage. Sans s’appesantir sur son sort, elle lui avait confié un jour que cet accessoire lui était indispensable lorsqu’elle se trouvait dans la rue, car elle avait la phobie de la foule et des lieux publics, et de fait, à chacun de ses passages il ne manquait pas de remarquer que le premier geste qu’elle faisait en entrant était de poser sa canne dans un coin, de s’en débarrasser d’une certaine façon méprisante et avec une satisfaction évidente. A l’intérieur du magasin elle se déplaçait ensuite sans peine et même d’un pas vigoureux pour une personne de son âge.

Elle lisait beaucoup, à peu près autant qu’elle semblait voyager, et Collier n’avait jamais à se forcer pour bavarder avec elle car ses conversations étaient d’une vivacité intacte et indiscutable fraîcheur. Les rides profondes qui sillonnaient son visage se remarquaient beaucoup moins que l’autorité naturelle de son regard, ce dernier d’une absence totale de complaisance qui n’excluait cependant pas une séduction un peu brutale.  

Ce samedi, pour une fois, elle n’était pas venue pour faire provision de lecture. Accompagnée d’un homme d’une trentaine d’années qui donnait l’impression de concilier en même temps les fonctions de secrétaire particulier et de chauffeur, elle lui avait apporté plusieurs dizaines de caisses remplies de livres qu’elle était décidée à lui céder. Elle estimait avoir chez elle une bibliothèque riche d’environ cinq ou six mille volumes dont elle voulait se séparer progressivement, en en faisant don à qui elle voulait et au moment où elle l’entendait. A quoi bon conserver chez elle des collections qui, le jour venu, ne feraient qu’encombrer ses héritiers ? Elle avait prononcé cette phrase d’un ton grave, presque sévère, avec une pointe d’ironie sèche qui pouvait indiquer qu’il s’agissait d’héritiers lointains pour qui elle avait une considération très limitée, et Collier avait eut le sentiment qu’elle éprouvait du dégoût à l’idée de les imaginer en train de malmener les reliures, les couvertures qu’elle avait toujours traitées avec respect. 

Elle était passée à la librairie peu avant l’heure de la fermeture, mettant Collier dans l’embarras en lui disant de ranger son chéquier. Elle semblait vouloir mettre un réel point d’honneur à lui céder les livres sans contrepartie et il avait senti qu’il l’aurait froissée en insistant. Le dernier carton sorti de la voiture, elle s’était éclipsée en lui laissant à peine le temps de la remercier, expliquant qu’elle avait un avion à prendre.

Cela, c’était donc ce qui s’était passé la veille, et il pensait maintenant que la meilleure chose qu’il avait à faire était de retourner au magasin pour trier les livres et les mettre en rayon, ce qui pouvait l’occuper jusqu’à l’heure du déjeuner.

Aucun bruit, aucune animation lorsqu’il remonta l’impasse au fond de laquelle il habitait. De chaque côté de la chaussée, des maisons basses, assez quelconques, où vivaient presque exclusivement des retraités dont une nette majorité de veuves. Cette particularité s’accordait bien avec son goût du silence. Un goût maintenant tellement encré en lui qu’il n’imaginait tout simplement plus possible de vivre à côté d’enfants en bas âge – et quoi de plus affligeant que des conversations de mères de familles, jeunes et encore allaitantes, celles-là mêmes qu’on voyait sévir dans les allées des supermarchés, prêtes à vous écraser de leurs chariots débordant de couches, et parfois même, sur le parking, c’est avec la plus froide assurance qu’elles vous frôlaient au volant de leurs lourdes bétaillères, des tanks, pensait-il, toujours sûres de leur bon droit puisque en tant que fécondes reproductrices elles avaient la conviction d’être les piliers de la société ; bref, des folles. Et, encore plus grave, en liberté.

Une fois dépassé le transformateur, il prit comme souvent à gauche pour le simple plaisir de passer par la rue Faraday dont il n’arrivait pas à trouver sinistres les immeubles de deux étages décrépits. Au contraire, il aimait le charme étrange de ces façades grises, peu entretenues, l’aspect poussiéreux et presque spectral des magasins abandonnés, et cela ne le dérangeait pas de ne pas savoir pourquoi depuis toujours les lieux vides agissaient sur lui de façon si apaisante.

Lavoisier, Edison, Newton : une constante voulait que les principales rues du quartier portent des noms d’inventeurs. Plus précisément, avait-il lu un jour, de savants ayant œuvré de façon concrète au bien-être de l’humanité ou à son élévation intellectuelle. Bien sûr, tout cela datait d’une époque naïve où l’on croyait en la notion de progrès. Il se faisait souvent la remarque que l’astronomie était peu représentée, comme si le ciel et l’espace ne comptaient pas. Copernic, par exemple, n’avait droit qu’à une petite place venteuse trop discrète à son goût.

La librairie, sobrement baptisée Librairie Ampère, se trouvait au vingt-cinq de la rue du même nom. Paresse, manque d’imagination de sa part ? Non, cela lui était d’ailleurs égal qu’on puisse penser qu’il ne s’était pas beaucoup foulé. Ampère, cela sonnait bien et se retenait facilement. Librairie Ampère, rue Ampère. Il n’aurait jamais pu faire comme certains de ses confrères qui avaient des noms poétiques ou prétentieux. L’écume des mots, ce n’était pour lui.

Le matin en partant travailler, il se demandait souvent si ses parents, là où ils se trouvaient maintenant, accueillaient avec bienveillance l’idée qu’il avait eu d’ouvrir cette librairie ou bien si au contraire ils considéraient que c’était pure folie. Il devait sans doute y avoir un peu des deux, son père jugeant qu’abandonner du jour au lendemain la sécurité d’une carrière  d’enseignant était un acte irresponsable, une hérésie pour employer un mot grandiloquent qui revenait souvent dans sa bouche. Sa mère ? On pouvait penser que, de là-haut, même sans approuver totalement son inconscience, elle avait la sagesse d’admettre que de la sorte  il se retrouvait finalement dans l’élément qui lui était le plus naturel. Qui sait même si, dans le fond, de son vivant, elle n’avait pas au moins une fois l’intuition qu’un jour ou l’autre les choses finiraient ainsi pour lui ?

Il y avait maintenant déjà plusieurs années qu’ils étaient partis, à six mois d’intervalle, et ce qui manquait le plus à Collier était de ne plus entendre la musique lancinante de leur éternelles recommandations. Qui d’autre, aujourd’hui, pour l’assommer de conseils superflus qu’il aurait le luxe de ne pas écouter ?

Telles étaient en résumé les pensées qui lui traversaient l’esprit en cette heure matinale, au tout début de ce qui devait être sa dernière journée de sérénité avant longtemps.


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