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Thérapie

Publié le 20 octobre 2009 par Chroniqueur
Thérapie
Le thérapeute dit:
Je vous offre de vous souvenir. Non pas pour quelques instants, autour d'un café. Je vous offre un lieu pour vous souvenir et comprendre durablement, viscéralement. Je vous offre la possibilité de faire un rewind, de vous re-mémorer, de recorder les moments dégarnis. Ensemble, nous parcourrons une histoire à laquelle vous portiez peu d'attention - elle vous paraissait si inintéressante. Nous allons soigner vos problèmes de digestion affective. Ce ne sera pas toujours aisé: une thérapie, c'est un travail de transit mémoriel. Nous allons évacuer ce qui bouche vos artères vitales. Je vous accompagnerai pour vous apprendre à être seul, pour vous apprendre la séparation. Vous comprendrez que le jour où le cordon ombilical fut coupé, on ne vous tranchait pas la gorge: on vous offrait de respirer à pleins poumons. Beaucoup n'ont pas osé, ils ont eu l'impression qu'il fallait économiser leur oxygène de peur de ne plus en avoir assez. Mais il y en a assez. Je vous aiderai à abandonner les mécanismes psychiques d'assistance existentielle que vous avez mis en place. Vous apprendrez à marcher sans béquille, en comptant sur vos seules forces: elles sont immenses. Vous ne me croirez pas, et c'est bien normal. Vous m'en voudrez même d'avoir confiance dans votre capacité d'autonomie, pensant que je ne mesure pas l'ampleur de votre douleur, les complication de votre situation. Vous penserez que je minimise, que si je me rendais vraiment compte, je verrais dans quelle impasse vous êtes. Mais mon travail, précisément, c'est de vous épauler pour passer.
Pour l'instant, vous ne vous habitez que très partiellement et souvent dans la pièce la plus sombre. Vous n'avez pas osé prendre possession de ce qui vous revient en droit: vous. Vous n'avez pas pris toute la mesure de votre être, ne vous connaissant pas suffisamment. Il est temps de faire le tour du propriétaire. Mieux vaut tard que jamais. J'ai l'ambition de vous aider à conquérir votre liberté. Celle à laquelle vous pensiez ne pas avoir droit. Nous commencerons par poser des limites. Afin que vous puissiez vivre normalement. Vivre normalement: cela ne signifie pas s'aligner, rentrer dans le rang, mais oser assumer pleinement tous les tiraillements intérieurs, toutes les querelles qui ont lieu dans votre intimité: oser prendre en charge tout ce que vous êtes. Vivre avec vous et non plus contre vous. Nous regarderons très précisément où les coups ont été portés, nous mesurerons l'ampleur de ce qui a été blessé. Nous pourrons ainsi déterminer ce qui est à reconstruire, et ce qui doit poursuivre sa croissance. Je vous apprendrai à cicatriser les maux d'enfance, les plaies d'âme, les peines d'adultes. Pour ce faire, nous n'aurons besoin de rien d'autre qu'un peu de temps, un peu de calme pour se parler. C'est par la parole que vous ouvrirez de nouveaux possibles. Oui, si vous ne deviez retenir qu'une seule chose d'une thérapie, c'est bien celle-ci: LA PAROLE OUVRE. Elle ouvre des horizons inouïs. C'est en parlant que vous parviendrez à apprivoiser et à apaiser la bête fauve de l'angoisse. Vous apprendrez à ne plus avoir peur de cette chimère aux mille visages qui vous traque et s'incruste dans l'étoffe de vos songes; qui se poste comme un cerbère devant la porte de votre devenir.
Nous irons rejoindre l'enfant que vous étiez pour lui demander de nous éclairer. Comment le reconnaîtrez-vous? C'est simple, vous parlez le même langage. Vous avez la même histoire, vous avez besoin l'un de l'autre. Vous le prendrez par la main, vous lui direz qu'il n'est plus seul, que vous vous occuperez de lui, que vous pouvez lui donner maintenant ce qui lui manque. Dans cet échange, vous pourrez vous recréer. Désormais, vous saurez où se trouve votre Enfance. Et vous serez étonné de découvrir que ce qui fut le lieu des plus grands bouleversements, deviendra votre havre de paix. Vous inventerez ensemble des possibilités auxquels vous n'osiez même pas songer. Vous prendrez le temps de vous restaurer dans cette petite auberge du temps retrouvé. Ce qui était carence, désolation, manquement reverdira de votre nouvelle alliance. Mais pour cela, il importe de vous donner du temps. Ce que vous croyiez en déshérence ne faisait que de vous attendre. Vous irez au plus profond de vous, chercher une clarté nouvelle. Mon travail sera de vous aider à vous rejoindre, à vous réconcilier. Tout ce qui vous constitue nous y aidera. Vous pourrez tout me dire, absolument tout. Vous devrez même tout me dire, car la première personne qui vous écoutera, ce sera vous. Ne vous censurez pas. Ici, il n'y a pas de paroles folles - et même ce qui paraît folie est souvent si humain. Il n'y a que le mutisme qui est meurtrier. Nous donnerons du sens à tout votre capharnaüm intérieur. La fin de l'enfer commence parfois par des mots très simples.
Je vous aiderai à in-corp-orer les épisodes douloureux de votre vie. Ce que vous rejetiez le plus loin de vous, il faudra le prendre tout contre vous jusqu'à faire corps avec. Ainsi, vous apprendrez à vivre avec ces éléments irréductibles en vous. Ils vous constituent. Vous les avez utilisés comme des matériaux de votre construction alors même que vous pensiez les rejeter. En acceptant de les reconnaître et en admettant qu'ils font partie de vous, nous pourrons en faire des alliés. Nous ferons l'addition des culpabilités et nous réglerons la note. Interroger tout ce passé n'est ni une régression, ni un retour en arrière. C'est renouer avec soi pour aller de l'avant. La bienveillance sera notre lanterne. Vous verrez comme le bât ne blesse pas là où vous l'aviez cru. Nous sommes constitués de tant et tant de fausses croyances sur nous-mêmes.
Notre plan de route sera de ne surtout pas en avoir. Ne pensez pas qu'une thérapie, c'est raconter votre histoire du début à la fin. Il ne faut rien du tout d'ailleurs et surtout pas des "il faut", "je dois". Nous ne sommes pas là pour faire une biographie rationnelle, mais une cartographie émotionnelle afin de comprendre puis, dénouer ou renouer. Nous ne savons pas où nous irons ni comment nous nous y rendrons ni à quelle heure on nous y attend ni qui nous attend. Nous nous mettrons en route, c'est tout. Nous emprunterons des sentiers dont nous ne pouvions même pas soupçonner l'existence. Nous arriverons parfois dans une impasse et la reconnaissance de cette limite sera un acquis de plus. Vous ne viendrez plus vous y perdre. Vous serez surpris de voir que, quel que soit le chemin emprunté, même le plus anodin, nous finirons toujours par rejoindre le centre de vos préoccupations.
Je vous offre une scène pour votre parole, mon cabinet sera votre théâtre. Vous monterez sur les planches et, ensemble, nous rejouerons les actes clés de votre vie. Ici et maintenant, vous pourrez donner la réplique, reprendre l'échange où il a été interrompu, au moment où il a été interrompu et le mener à son terme. Vous exigerez de votre interlocuteur de ne plus se dérober. Peu importe qu'il soit absent et que ceci se soit passé il y a cinq ans ou vingt ans en arrière puisque c'est entre vous et vous que tout cela se joue et que c'est vous et vous seul qui devez maintenant vous émanciper. Vous ne serez plus aliéné par vos ombres. Ô je sais que vous commencerez par résister, vous ne voudrez pas de ce nouveau rôle, vous préférerez rester en coulisses. Mais je sais aussi que si vous êtes venu me voir, c'est parce que vous ne pouvez plus vivre dans la confidence de vous-même, que cela devient trop lourd.
Aucun autre lieu de la vie quotidienne ne vous offrira une telle possibilité. Vous pourrez laisser vos affaires, vos soucis, vos souffrances chez moi pour y revenir de séance en séance. Votre mal-être sera en sûreté, ici. Dehors, vous vivrez, vous irez, vous n'échangerez plus sur ces seuls points sombres avec vos proches, vous établirez d'autres modes de relations. Ici, vous pourrez ruminer vos préoccupations encore et encore, sans crainte de m'épuiser: c'est mon métier. D'ailleurs, pour notre travail, cette répétition sera le marteau qui permettra par petits coups de percer le mur de l'incompréhension. Par les pouvoirs immenses que vous me conférerez, je me devrais de ne jamais enfreindre votre liberté, vous laissant même libre de ne pas devenir, de ne pas assumer ce que vous aurez appris de vous. Car je ne peux pas vivre à votre place. Je serai un éducateur dans la mesure où je m'efforcerai de vous conduire hors de la souffrance qui vous a conduit à venir me voir. Je serai là pour vous, un jour donné, à une heure donnée, pour un temps donné. Je ne vous imposerai rien, même pas de venir.
Vous voudrez que je vous donne des réponses: vous serez déçu. Je ne possède pas de boule magique. Je ne connais pas l'art de lire dans les astres. Et c'est inutile pour le travail que nous avons à faire: vous savez tout ce que vous avez besoin de savoir. Il vous suffira de vous en souvenir. Vous voudrez essayer de me connaître pour vous échapper, mais je ne vous laisserai pas abolir la distance entre nous: vous êtes le patient, c'est à vous d'endurer. Il n'y aura pas de "tu" entre nous, car nous n'avons pas à devenir ami. D'ailleurs, aucun ami ne tolérerait la relation que nous allons établir. Et puis, vous n'êtes pas là pour vous installer dans vos douleurs avec moi, mais pour en terminer puis passer à autre chose. Mon défi sera de vous permettre de ne plus avoir besoin de moi, ayant repris possession de votre histoire et de votre mémoire. Vous pourrez continuer ce chemin de liberté et de croissance, seul, avec la clairvoyance et la confiance acquises. Vous continuerez à reproduire certains de vos travers, mais avec le sourire, car vous aurez compris les mécanismes, vous les aurez désamorcés et ils n'auront plus d'emprise sur vous. Vous aurez acquis la juste distance pour faire en sorte que le coup porté ne vous atteigne plus ou si peu. Les tyrans d'avant seront déchus. Vous serez libre de choisir, à commencer par les gens qui vous entourent. Ce sera le temps des relations fécondes, vivantes. Vous serez étonné de voir comment, sous l'impulsion de votre affranchissement, le paysage de votre quotidien se reconfigure. Responsable, vous disposerez.
Les je-n'-ose-pas vous diront que la thérapie est une démarche égoïste alors que d'autres vous diront que c'est pour les fous - ceux-là en aurait grandement besoin, qui prennent l'audace d'avoir de bons soins pour soi pour de la folie. Votre démarche intriguera et votre courage sera jalousé. Beaucoup vous diront que "moi, je n'en ai pas besoin". Grand bien leur en fasse. Mais en quoi cela vous avance-t-il, si vous, vous en avez besoin? D'autres vous diront que leurs amis leur suffisent: très bien. Mais dans certains cas, je n'aimerais pas être à la place de ces amis qui doivent éponger de longues - très longues heures - de lamentations. L'amitié comme on se soulage n'est que rarement heureuse.
Une thérapie est avant tout un travail de lumière. Pour ceux dont la lanterne s'est éteinte comme pour ceux qui ont perdu leur chemin, qui vivent un tremblement d'être. On peut vivre longtemps - toute une vie -le couteau dans la plaie, comme une victime. C'est le credo des même-pas-mal qu'on voit inexorablement dégringoler. On peut vouloir continuer à aller mal: on peut. On peut aussi décider de retirer la lame et commencer à guérir. Et comme nous ne sommes pas tous nés avec des super-pouvoirs, comme nous n'avons pas tous la même trempe, comme nous n'arrivons pas à tout faire tout seul, il est bon, parfois, pour un temps, de se faire aider. Oser cette démarche, c'est devenir le héros d'une histoire qui n'est rien d'autre que celle de votre propre vie, ici et maintenant.
Image: le divan du Docteur Freud

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