Le seul problème, au fond, c’est que je faisais alors payer aux adultes en général une addition que j’aurais dû présenter à un client hélàs trop précis... sauf qu’il n’était plus là, alors c’est mes parents qui trinquaient, les profs aussi, et la société en général que je considérais comme responsable, remplie de salauds et de lâches, rien à sauver de ce cirque repoussant. Vu d’aujourd’hui, je sais bien, rien de plus illégitime que de tirer dans le tas pour solder une affaire précise, mais dans la tête d’un jeune mec de 14 ans qui se sentait cerné de tous les côtés c’était comme ça, tous coupables, pas un pour racheter l’autre. Un monde qui a permis que je subisse ça est un monde pourri, une société répugnante, qu’elle explose. La haine. Vengeance. J’avais déjà un peu sévi au cours des années précédentes sur des affaires ponctuelles avec des pratiques de gamin retors, mais désormais c’était la Terre entière que je voulais prendre en ligne de mire. Et dans un monde dégueulasse, normal de se comporter comme un dégueulasse. J’aurais voulu que tout le monde crève de la manière la plus ignoble avec la gueule dans le caniveau, et que l’agonie générale soit d’anthologie. 14 ans et mes rares poils hérissés, que dire de plus en ouverture?
# 69 — CERNÉ PAR DES FACHISTES JUSQUE DANS MA PROPRE MAISON
À 14 ans je commençais à disposer de moyens stratégiques qui se rapprochent de l’adulte, en parallèle je me payais toujours un visage de chérubin tourmenté que les grands qui ne me connaissaient pas regardaient comme tel. La vie ne m’avait pas encore obligé à poser beaucoup de barrières à mes désirs égoïstes de gamin qu’on avait rendu sans ligne de conduite sociale —la nervosité un peu brute, la force qui s’accroit, cette révolte contre le monde des adultes à qui il est alors exclu d’un jour ressembler tant leurs vies si quotidiennes sont minuscules et dérisoires et remplies de mensonges enrobés de belles paroles quand on les regarde à hauteur de jeune renard furieux devenu de fait adepte du rejet total des hypocrites critères communs, le ‘je veux, je prends’, le degré zéro des scrupules, le mépris du monde entier, la négation de l’identité d’autrui et de ses raisons d’être ce qu’il est, j’avais tout mis dans le même sac et ça donnait un mélange comme qui dirait détonnant, surtout chez un p’tit mecton qui sait très bien jouer à Janus quand il le faut. J’estimais que c’était mon tour, point. La fin justifie tous les moyens dans l’esprit d’un beau petit écorché ‘babyface’ à qui pour se vautrer dans la sauvagerie il aura juste manqué de vivre une période historique suffisamment trouble pour pouvoir exprimer en collectivité toute l’étendue de son ardeur à la tâche. Ça me tétanise à chaque fois que j’y repense depuis que je suis devenu un adulte qui j’espère sait à peu près estimer les diverses responsabilités dans tout ça, ça me désespère quand j’y replonge, ça me coûte pas mal de thune en bières quand j’essaye de me figurer ce qu’il serait advenu de moi et de certains autres si on avait eu 15 ans dans la Grèce des colonels, le Cambogde de Pol Pot, le Chili de Pinochet, la Chine de Mao, l’Espagne de Franco, la France de Robespierre... ou tout autre régime ‘révolutionnaire’ qui instrumentalise la vitalité obscure de la jeunesse amorale et anomique pour qui n’importe plus qu’une chose: son désir de puissance, et rien à foutre du tas de gravats sanguinolents qu’on laisse derrière, les femmes en noir, les orphelins. Alors même si —le sort soit loué— je vivais mes 14 ans en régime social-démocrate ronronnant qui au final a réussi à ce que je me canalise moi-même dans le respect des autres qui ont autant le droit de vivre que moi, vous comprendrez que mes pauvres parents ont beaucoup souffert pendant mon adolescence... je leur demande publiquement pardon pour l’ensemble de mon œuvre de l’époque, avec contrition particulière en repensant à tout ce qu’heureusement pour moi ils n’ont jamais appris.
La pitoyable et lamentable histoire que je vous narre aujourd’hui constitue l’un des deux dossiers où je me suis fait passer les bracelets fachistes cette année-là, 1982 (l’autre dossier pour lequel la société vindicative antijeune m’a contraint à faire face à mes actes c’est quand avec deux compères j’avais pillé la caisse d’une association à but non-lucratif, chouravant sans problèmes ni remords les quelques biffetons de bénévoles babacoules inoffensifs qui se cassent le cul pour tenir leur truc culturel sur pieds en dehors de leurs heures de boulot, et en plus avant de repartir on avait consommé tout ce qu’on avait pu dans leurs bouteilles de soda en laissant les cadavres sur place... c’est pas très glorieux mais passons, sinon on va se noyer dans les à-côtés). Quant au reste, le lourd de mon adolescence, pas sûr que je me déboutonne un jour, personne ne m’a accusé de ces histoires presque aussi fraiches que le dernier tube de Tino Rossi alors vous ne m’en voudrez pas de conserver hors-champ ce que je n’ai pas avoué aux flics de l’époque, ni à quiconque depuis d’ailleurs —même dos au mur, la ‘transparence’ a ses limites du raisonnable dans l’entendement d’une ancienne frappe sans conscience morale devenue depuis honnête homme bien tempéré du juste milieu, citoyen responsable, soucieux de l’avenir de la planète pour les générations futures, appelant de ses vœux l’instauration des États-Unis d’Europe qui constitueront un des 5 ou 6 piliers des ultérieurs États-Unis du Monde qui permettront à tous les êtres humains de la Terre de vivre dignement sans se faire bastonner par de l’uniforme ou de la religion. Et puis t’façons chuis zinnocent de tout ça, alors pourquoi irais-je m’accuser d’événements que j’en suis absolument étranger, des faits abracadabrantesques qui se sont produits il y a une éternité —ce serait de la vantardise.
Si vous n’êtes pas allergique aux adolescents du début des années ’8o, voilà une histoire que je vous conseille de lire après avoir écouté un peu de musique de chambre, pour vous (re)mettre dans l’ambiance de l’époque.
The Stray Cats:
— Stray cat strut
— Rock this town
Renaud:
—Où c’est qu’j’ai mis mon flingue?
—Hexagone
—Le père noël noir
—Société tu m’auras pas
Men at work:
— Down under
— Who can it be now?
Bashung:
—Ça cache kek’chose
—L’araignée
—Vertige de l’amour
—Gaby! oh Gaby!
—Rebel
—Toujours sur la ligne blanche
—Volontaire
—Privé
—C’est comment qu’on freine?
Madness:
— One step behond
— Our house
Lavilliers:
—Traffic
—Idées noires
—Betty
Stevie Wonder:
—Master blaster
Capdevielle:
—Señorita
—Quand t’es dans le désert
—Chiquita
The Police:
—Roxanne
—So lonely
Trust:
—Antisocial
—Monsieur Comédie
—Le mitard
Bob Marley:
—No woman no cry
—Exodus
Téléphone:
—La bombe humaine
—Crache ton venin
—Hygiaphone
AC / DC
—Hell’s bells
—Highway to hell
Thiéfaine:
—113è cigarette sans dormir
—L’agence des amants de madame Müller
—Lorelei
*
Comme presque tout le monde à 14 ans, j’étais en classe de 4ème.
“Élève perturbé par son adolescence”, telle fut la bien étrange affirmation que la prof de math m’avait gratifié comme appréciation sur mon bulletin de notes du deuxième trimestre. “Elle va pas bien cette vieille chouette lugubre? Faut qu’elle change de literie ou qu’elle se prenne un suppo...”, que je m’étais dit en lisant ce torchon avec mes critères de blondinet nietzschéen. Perturbé, moi? Perturbé... mes couilles! En plus elle avait au moins 35 ans, cette vieille mégère —à son âge de canonique connasse fachiste, qu’est-ce qu’elle pouvait comprendre aux problèmes des jeunes? On n’est pas là pour se faire emmerder par des fossiles de 35 ans complètement ensuqués dans leurs routines de viocques amortis dans ce monde dégueulasse qui ne mérite que de crever la gueule explosée contre un parpaing et les tripes qui traînent sur deux mètres de sol, bordel de merde. En plus j’avais la moyenne en maths, mes 1o,5 comme toujours, il lui fallait quoi de plus à la rombière? Mes jeunes roustons de débutant qui lui battent ses hémorroïdes du 3è âge pendant qu’elle hurle son bonheur d’être au monde en si bonne compagnie? Vieille truie aigrie, va, frigide en attente de sa descente d’organes, flétrie ménopausée ou tout comme, chatte déplumée par l’outrage des ans. Ah les profs, une engeance, tous des fachistes... quelle bande de casse-bonbons jamais contents. Je n’ai pas demandé à participer à cette comédie pas drôle, moi, j’ai autre chose à foutre dans la vie que de dessiner des triangles rectangles, moi, môa, je suis le maître du monde même si pour l’instant les autres l’ignorent encore, alors je me trouvais déjà assez conciliant de leur offrir la moyenne à leurs conneries inutiles, enfoirés. “Perturbé par son adolescence”... sinistre connââââââsse!
En même temps, je savais pourquoi elle m’avait offert cette sympathique appréciation, la prof de maths. Et c’est vrai que sur un strict plan factuel, n’est-ce pas, d’un point de vue intellectuel ça pouvait se comprendre. Mais c’est pas une raison, grosse salope, va te faire churlugouiner la rondelle par ton assujetti social de mari s’il bande encore à son âge, faute de quoi il te restera le manche de ton balai pour oublier ta misère du quotidien. Bref, vous voyez l’état d’esprit du sujet, l’archétype du môme adorable que chaque famille en manque d’enfants rêverait d’adopter pour le couvrir d’amour, “pour l’emmener vers demain”. Fachistes!
Ce qui m’avait valu cette inique appréciation objectivement justifiée avait commencé deux-trois mois plus tôt... et pour une embrouille tellement stupide qu’encore aujourd’hui je reste pantois à chaque fois que j’y repense en regardant mon caillou, “ci n’ahaporte quoi, ouahahlah zoubi zoubi zoubi”.
En 4è, le midi je mangeais à la cantine du collège. C’est si loin maintenant tout ça, un autre monde qu’aujourd’hui, l’URSS existait encore, ça remonte à l’époque où Mitterrand nourrissait en viager quelques ministres communistes au gouvernement pour que Georges Marchais ne pleure pas trop fort le soir dans son lit en se remémorant comment il s’était fait enfiler à sec par le-dit ‘programme commun’, vous voyez l’antiquité de la situation, pour les plus jeunes d’entre-vous ça doit sonner aussi moderne que la bataille de Bouvines en douze-cent et quelques. Alors la cantine de mon collège à cette époque prémondialiste n’était pas à proprement parler un self-service ultrasophistiqué avec plein de nanotechnologie dedans, oh que non, c’était un gros réfectoire campagnard où le Grand Meaulnes ne se serait pas du tout senti dépaysé à l’heure du casse-croûte, et la seule nanotechnologie à notre service s’appelait m’dame Annie, la si gentille cantinière femme-orchestre. On ne portait pas de blouses grises, certes, la chienlit soixanthuitarde était heureusement passée par là pour sauver mon enfance du noir et blanc gaulliste, mais pour le reste, question infrastructures de la cantoche... un linoleum qui devait dater de la découverte de l’Amérique ou peut-être même du bon roi Dagobert qu’a mis son ‘Petit Bateau’ à l’envers, de vieilles tables en bois avec chacune huit jeunes clients à l’heure de la soupe. Chaque table possédait huit gros tiroirs —un sous chaque convive, pour ranger sa serviette et autres bricoles du XXè siècle. Et justement, le problème à l’origine de mon appréciation ‘perturbé’ fut ce ridicule tiroir à ma table de cantine où l’on avait des places attitrées. Parce que, je ne sais pas pourquoi, à un moment de l’année scolaire je me suis chaque jour mis à fourrer en douce un peu de bouffe dans mon tiroir —des haricots, des patates, du fromage, de la viande, tout ça... C’était débile, je vous l’accorde, mais... que celui qui n’a jamais eu 14 ans et les comportements idiots qui vont avec me jette le premier petit suisse à la tête. Au bout d’une semaine de stockage sauvage, hé bien, fatal que la consommation de mon repas de midi s’accompagna de la dégustation de certaines effluves relativement peu hédonistes alors que déjà le menu en lui-même donnait une idée du ‘régime stalag’ dont nos grand’parents se plaignaient encore des décennies après les méfaits, vous voyez le truc ragoûtant —avec un tiroir que je n’osais plus ouvrir en me demandant comment tout ça allait finir sans que je me tape devant tout le monde la honte de ma courte vie. Il allait donc falloir trouver une solution opérationnelle aussi discrète qu’imparable. Mais laquelle, docteur Watson? En dehors des heures de collation, la cantoche était fermée à clé. Pendant les heures ouvrées, jamais la pièce ne restait vide de monde. Alors comment procéder pour se débarrasser du contenu de plus en plus putride dans ce foutu tiroir de cauchemar plus protégé qu’un ‘repenti’ qui va partir chez le juge balancer l’organigramme de ses collègues de bureau? Hé oui, souci. Je ne pouvais pas œuvrer en présence de témoins, vous imaginez l’apothéose du branleur magnifique qui sort sa merde sous les applaudissements généreux... impossible, j’étais quand même le maître du monde, j’avais mon rang à tenir dans cette société fachiste. Ah bon sang, la mentalité d’un mec de 14 ans, des fois, j’vous jure... mais qu’est-ce qu’il m’avait pris de commettre une ânerie pareille? Stupide, stupidissime —pas foutu de gérer son tiroir de cantine, tu parles d’un ‘maître du monde’. Nul. Pourtant la solution était toute simple, si évidente que je n’y ai pas pensé. Hé bien oui, il aurait suffi que j’aille voir m’dame Annie, la cantinière qui avait les clefs de la cantine. Plus gentille et serviable qu’elle, y’avait pas. Je lui aurais exposé la situation en regardant un peu mes chaussures, ça l’aurait fait soupirer-sourire avec ses grands yeux de lapin innocent, et on aurait solutionné le pépin tous les deux en dehors des heures ouvrables, dans une discrétion totale. M’dame Annie, la bonté incarnée. Pourquoi je n’ai pas pensé à ça, bondieu... Mais d’un autre côté, si j’y avais pensé vous n’auriez pas d’histoire aujourd’hui, les enfants, en tout cas pas celle-là, ou du moins pas comme ça.
C’est vrai qu’à 14 ans j’avais vraiment d’autres préoccupations en tête que cette histoire de tiroir chargé de bouffe pourrissante —je vous le dis en toute sérénité, à cet âge-la j’ai failli laisser ma peau dans des trucs à la manque, mourir étouffé, tomber de très haut, me faire arracher un bras, finir écrasé, pire encore, “frôlé des pylônes, des cañon, frôlé l’éphémère”, une ‘mort prématurée’ qui rétrospectivement aurait facilité la vie de pas mal de monde, enfin bon, on sait bien, y’a pas d’Justice, et en plus c’est pas le sujet. Mais malgré mes autres soucis... ça me tracassait quand même cette histoire de tiroir, surtout à l’heure d’aller déjeuner, et en particulier à partir du jour où un mec à ma table a sorti:
— “P’tain, ça pue ici...”
Gênant... et surtout appelé à vite devenir intenable. Ah, quelle buse. Mais comment procéder? Comme si je n’avais pas déjà assez de problèmes comme ça dans ce monde fachiste (oui parce qu’à 14 ans, “fachiste” était un mot que je devais prononcer au moins dix fois dans la journée). Fait chier ce tiroir, comment s’en sortir? Hé bien, c’est le hasard qui a opéré pour moi —même si la resplendissante râclure que j’étais alors l’a un peu aidé.
Le mercredi d’après ce “p’tain, ça pue ici...”, je glandais au café avec mon accolyte de l’époque, un mec un peu plus âgé que moi et qui s’appelait Bihan. Je vous dresse en quelques lignes le portrait de ce Bihan, monsieur vaut le détour. Il avait 17 ans, fils de paysan. Il n’était plus scolarisé nulle part depuis avant la limite légale, ne me demandez pas comment, manifestement personne en haut lieu n’avait insisté pour le maintenir dans le circuit pédagogique. Donc il travaillait à la ferme avec son père dont il était quasi génétiquement programmé pour prendre la suite, et le reste du temps il zonait dans le coin, surtout pour s’arsouiller au café... et il avait une putain de descente le bougre, du Cointreau, de la Marie Brizard, des 1o2 sans eau, ce genre de tisane homéopathique pour témoin de jéhovah anémique. C’était un jeune mec d’une rusticité incroyable. Il ne parlait quasiment pas. Très peu d’émotions exprimées. Et il était grand, lourd, costaud. Il pouvait rester presque inerte pendant une éternité et d’un coup partir d’un accès de violence terrible, très brève mais redoutable. Un menhir animé. C’est lui qui m’a initié à la bière et à quelques autres pratiques plus ou moins avouables qui nous mèneraient trop hors-sujet, déjà que ça dérive pas mal depuis le début de ce récit je trouve, faut que je surveille mes émotions mais j’ai du mal à rester sur le rail, replonger dans cette histoire m’écœure un peu, me mine le moral, m’oblige à me remettre dans des dispositions d’esprit heureusement révolues depuis longtemps... car éprouver de la répulsion pour ce qu’on a un jour été n’est pas ce qu’on trouve de mieux pour voir la vie du bon toqué, surtout quand on creuse un peu plus profond que d’ordinaire et qu’on déterre des sentiments et des pensées qu’on avait un peu oublié avoir jadis été si fortes siennes. Je double ma consommation journalière de binouzes depuis que je suis là-dessus alors que ce n’est pas la meilleure chose que je puisse faire pour mon foie dans une perspective ‘développement durable’, ah oui, ça me met à marée basse. Enfin bon, ce n’est pas votre problème, continuons.
Bihan et moi on était devenus improbables copains un peu par hasard, on s’était rencontrés au café où le mercredi je jouais au flipper ou au Galaxian pendant que lui se chargeait la soute à vinasse. On avait fini par se retrouver côte à côte à une table ou au zinc, je ne sais plus. Il m’avait intrigué et même un peu fasciné, comme toujours quand je tombe face à un phénomène qui m’échappe total, que j’ai alors besoin de comprendre. Par rapport aux autres fils de paysans que je connaissais ce Bihan était vraiment atypique, surprenant. Il avait un côté ‘carbonisé mais serein’, comme une force brute venue d’une autre planète. Les autres fils de paysans, même à 14 ans dans leur majorité c’était de jeunes mecs avec les pieds parfaitement posés au sol, des pragmatiques accomplis, ils connaissaient la mécanique auto et agricole quand moi je savais à peine réparer mon vélo, ils connaissaient les bêtes, l’ensilage, les rythmes, ils pensaient déjà à l’avenir et pas du tout en des termes utopiques, c’était de futurs électeurs de Chirac puis de Sarkozy puis de sans doute Xavier Bertrand, leur enfance et les adultes qu’ils cotoyaient ne leur avait pas laissé le loisir de rêvasser à des mondes meilleurs bien au chaud dans leurs piaules d’étudiants en arts plus ou moins appliqués. Bihan, je suppose, quand il bossait avec son père il devait se comporter d’une rigueur métronomique comme sont obligés de l’être les paysans pour s’en tirer convenablement, mais en dehors il devenait une sorte de potentiel danger pour la société fachiste, du moins c’est ainsi que je le percevais. On était vraiment on ne peut plus ‘mal assortis’ mais c’est ça qui me plaisait chez lui, ce statut de ‘mauvais garçon’ que je lui conférais dans ce monde pourri qui me répugnait. À part un ‘retour financier’ pourtant riquiqui je n’ai jamais trop compris quel intérêt il pouvait trouver à traîner avec un petit puceau comme moi, pubère depuis très peu, mais faut croire qu’à ses yeux il y en existait un —je cherche encore parfois, je cherche pour ma gouverne, et aussi un peu par nostalgie douloureuse, mais probable qu’il n’y a rien à chercher à part un “c’est comme ça”. Je sais juste que pour lui j’étais ‘le cerveau’, mais bon, face à Bihan n’importe qui aurait été le cerveau, même Joey Starr. Alors une fois qu’on avait fait connaissance on s’est mis un peu à zoner tous les deux dans le secteur à la recherche de ‘bonnes affaires’ qui se sont très peu faites voir, faut avouer, ça nous rapportait tout juste de quoi aller au café, vraiment du grand banditimse, ah les minables, genre qu’on chourait des disques à la supérette, lui des 33 tours et moi des 45, question de carrure du blouson, et on les revendait après à moitié-prix, on avait nos clients qui demandaient tel ou tel disque qu’on leur fournissait, ça gonflait un peu mon ‘argent de poche’ fourni par les fachistes, toujours ça de pris. Mais plus je le fréquentais le Bihan plus il m’impressionnait, jeune molosse taiseux. Son côté minéral, imperturbable, sorti de la nuit des temps, tout ça, un alien, un méchant dans ‘Bob Morane’ que je lisais alors, et le Bihan je le soupçonnais d’être capable de bien plus que ce qu’il montrait —plus tard, quand dans ma vie je me suis retrouvé confronté à des problèmes très problématiques, quand la situation devenait trop complexe je me suis parfois demandé comment à ma place agirait Bihan dans sa force brute qui se déchaîne sans sommation... et des fois ça m’a aidé à sauver mon scalp, la ‘nœud gorjien attitude’, notamment face à Tatard. Enfin bref, vous voyez le genre de Bihan: un monolithe de 17 ans en milieu rural, “y’a un yéti dans l’Monoprix”.
Ce mercredi, Bihan et moi on stationnait dans un des cafés du village à dépenser nos faramineux revenus de la semaine précédente, quelques dizaines de francs comme souvent le mercredi après-midi depuis deux-trois mois qu’on se connaissait. Et puis au bout d’un moment on est sorti, vu qu’au bistrot on refusait la bière au maître du monde —même le panaché je n’y avais pas le droit dans ce trocson fachiste, ils n’acceptaient de me servir que des saloperies genre ‘diabolo-menthe’, même le café c’était limite, me faire ça à moi, môa, ‘le cerveau’, ah les fachistes... Alors on a marché jusqu’à la supérette et pendant que j’attendais dehors, Bihan est allé acheter un pack de Kro ou deux-trois bouteilles de Valstar (verte ou rouge) avec les sous que nous avaient rapporté leurs disques, une sorte de ‘mouvement perpétuel’ un peu pouilleux en somme, sauf que ça rendait la bière encore meilleure à boire évidemment, une belle revanche, ces caves payaient eux-mêmes nos consommations, ah comment on les niquait cette bande de blaireaux sans espoir qui croupissaient toute la journée dans leur supérette de merde entre leurs cageots de carottes et la promo du moment. Ensuite Bihan et moi on est allé se poser dans un terrain vague où on jouissait d’une sorte de cabanon abandonné. On a tapé nos mousses, comme toujours en silence. Et pendant que je tétais ma Kro ou ma Valstar, je ne sais pas pourquoi, j’ai repensé à mon tiroir puant à la cantine. Nous y voilà, pile-poil ce que dans un polar écrit avec la queue on appelle ‘l’engrenage infernal’.
— “T’as pas trop aimé l’école, hein, Bihan.”
— “Des connards, des salopes...”
— “Ouais, t’as raison, des fachistes. Mais on peut se venger. J’ai un plan.”
En vérité je n’avais aucun plan. J’improvisais. Alors ‘le cerveau’ lui a raconté je ne sais plus quoi et à la fin du pack de Kro où il en buvait cinq quand j’en buvais une on s’est arrachés de notre cahute pour cinq minutes plus tard se retrouver tous les deux dans la cour de mon collège.
La cantine était à moitié en sous-sol. Les fenêtres de cette immense pièce ouvraient donc niveau raz du rez-de-chaussée, quasi à hauteur du bitume de la cour. J’ai donné un coup de pied dans un carreau de l’une d’elles, ensuite en passant ma main j’ai pu ouvrir la fenêtre. Bihan et moi sommes entrés au réfectoire, en sautant de la fenêtre sur une table en contrebas. Je suis allé à la table où je mangeais tous les midi. J’ai pris ma respiration... tiré le tiroir dont le contenu me causa des sensations visuelles que jusqu’ici peu de phénomènes naturels avaient pu m’occasionner, surtout ne pas respirer, c’est fou comme en pas beaucoup de jours ça peut changer d’apparence un stèque hâché noyé dans de la compote de quelque chose qu’on n’essayera plus d’identifier sous peine d’y laisser le contenu de son estomac... et je suis ressorti dans la cour, suivi de Bihan. Il n’a pas posé de questions, je ne suis même pas sûr qu’il s’en posait lui-même. J’ai vidé le tiroir dans la haie, c’était au-delà du répugnant, de quoi vous dissuader d’entreprendre des études pour devenir médecin légiste. Le tiroir je l’ai rincé au jet près de la salle de sport et après l’avoir bien essuyé dans je ne sais plus quoi je suis retourné au réfectoire le remettre à son emplacement, avec toujours l’énorme Bihan muet dans mon dos. Ah, quel soulagement de glisser ce tiroir vide et propre à sa place sans s’être tapé la honte devant tout le monde. Mission accomplie, je suis le maître du monde... enfin, le maître du tiroir —c’est déjà un début, quand on se lance à la conquête de l’Univers il faut bien commencer par quelque chose. Vu les données du problème et mon absence d’idée d’en parler à m’dame Annie c’était vraiment la seule chose à faire, tant pis pour le carreau cassé —personne n’en mourra. Mais pourquoi j’avais embringué Bihan là-dedans alors que j’aurais pu faire tout ça tranquille tout seul en total incognito? Mystère...
— “On visite?”, qu’il m’a demandé.
Ces lieux concentrationnaires je les connaissais déjà infiniment trop à mon goût depuis la 6è mais, bon... pourquoi pas, se promener dans mon goulag sans kapo autour pouvait présenter un intérêt éducatif, voire rapporter quelque bénéfice imprévu qu’il aurait fallu être bien détaché des richesses de ce monde fachiste pour refuser de le palper, pas vu pas pris. Mais je savais que la porte du réfectoire était fermée à clé, ce qui allait poser problème pour circuler dans le reste de l’école... sauf qu’elle ne l’était pas, fermée à clef, la porte, la veille au soir la douce et gentille m’dame Annie avait dû oublier de verrouiller son royaume —à quoi ça tient des fois, bon sang, le cours des choses... une brave femme oublie de mettre un tour de clé en partant le soir à la fin de son boulot, et voilà... le lendemain, deux jeunes corniauds jouent les explorateurs non-homologués, “cascadeur sous Ponce Pilate, j’cherche un circuit pour que j’m’éclate”.
Partant de là on s’est baladé un peu partout dans mon collège, du moins dans les pièces ouvertes, on a farfouillé tout ce qui était à portée, c’était très très excitant. Et puis on est arrivé au bureau de la directrice. Il n’était pas fermé à clé, bonnard. Donc on est entré. C’était tout bien rangé, tout propre. On a perquisitionné sans mandat, belle volupté juvénile. Je ne me souviens plus si c’est moi ou Bihan qui a découvert le petit placard où étaient rangées les bouteilles d’alcool. Mais peu importe, on les a honorées, surtout lui, un rapport 95-5 car Bihan éclusait ferme et pas de la pisse de nonne, moi encore presqu’enfant je préférais la Kro ou la Valstar en petite quantité mais la directrice n’en n’avait pas en stock, alors je me suis sifflé quelques rasades de Porto qui m’ont vite zébré l’entendement, surtout que j’avais déjà mes 2-3 Kro du mercredi dans le gosier et le volume de sang d’un tout jeune adolescent n’est pas tout-à-fait égal à celui de l’incroyable Hulk posé à mes côtés de gringalet qui débute sa carrière d’alcoolique.
C’était impressionnant la vitesse à laquelle mon complice de circonstances descendait la bibine de la directrice, directement du goulot à l’estomac. Sûr, ce n’était pas tous les jours qu’il tombait sur un tel gisement de liche pour lui tout seul. Assez vite son comportement changea. Plus sec, nerveux, inhabituel. Et il se lança alors dans une de ses légendaires phases roquanderole. Il arracha le fil du téléphone, puis fracassa l’appareil contre le parquet. Il ne me voyait plus. Ensuite il a renversé le bureau comme si c’était une chaise. Dans sa tête de ‘recalé du système’ il avait dû décider de solder en une seule fois tout le bénéfice de sa scolarité passée.
La griserie du Porto... cette ambiance ‘houba! houba!’ qui surgonflait l’assidu des ‘Stray Cats’ que j’étais alors... Bihan, je l’ai suivi sans réfléchir. On a commencé à tout fracasser dans le bureau de la directrice sans même s’être demandé si on était vraiment seuls dans l’école, de vrais baltringues, on aurait eu l’air malin si la prof de chimie était venue tirer ses ronéotypes pour le lendemain, misère. Rapidement il s’avéra qu’on l’était, seuls —ou alors la prof de chimie avait sérieusement besoin d’investir dans un sonotone. Au passage j’ai volé quelques livres dont un que je possède encore, ‘Napoléon’ par G. Lenôtre —vu les circonstances j’aurais été mieux inspiré de chouraver une biographie d’Attila le Hun ou une histoire de la légion Condor à Guernica... mais y’en n’avait pas dans le piteux tas qui désormais traînait en vrac au sol.
Une fois le bureau de la directrice rendu à l’état de Nagazaki le o9 août 1945, on a récupéré tout ce qu’on a trouvé comme chaises, bancs, meubles, pots de fleurs, cartons remplis de matériel pédagogique ou autre saletés du genre, n’importe quoi d’un peu comaque... et on a tout empilé jusqu’au plus haut possible contre la grande porte d’entrée principale, bien fait pour leurs sales gueules à ces fachistes. On a regardé le résultat, fiers de nous, une barricade de la Commune, et je visualisais la tronche du versaillais qui ferait l’ouverture demain quand il se prendrait tout ce merdier en plein fouet —avec un peu de chance, le monde compterait alors un fachiste de moins, “si un jour j’finis la gueule par terre, sûr ce sera la faute à Baader”. Là, Bihan, dont la furie était retombée, a dit, ton monocorde de sa voix de caverne:
— “T’as un briquet?”
J’en avais un. J’ai mis la main dans la poche de mon blouson et j’ai tripoté mon briquet, je suis le maître du monde. Les rasades de Porto, le pied que je venais de prendre à concasser un des hauts lieux de l’autorité éducative fachiste de mon adolescence... malgré tout j’ai un peu recommencé à réfléchir, après tout j’étais ‘le cerveau’. Le bureau de la directrice, déjà, c’était pas mal sérieux, ô mon Porto... alors c’est bien joli le rôle du saccageur mais le lendemain matin, moi, je devais revenir ici jouer les étonnés en ayant l’air foutrement crédible. Tout vaporeux que j’étais je commençais à un peu trop prendre conscience de ce qu’on venait de commettre sans du tout y avoir pensé ni avant et encore moins pendant, et nul doute que demain dans les parages la mode serait au bleu marine... alors un incendie de la caserne en plus, on ne va peut-être pas tenter le grand chelem sans aucune préparation —une chance pour mon casier judiciaire et l’architecture du cher pays de mon enfance. Mais comment aurais-je agi si je m’étais injecté une ou deux rasades de Porto supplémentaire dans le bureau de la directrice... j’ai comme un doute.
— “J’ai pas de briquet, Bihan. T’en as un, toi?”
— “Nan.”
Je l’ai alors entraîné avec moi vers le repli et en remontant sur une table on est ressortis du réfectoire par où on était rentrés, moi avec une pile de livres et lui avec les bouteilles de la directrice qu’il avait chargées dans un carton dont il avait préalablement giclé sur le sol le contenu scolaire comme on vide un seau d’eau sale dans la rigole qui mène direct aux égoûts. Oh oui, pour Bihan l’ascenseur social dont il ignorait l’existence était bien en panne —si tant est qu’il ait jamais fonctionné. Bihan c’était un gars qui aurait pu vivre aussi bien au VIIIè qu’au XVIIIè siècle, sans préférence, du moment qu’il dispose de quoi manger et boire, et où dormir. Un immémorial. Il faisait ce que ‘le cerveau’ lui demandait de faire, Bihan c’était le genre à fusiller indifféremment des nazis ou des juifs selon les consignes venues d’en haut, sans se poser de questions puisque c’est les consignes venues d’en haut.... alors où est le problème? Sur Terre il y en existe beaucoup plus qu’on s’imagine des gens comme ça, c’est le plancher de la nature humaine, c’est pour ça que toutes les utopies finissent dans le mur en causant plus ou moins de dégâts pour que dalle, c’est pour ça que Platon a été vendu sur un marché d’esclaves par les habitants de l’île où il avait tenté de construire sa Cité Idéale, vous voyez. Il faut en tenir compte si on veut rester à peu près civilisés, au mieux de ce qui est possible. Ah oui, c’est pas marrant. Mais c’est comme ça.
On s’est assis sous un arbre au fond de la cour, très contents de nous. Malgré l’improvisation kamikaze personne ne semblait avoir ni vu ni entendu quoi que ce fut, c’était dingue, en tout cas personne ne se manifestait, au vu du déroulé cahotique des événements je n’en revenais pas. Bihan continuait à picoler alors j’ai bu un ou deux petits coups avec lui, mais vraiment juste sur le bout de la langue parce qu’il n’avait réquisitionné que les alcools les plus forts que je n’aimais pas encore, sans compter qu’à cause du Porto j’étais déjà plus murgé que la moyenne des mercredi où au bout de trois Kro j’avais mon compte. On ne parlait pas, comme toujours ou presque, mais dans le regard qu’il me portait je sentais bien ce qu’il pensait, quelque chose genre: “t’es une p’tite bite, toi, t’es partant pour retirer en douce la bouffe pourrie de ton tiroir de branleur mais ensuite pour les grosses opérations y’a plus personne, morveux, rentre faire tes devoirs chez ta mère, tu y seras plus à ta place...” —il ne devait pas le formuler ainsi dans sa tête sommaire mais c’était tellement flagrant dans ses yeux, leur ‘intensité vide’ sur moi pendant qu’il buvait avec le goulot de la bouteille vissé au coin de sa bouche, comme un héros de western. Face à lui je redevenais le gamin que j’étais avec ses deux-trois poils au cul, un touche-kiki pas à niveau. J’aurais voulu être Bihan, le desperado dans ma tête, Jesse James, Billy the Kid, un fossoyeur de la société fachiste qui martyrise sa propre jeunesse.
Alors je me suis levé, j’ai retraversé la cour pour me rapprocher de l’école, “j’remets vite mon sombrero dès qu’on me crie ‘action!’, elle est bonne ça va pour le son”, j’ai ramassé un caillou et je l’ai lancé vers une des fenêtres de mon doux collège. Bihan m’a rejoint, son regard avait changé, il souriait comme à un équipier enfin à sa hauteur, un homme, un vrai. Il a ramassé un caillou et à son tour l’a lancé vers une vitre et il m’a à nouveau regardé avec une fixité d’ours empaillé. À cet instant précis je me souviens très nettement m’être dit “mais qu’est-ce que tu fais?... y’a rien de préparé, aucune issue de secours, t’es dingue, c’est déjà miraculeux qu’on en soit là sans pépin...”. Sauf que c’était trop tard, le tiroir de la cantine était loin, très loin, vaporisé, alors tous les cailloux à portée y sont passés sans tenir compte de rien autour, une déferlante, je n’avais encore jamais réalisé à quel point cette école où je perdais mes journées depuis trois ans pouvait compter de fenêtres. Concerto à quatre mains pour deux virtuoses des plans à la con, “tête brûlée j’ai plus qu’à m’ouvrir le canadair”. Jusqu’à ce que je rate un tir, le caillou rebondissant contre le mur et venant en ricochet percuter le crâne de Bihan, une malchance infernale, putain, dans la cour c’est pourtant pas la place autour qui manquait à ce foutu caillou pour retomber à côté de nous. Ce n’était pas une petite caillasse qu’il s’était reçu en boumerangue, j’ai eu très peur de l’avoir tué. Il n’a pas crié, ne s’est même pas pris la tête dans les mains. Rien. Il est resté debout, silencieux, fossile, les bras le long du corps pendant que du sang coulait le long de son oreille droite. Un mec inhumain, vraiment.
— “Ça va?”
— “Ouais ouais, ça va.”, imperturbable.
À sa place, moi j’aurais été en train de pleurer par terre en pissant dans mon froc —minimum. Ça m’a d’un coup calmé, normal. Et en plus je réalisais ce que je venais de commettre dans les vapeurs d’alambic et l’amour-propre blessé, Billy the Kid à la manque, saloperie de Porto... Je prenais confusément conscience d’une de ces règles intangibles pour qui tient à ne pas risquer son slip pour rien: “on boit tout ce qu’on veut après, mais rien ni avant ni pendant, jamais” —plus tard, je saurais m’en souvenir. Dans cette atmosphère de cendres refroidissantes on en est donc restés là pour nos exploits du jour, et chacun est rentré chez soi. L’école avait beau être un peu en retrait des habitations je ne comprends toujours pas comment personne n’avait rien entendu de notre équipée spontanée —un bol immense, ça, un pari gagné à 2oo contre 1 sans même s’en être rendu compte. Mais en rentrant à la maison sur mon vélo, je pensais au branle-bas de combat qui allait suivre chez les adultes demain. On venait de changer de dimension par rapport à nos petites astuces habituelles genre supérette, Bihan et moi, il allait falloir jouer serré pour s’en tirer, sûr, les fachistes allaient réagir, envoyer les dragons du roy à la poursuite des vandales. Mais bon, pas de témoins... Bihan, c’est pas le genre à aller se vanter... et moi, je suis le maître du monde. Alors ça peut le faire si on se la joue aussi finaud que discret, indigné avec tout le monde. On accusera les manouches voleurs de poules et on punira les coupables avec la sévérité qu’il sied, point final. Hé oui, belle mentalité, le degré zéro des scrupules je vous dis, s’il l’avait fallu j’aurais accusé mes propres parents au tribunal populaire, qu’il crève ce monde de merde. Vous comprenez pourquoi aujourd’hui je me liquéfie quand j’imagine ce que je serais devenu si j’avais été adolescent à Berlin ou à Moscou en 1935 en milieu favorable à mon tempérament et ma moralité d’alors. C’est pas très agréable comme visions de pogroms et d’exécutions sommaires de boucs émissaires pour s’en mettre plein la lampe sans se soucier de ce qu’on a dû commettre pour rester le maître du monde. Barbare potentiel je fus, je sais. Quand on visualise ça on comprend mieux les mouvements de masse dans la jeunesse en milieu totalitaire. C’est pour ça que j’éprouve toujours une espèce de sourde gêne archéo-ontologique quand je suis en présence d’un frontiste ou d’un communiste dans sa version actuelle, en tant que social-traître pro-européen façon ‘traité de Lisbonne’ je suis certes son ferme adversaire politique mais dans le respect de l’intégrité de sa personne... sauf qu’il ne se rend pas compte que si j’avais eu 15 ans dans le système qu’il appelle de ses vœux, hé bien, j’aurais assurément fait partie des volontaires pour lui coller une balle dans la nuque à la première déviance (réelle ou inventée) de la ligne du Parti, pour récupérer son matos à peu de frais et consoler sa veuve et/ou sa fille —balle facturée à la famille, comme il se doit, pour l’Avenir de la Révolution Nationale ou Socialiste, au fond c’est pareil pour les gens. À 15 ans j’aurais commis ça sans problème moral, et sans doute même avec entrain. On frémit à moins. Alors puisqu’elle permet d’éviter ce genre de pogo, vive la sociale-démocratie malgré tout ce qu’on peut lui reprocher par ailleurs... et pourvu que ça dure parce que même si c’est probable ce n’est pas sûr à 1oo%, suivez mon regard vers l’extrême droite qui grimpe doucement dans la plupart des États de l’Union hélàs pas encore fédérale —pas que je veuille vous inquiéter mais quand on regarde tout ça, hein, on dirait que ça commence à devenir assez urgent d’arriver à instaurer les États-Unis d’Europe qui rendront inoffensifs les nationalismes, enfin bon, les gens ne sont pas fous donc on y arrivera d’une manière ou d’une autre, mais c’est pas le sujet.
Le lendemain suivant notre petite séance sportive en frilance à Bihan et moi, je suis arrivé au collège à huit heures moins cinq, comme d’habitude. J’ai engoincé la roue avant de mon vélo dans un des parque-vélo installés là à cet effet par des services municipaux qui allaient sans doute se subir quelques heures sup’ de vitrier dans les jours à venir. Et puis je suis rentré dans la cour où j’ai pu constater une certaine frénésie tant chez les élèves que chez les professeurs, sans parler des quelques schtroumpf à képi qui déambulaient dans ce qui était pourtant censé être un sanctuaire de la République fachiste antijeunes. Comme tout le monde j’ai cherché à m’informer de ce qui se passait, pour ensuite commenter le désastre dans les mêmes termes que les autres “mais c’est pas possible, qui a bien pu faire ça à notre école?... ah les fachistes, sûrement un coup des manouches, faut les choper et les punir, etc.” —normal, quoi, ayayayaya, quelle petite fripouille à tête de chérubin... mais ce fut ainsi, je vous le dis tel quel. M’excusez, j’vais me chercher une autre Leffe, au point où j’en suis rendu je n’en suis plus à une près, on verra pour mon foie une autre fois, ma foi.
Ensuite la cloche a sonné alors on est tous allé en classe, comme d’habitude. La matinée était divisée en deux partie. Un cours de huit à neuf. Un de neuf à dix. Une récré d’un quart d’heure. Et deux derniers cours avant midi. Au changement de cours à neuf heures, on entendait des rumeurs et des commentaires —j’ai écouté, pour voir. Et j’appris que les forces du maintien de l’ordre antijeune avaient entamé une enquête scientifique, à savoir: ils vérifiaient les godasses de tous les élèves. Oui parce que la veille il avait plu. Et nos fins limiers avaient retrouvé de fort nettes empreintes de chaussure sur la table de la cantoche qui nous avait servi de marche géante pour entrer et sortir. Ah, problème. Car évidemment, petit amateur inconséquent je portais les mêmes pompes que la veille, celles qui sont à mes pieds sur la photo de classe de 4è où l’on peut voir sur mon doux visage l’expression de tout l’aaaaamour que j’éprouvais alors envers l’humanité fachiste. Embêtant, les traces de chaussure. Très embêtant. Très très, même. On se sent comme une bouffée de chaleur, on mesure la distance qui nous sépare de la bande à Bonnot. Et on se dit que tout ça commence à ressembler à un crime qui va rester impuni pour les manouches, les vrais coupables, car la justice fachiste va vouloir faire porter le chapeau de leurs exactions cosmopolites à un collégien sans histoires —oui oui, je comprends que vous ayiez la main qui vous démange, voire le poing. Mais alors poussez la logique à terme et imaginez le tableau à Berlin ou à Moscou en 1935, ou en Turquie en 1915, quand la mode était à l’éradication des “ennemis du peuple” sans trop se soucier de la manière du moment qu’on dispose de bons auxiliaires... Tiens, j’ai fini ma énième bière sans m’en rendre compte, dis donc... m’excusez, faut que j’aille pisser la précédente dans la bouteille de l’antépénultième —hé oui, la Patronne n’est pas là et vu la surchauffe adolescente que je me tape en ce moment je n’ai pas trop envie de quitter mon Birou, on logistiquera tout ça vers les vatères avant qu’elle revienne, y verser en une seule fois toute la production de la journée et tirer la chasse d’eau sur l’ensemble, bon voyage. Hein?... comment ça, “gros crade”? Comme s’il n’y avait que moi sur Terre à me laisser de temps à autres aller comme quand j’avais 2o ans. Mormons, va. Bon, puisqu’on patouille dans la vase et bien comme il faut, mettons la main sur le décapsuleur nommé Zippo et reprenons, j’ai un sale boulot à finir. Pour vous.
Dans une saine logique rationnelle et un comportement binaire que l’on aurait mauvaise grâce de leur reprocher, les forces vives de la gendarmerie locale avaient commencé par vérifier les chaussures des élèves de 6è —à leur place j’aurais plutôt démarré par les 3è, mais bon, ce n’est pas moi qui supervisais l’opération, à chacun ses soucis scientifiques. Alors je me suis dit que ma seule chance était que la Gestapo du coin n’en n’ait pas fini avec les élèves de 5è quand sonnerait l’heure de la récré. Il s’avéra que mes espoirs furent fondés, ouaquènouhol. Alors quand sonna l’heure de sortir s’aérer en troupeau au grand air à l’issue de cette heure de cours qui fut la plus longue de ma vie tandis que je tentais de conserver mon calme en serrant les fesses à chaque bruit dans le couloir, j’ai demandé à un de mes copains fiables qui possédait une mobylette de me la prêter et de la boucler. Il n’a pas posé de questions, m’a juste promis de fermer sa gueule quoi qu’il arrive. J’ai filé plein gaz vers la maison des parents, sans casque. Cinq minutes aller, cinq minutes retour... avec un quart d’heure de récré ça laissait cinq minutes pour changer de chaussures. Jouable. Et zobi la gendarmerie fachiste, je suis le maître du monde les gars et je vous emmerde recto/verso dans votre déguisement ridicule et vos képis du moyen-âge... allez plutôt creuser du côté des manouches, ce sera plus fructueux.
À la maison, j’ai regardé par la fenêtre de la pièce principale... ma mère était là, occupée à bricoler je ne sais quoi. Merde, elle aurait dû être au boulot... c’est quoi ce bordel? Je me suis d’un coup un peu moins senti le maître du monde, il ne me restait plus que quatre minutes avant d’arriver après la fin de la récré... à charge pour moi de me montrer digne de monsieur Phelps dans ‘mission impossible’... “votre mission, si vous l’acceptez, est de parvenir à changer de chaussures dans les trois minutes qui viennent sans vous faire pécho par la fachiste qui ne devrait pas être là. Évidemment, si vous vous faites prendre, le gouvernement niera”, etc. Je suis allé voir à la porte de derrière... fermée à clé, damnède. Trois minutes, mal barré le Phelps. Je suis retourné à l’entrée principale, aucune fenêtre ouverte au rez-de-chaussée, ma mère toujours dans la maison à stationner dans la pièce juste derrière la porte d’entrée. Deux minutes. Foutues godasses... Je fais quoi? Si je rentre, elle ne va pas comprendre mais ensuite elle tirera le lien entre les chaussures et les flics de l’école quand elle apprendra tout ça, et très peu de temps après que mon père soit mis au courant monsieur Phelps sera mort où guère mieux. Agloups, une minute. Baisé, l’apprenti-Phelps. Les chaussures de rechange de mon salut attendent à dix mètres de ma main de l’autre côté d’un putain de gros mur de mes deux, mais... c’est foutu, comme si elles étaient posées de l’autre côté de l’Atlantique sur le bureau de Ronald Reagan, le chef des fachistes. Ambiance saumâtre dans ma p’tite tête de saligaud prêt à tout pour passer à travers les gouttes, “si ça continue j’vais m’découper, suivant les points, les points ti yé héééé, oh! oh!... verrrrtige de la mouise, j’ai dû rêver trop fort...”. Salauds de fachistes, ils sont partout jusque dans ma propre baraque, ce monde est une déchetterie géante qui cherche à ensevelir tous les hommes libres, “oui mais moi on m’aura pas, je tirerai le premier et j’viserai au bon endroit”. Sauf qu’il n’y avait plus aucun ‘bon endroit’ à viser dans l’immédiat, alors je suis retourné à la mobylette de mon copain et dans un mental ‘retraite de Russie’ je suis reparti à fond vers l’école où je suis rentré dans la cour à quelques secondes de la sonnerie de fin de récré, me disant que dans ‘mission impossible’ on ne nous montre que des conneries pour gogo anesthésié. Et en route vers l’estocade annoncée, p’tit con qui a agi tête en l’air sans même penser à regarder s’il ne laissait pas de traces évidentes derrière-lui —ah bondieu, ça servirait de leçon au maître du monde. La seule et unique dernière petite chançounette qu’il pouvait me rester de m’en tirer sans casse c’est que les traces de chaussure identifiées par les Lanciers du Bengale appartiennent à Bihan que personne n’aurait jamais l’idée d’aller interpeller au fin-fond de sa ferme —maigre espoir, on se raccroche à ce qu’on peut pour ne pas voir à quel point le pilori de monsieur semble avancé.
En deuxième partie de matinée, le KGB fachiste a fait sortir les élèves de la classe de 4è et nous sommes tous allés au réfectoire, quelle surprise... là où ces jolies empreintes de misère ornaient cette table qui la veille m’avait servie de marchepied pour me défouler contre la société opprimante qui brime sa jeunesse au lieu de s’occuper des manouches qui sont un danger public. On passait chacun son tour, donc fatalement le mien arriva. J’ai remis une de mes tragiques chaussures au préposé scientifique fachiste en prenant mon air le plus innocent, regrettant à mort au fond de moi-même de ne pas avoir la veille donné à Bihan mon briquet qui aurait effacé toutes les traces, rendant la confrontation à au pire un “parole contre parole” dont je savais pouvoir me sortir ne serait-ce qu’au bénéfice du doute et du baratin, vu que y’avait pas de témoins. Le garde du Cardinal a procédé à ses vérifications fachistes. Puis il me l’a rendue, ma grolle, sans rien me dire mais en me regardant, me semblait-il, d’une manière différente de quand je le la lui avais confiée en toute innocence affichée. Ahumpf, le maître du monde a réenfilé ma chaussure et un horrible korrigan de 14 ans est retourné en classe avec la raie transpirante, un peu étonné qu’on me laisse repartir comme ça mais confiant à bloc dans mon aptitude à baiser les fachistes, “je serai toujours cet étranger au regard sombre...”. Putain, et si par chance incroyable c’était les empreintes de Bihan dans sa ferme sur la table de la cantine... Seigneur Jésus, faites que ce soit ça et je retourne à la messe pendant un an, heu... six mois, enfin... trois. Tope là!, “j’ai mon contrat d’confiance, l’encéphalo qu’il faut, j’ai du bol, j’en vois un qui rigole”.
Le Seigneur Jésus n’a pas respecté sa part du ‘contrat d’confiance’, quel immonde trou du cul mal torché. À midi, deux adultes habillés en bleu m’attendaient à la sortie des cours... et bien pire encore mon père aussi était là avec eux, une situation bougrement inhabituelle dans ma vie scolaire —de quoi se poser des questions, sauf quand on en connaît hélàs déjà toutes les réponses que désormais d’autres vont chercher à obtenir en risquant de se montrer insistants jusqu’à l’impolitesse, “on r’prend au début... qu’est-ce tu faisais hier soir?”. Mais bon, “jusqu’ici, chuis zinnocent”, va chier. Sur le coup, qu’est-ce que j’ai regretté de ne pas quand même être allé changer de chaussures sous le nez de ma mère, c’eut été infiniment plus jouable de l’enfumer elle que mon père et deux flics en même temps, évident a-posteriori —encore un manque de réflexion de ma part, une absence supplémentaire de présence d’esprit, une vision ‘nez dans le guidon’ comme presque tout depuis le début de cette consternante histoire à la manque pour un tiroir de cantine d’une importance moins que ridicule, l’angoisse, je m’étais vraiment fourré tout seul dans une mélasse poisseuse de naze intégral pour des clous, quelle pitié, bondieu, le débrifigne que j’allais m’imposer à l’issue de tout ça s’annonçait himalayesque, révolutionnaire. Mais bon, on n’en n’était pas encore au débrifigne perso en tête à tête avec moi-même, loin de là, hélàs, pour l’heure on se dirigeait plus vers un “c’est ma dernière surprise-party j’m’écrase le nez au hublot”. Dugland, va. Ah bon sang comme je m’en voulais de mon inconséquence de la veille, ah quel blaireau intégral j’avais été sur ce coup minable qui avait glissé entre mes doigts de ‘maître du monde’... je m’insultais sans fin en interne, je n’étais rien de plus qu’un vrai cave, une pine de chat, un hamster, je ne méritais rien d’autre que de me faire un à un arracher les rares de poils de cul que j’avais alors, ô petit incapable, misérable neuneu. Incommensurable, la haine que j’éprouvais contre moi-même à ce moment précis où je suivais ces deux SS en uniforme et mon fachiste de paternel collabo, “tu cherches la lumière et c’est l’impasse”. On s’en souvient longtemps, ça... La nasse, fin de partie annoncée. Tant d’années après il arrive encore que j’en cauchemarde la nuit, je me réveille en voyant mon père et ces deux gendarmes, je souffle comme un joueur de biniou après le concert et je mets un moment avant de réaliser que j’ai 4o ans et que je suis dans mon lit de social-traître vendu au marché, allongé à côté de la Patronne. Une scène originelle, “mes circuits sont niqués, pis y’a un truc qui fait masse” —hé oui, puni à vie dans mon sommeil pour une histoire que tout le monde a oublié sauf moi, c’est comme ça, c’est la vie. Mais vous aussi, chacun, vous détenez forcément une ou deux “punitions à vie” en rayon pour telle ou telle chose de votre passé-passif, hein, je sais bien, quelles que soient vos opinions, vos convictions, on est tous pareil, le ‘game over’ ça laisse des traces comme qui dirait indélébiles. Ça ne console pas, certes, mais au fond ça crée une sorte de ‘communauté universelle”. N’est-ce pas, mes amis?
Avec mon papa et mes deux tontons de circonstances on est tous quatre allé s’installer dans une pièce isolée, pour papoter de choses et d’autres selon leurs convenances. J’ai tout nié en bloc comme il se doit, “j’dis ‘bonjour’, faut bien que j’me mouille”, appuyant la proclamation de mon innocence bafouée par l’argument à mon sens imparable que des millions de jeunes portent le même genre de basquettes que moi qui n’ai évidemment rien à voir avec ces misérables agissements aussi odieux qu’irresponsables, à peine dignes des manouches, etc. Sauf que j’avais oublié un détail, oh un tout petit détail de rien du tout, à savoir que mes chaussures, hé bien, on ne les avait pas achetées au Leclerc du coin mais... en Andorre, l’été précédent quand on était parti en vacances en Espagne, ¡ayaya moutchatcho!... ce qui réduisait quand même pas mal le nombre de petits manouches du périmètre immédiat qui portaient des godasses laissant exactement ce genre d’empreinte atypique dans une pointure correspondant parfaitement. Certes, d’un point de vue statistique l’argument était recevable et méritait explication. Sauf que les statistiques c’est fachiste. Alors j’ai continué à nier avec mes grands airs, hurlant à l’erreur judiciaire, expliquant à ces braves pandores qu’en régime démocratique ce n’est pas au suspect de faire preuve de son innocence mais aux accusateurs de démontrer la culpabilité de Sacco & Vanzetti, faute de quoi la Justice devient fachiste, voire nazie —vous voyez le genre d’arguments merdiques avec le dos dans les cordes et le protège-dents qui branle pas mal alors qu’on est encore au premier round, quand les tenants de l’ordre républicain doivent solidement prendre sur eux pour ne pas multibaffer le morveux qui se fout de leur gueule en les traitant comme des débiles. Je reconnais que mes deux gendarmes fachistes ont su résister à leur je suppose intense tentation comme qui dirait légitime de latter le juvénile cafard insolent qui ne mérite qu’un coup de talon ne serait-ce que pour l’honneur des manouches, alors que vu d’aujourd’hui je ne suis pas absolument certain que si j’étais à leur place dans les mêmes circonstances et face au même genre de client... n’est-ce pas, vous m’accorderez que je suis quand même plutôt bien placé pour avoir un avis complet sur la question. Mais bon, là encore heureusement pour mes fesses la chienlit de mai ’68 était passée par là, et tout comme l’Éducation Nationale la Grande Maison semblait être devenue un repère de fiottes déontologiques muselées qui pédalent dans le relativisme humaniste —y’a bon, toujours ça de gagné. Ou alors c’était la présence de mon père qui les a dissuadés de travailler au torchon mouillé mes p’tites couilles encore dans leur emballage d’origine, pour que la Vérité éclate plus vite dans toute sa bassesse antifachiste.
À 13h3o la Stasi a relâché le toujours ‘présumé innocent’. Car je n’avais pas varié d’un poil de ma version offusquée, opposant de farouches dénégations indignées à tous leurs arguments scientifiques —vous comprenez pourquoi aujourd’hui il m’est difficile d’avaler cul-sec les déchirantes proclamations d’innocence de ce pauvre Julien Coupat victime à son tour du fachisme, sauf que lui n’a plus 14 ans depuis plus de vingt ans, pauvre garçon qui semble s’être un peu trompé d’époque grâce au sponsoring de son papa retraité des labos pharmaceutiques fachistes, mais bon, c’est son problème et celui de ses maîtres, on verra le résultat à l’arrivée mais je préfère être à ma place qu’à la sienne, son trip est perdu d’avance et j’ai déjà donné. Mon père n’avait pas prononcé un mot de toute la réunion mais par contre ses yeux avaient été plus qu’expressifs, oh misère, oh pauvre de moi, qu’est-ce que je n’aurais alors pas donné pour qu’on passe sans transition d’aujourd’hui à demain, pitié, offrez-moi un glissement temporel de douze heures, en échange j’adhère à n’importe quelle cause. Je suis retourné en cours sans avoir mangé, t’façons je n’avais pas faim —on se demande pourquoi à cet âge où l’on est pourtant en pleine croissance, et innocent de ces ignobles accusations antijeunes et promanouches. Les profs n’ont rien dit, je ne sais pas s’ils étaient déjà au courant ou s’ils ont préféré faire ‘comme si’ ils ne l’étaient pas, mais ce n’était pas mon souci principal. Et quand je suis rentré à la maison en fin d’après-midi, mon père m’a direct intercepté même pas descendu de mon vélo et sans préliminaires demandé:
— “Dis-moi exactement ce que tu as fait.”
Ah. Il était plus dans la recherche de la Vérité que dans la volonté de sévir contre moi. Tant mieux.
— “Mais j’ai rien fait, c’est n’importe quoi. Les flics c’est des fachistes, des gros cons, qu’ils crèvent.”
— “Bon. On a parfois eu des différents dans le passé mais là c’est autre chose, tu te rends bien compte. Alors ne me prends pas pour un ennemi. Dis-moi ce que tu as fait et ensuite, on verra ce qu’on peut faire.”
— “Mais j’ai rien fait du tout, j’te jure sur la tête de maman! Faites tous chier, pays de merde, que des connards, que des esclaves, être né sous le signe de l’hexagone...”
Etc.
Le lendemain matin, au p’tit dèj’, peu avant l’heure que je prenne mon vélo pour aller à l’école, mon père assis en face de moi à table m’a dit, aussi calme qu’effrayant:
— “Tu sais très bien ce que je pense de la police alors je t’en veux vraiment beaucoup pour ce que tu me forces à faire. Mais je n’ai pas le choix. C’est toi qui as tout pété à ton école, avec un autre petit fouteur de merde dans ton genre qu’on ne va pas tarder à cravatter comme un écureuil qui se prend pour un kangourou. Tout le monde sait que c’est toi, gros malin. Alors maintenant, même si t’as pas l’habitude, pour un coup tu vas devoir assumer tes agissements. On ne peut pas baiser le monde en permanence et s’en tirer à chaque fois sans problème. On va chez les flics, tous les deux. Maintenant.”
— “D’accord, p’pa.”
Je me suis levé tout doucement, “c’est comment qu’on freine, j’voudrais descendre de là”. J’ai fait quelques pas dans la pièce, me rapprochant en douce de la porte, l’air de rien. Et quand mon père a commencé à son tour à se lever de table j’ai cavalé vers la sortie, en bon petit enfoiré que j’étais. Il me fallait traverser la grande cour qui aboutit à la clôture. J’avais 14 ans, lui 36... c’était chaud. Mais façon pute j’avais gratté quelques mètres d’avance qui devaient suffire. À la vitesse je savais qu’il me grillait, par contre il était déjà un peu enrobé par la bonne cuisine de maman alors si j’arrivais le premier à la clôture c’était foutu pour lui, il ne lui resterait plus qu’à rentrer à la maison en haletant. Ce matin-là j’ai dû battre mon record de saut en hauteur. Normal, je suis le maître du monde. Et allez tous vous faire mettre...
Je suis rentré à la maison le lendemain soir très tard, dégueulasse, épuisé, affamé, crevant de froid, “j’aimerais bien le connaître ce sorcier pourri qu’arrête pas d’faire tomber la pluie”. Les fachistes avaient laissé la porte d’entrée pas fermée à clé. J’ai mangé un truc au frigo et je suis direct allé me coucher, trop laminé pour penser au lendemain mais en me disant que la vie de fugitif dépourvu de logistique et seul contre tous c’est vachement séduisant... dans les films américains. Et au matin, mon père m’a amené chez les flics où j’ai appris qu’entretemps Bihan s’était fait coffrer dans sa ferme par le FBI —hé oui, juste avant le saccage on était ensemble au bistrot, n’est-ce pas. Ah, l’équipe d’élite... oui, vraiment, une ‘drime tim’ de la mort. Un gamin et une brute en totale improvisation branquignolesque, ah là là, beau me débattre ça ne pouvait que finir ainsi, au commissariat.
Les deux intervenants de “l’opération collège” étaient donc désormais posés sur le billard de la maison lardu. Et pour ce qui me concerne les zineterviouves se déroulèrent en présence de mon paternel, agloups, les fumiers. Détail capital: en écoutant un gendarme parler à mon père je fus abasourdi d’apprendre d’entrée que Bihan avait déjà rendu sa copie, et pour ce que j’en entendais en regardant ailleurs elle était conforme aux faits réels. Merde. Quel choc... Pour l’heure j’étais niqué —et je me suis dit, très net: “à partir d’aujourd’hui, tu bosses seul”. Cette incroyable fuite d’un Longtarin gaffeur allait tout changer à ma manière d’aborder la partie, c’était vraiment n’importe quoi pour un flic d’aller raconter ça en présence du-dit ‘cerveau’ du duo. Quant à Bihan, son statut de desperado fondait dans ma tête plus vite qu’aujourd’hui les glaces au Groenland. Le dossier du collège c’était donc mort pour moi, je n’allais plus perdre mon temps là-dessus, “j’signerai où vous voulez”. Plus rien à défendre ni à embrouiller dans les ‘droits de l’homme’ vu que l’autre simplet s’était couché comme un Médor, une capitulation générale sans même tenter de sauver quelques meubles, putain, le grave, vraiment du sable dans la tête, qu’est-ce que je foutais avec un pareil équipier, il avait tout craché aux fachistes sans aucune contrepartie, je n’y croyais pas, en plus c’était lui qui avait commencé à tout péter au collège ce con, moi je voulais juste vider mon tiroir de cantoche, bondieu comme je l’avais mauvaise, me faire crocheter pour une histoire aussi pourrie, la honte... et quelle déception par rapport à Bihan, le molosse, qui descendait plus bas que tout dans mon estime, encore plus bas que les fachistes. Enfin bon, on n’en n’était plus là et l’heure n’était pas au sentimentalisme. Je devais réfléchir à la suite, trouver une issue. Désormais, il allait falloir décapsuler autre chose que “l’innocence” pour limiter la casse vu que ressortir blanchi j’avais fait une croix dessus depuis les confidences de Longtarin, les manouches pourraient faire la fête ce soir à quinze dans leur caravane ruinée. Bon... faire le point, malaxer tout ça, trouver une stratégie pour émousser l’ensemble au maximum avant que ça parte au juge, y’avait plus rien d’autre à tenter. Total carbone à cause de l’autre taré j’ai dès lors répondu cash à toutes leurs question aux Gardes Rouges, faisant le doublon avec cet âne de Bihan qui avait dû plus parler en une journée que pendant tout le reste de sa triste vie, putain quel loser. En parallèle je priais le Seigneur (que j’avais servi avec tellement d’assiduité deux ans plus tôt en tant qu’enfant de chœur, merde, ça devrait compter) pour que mon dossier en reste à cette histoire d’école et point final, “faut se préserver si on veut durer, rester toujours numéro 1”. Pour de bêtes raisons bihanesques ce ne fut pas entièrement le cas, le vieux dossier de la caisse de l’association à but non-lucratif est revenu me percuter par la bande à mon énorme surprise, me causant d’autres soucis dont j’aurais volontiers fait l’économie vu ce qu’il y avait déjà d’étalé sur le tapis de jeu, mais restons zen en paraissant flippé, step by step, moi je sais mais eux ils ne savent pas, et je suis un enfant, rendu où on est c’est ma seule bonne carte en main, ça compte, ils ont sûrement mieux à faire que de passer dix ans sur des histoires de gamin alors on reste strictement dans leur champ d’attaque, leur mental, ce que ces bons pères de famille attendent d’un enfant turbulent qui a cassé son école et commis une autre connerie, point. On évalue chaque mot avant de répondre. On feint le pataugeage, la fébrilité, on ne fait surtout que répondre, le hors-sujet est interdit, juste fournir les réponses à leurs questions en leur disant uniquement ce qu’ils savent déjà mais avec d’autres mots que ceux qu’ils ont entendu de la bouche du pithécanthrope, qu’à terme tout ça se termine au ‘moins pire’ en leur laissant le sentiment du devoir accompli. Une partie serrée, ça, ma première partie d’échecs alors que ne savais même pas encore jouer, mais j’avais mon cul à sauver par n’importe quel moyen alors on invente les règles au fur et à mesure selon le sens du vent. J’ai croisé les doigts et abandonné toute dignité de maître du monde, ah ça m’a coûté... j’ai imploré maman, versé des larmes, accusé la Kro, chargé Bihan, plaidé la fatalité, demandé pardon, tenté de les apitoyer, me montrant minable, petit cul merdeux, m’astreignant à me la jouer ‘coupable dépassé’ qui a juste commis deux grosses bêtises dans sa vie, un pauv’gosse qui s’est laissé emporter, “oh oui m’sieur l’agent je f’rai plus, je comprends pas ce qu’il s’est passé”... et l’hémorragie s’est arrêtée là, ils n’ont pas creusé plus profond pour recouper avec d’autres histoires qui devaient pourtant être posées sur le bureau que j’avais en face de moi, ah bon sang, bingo... vous avez gagné sur deux tableaux mais allez vous faire foutre pour tout le reste, tas de fachistes, car je venais de comprendre que dans leur esprit le terrain était désormais balisé, circonscrit: le collège, l’association. Partant de là, verrou —on se tient rivé à ces deux affaires comme aux deux piliers d’un pont, le reste n’existe pas. Je dois donc reconnaître qu’en gros je n’ai pas trop eu à me plaindre des méthodes d’investigation de la gendarmerie de l’époque. Évidemment, ils n’auraient jamais dû dire à mon père en ouverture que Bihan avait tout bavé, en tout cas pas en ma présence, ils auraient dû me maintenir dans l’ignorance complète pour pouvoir me défracter à coup d’éléments-surprise. C’était mon premier passage chez les cognes, en me cuisinant un peu j’aurais fini par craquer sur tout le reste —à deux-trois moments ça a failli, “yé n’en pé plou”, je me sentais des tentations de tout cracher pour que ça s’arrête mais à chaque fois j’ai serré à mort mes orteils dans mes chaussures et respiré à fond en me disant, ‘on ne lâche aux fachistes que ce qui est déjà perdu’. J’ai tenu bon, tant pis pour eux, z’avaient qu’à se montrer moins rigides, plus psychologues, moins remplis de certitudes. J’avais repris le dessus, les vagues submergeantes s’éloignaient, le gros de la tempête était désormais derrière, “je serai toujours cet étranger au regard sombre”... manifeste que sauf boulette de ma part on en resterait au collège et à l’association à but non-lucratif, ça aurait pu être pire. Alors pour faciliter les choses et éloigner les dangers encore vaguement craignables, en guise de ‘noyage de poisson’ et puisque le terrain était balisé je me suis offert deux-trois petites guerillas verbales avec Starsky et Hutch sur des points secondaires où ils manquaient un peu d’exactitude factuelle, genre:
— “Bihan dit que c’est toi qui a commencé à casser dans le bureau de la directrice.”
— “C’est faux. Il peut pas dire ça.”
— “Il le dit, c’est dans sa déposition.”
— “C’est faux. Vous vous trompez. Ou alors vous voulez me tromper.”
— “Écoute, je te dis qu’il le dit.”
— “Il n’a pas pu dire ça puisque c’est faux. Bihan a sans doute bien des défauts mais ce n’est pas un menteur. Je peux voir sa déposition?”
— “T’as pas confiance?”
— “Non.”
Alors le gendarme a lu tout haut le passage en question dans la déposition de Bihan, puis commenté:
— “Ah oui, c’est vrai, il ne dit pas exactement ça.”
— “Il dit pas du tout ça, même. Il dit exactement l’inverse. Fachiste! Ah ça devait être du beau, pendant la guerre.”
Et alors le brave gendarme s’est retourné vers mon père qui regardait tout ça d’un air consterné, et il lui a demandé, toujours très calme:
— “Votre fils, il est toujours comme ça?”
Mon père n’a rien répondu mais l’expression générale de son corps le faisait mieux que sa langue n’aurait pu. Et au moins, pendant ce temps-là on en restait sur l’affaire de l’école, quel connard ce Bihan qui s’était couché comme une fillette. Alors partant de là, le collège qu’on y reste le plus longtemps possible, au point où j’en étais je ne demandais plus rien d’autre, ils se fatigueront avant moi. Et j’ai été presque exaucé. J’étais donc presque le maître du monde, quand même.
La première punition que j’ai subie me tomba dessus avant même la fin de l’enquête officielle, ah les fachistes. Au collège, en conseil de discipline, dans un premier temps ils avaient décidé de me faire transpirer aux ‘travaux d’intérêt général’ sans attendre le verdict pénal, les salopards. Donc pendant quelques semaines, le mercredi, au lieu d’aller au café je repeignais les couloirs et les murs des classes qui étaient passés à un poil du brasier général. Ah, vacherie pour un maître du monde, se retrouver ‘peintre en bâtiment’ dans cette espèce d’antichambre de l’ennui et pour pas une thune ça m’a flanqué un dégoût et une furie interne que je vous laisse imaginer, surtout que les manouches courraient toujours pendant que je suais à leur place, justice de merde. Mais bon, hé, je suis le maître du monde alors ça ne va pas se passer comme ça. Pas question que je bosse pour des fachistes sans me venger. En même temps, vu l’ambiance générale de mes affaires en cours ce n’était peut-être pas trop le moment de la ramener sur un mode protestataire. Alors j’ai trouvé une solution de compromis, en quelque sorte un de mes inconscients premiers pas vers le centrisme. Quand je peignais un mur, j’en profitais pour y écrire des mots avec la même peinture que le reste de façon à ce que sauf à y poser le nez dessus on ne les lisait pas mais par contre ils étaient bien là, escomptant qu’à l’avenir les poussières et les crasses qui se déposent doucement sauraient mettre à jour mes calligraphies et rappeler à tout ce beau gros tas de pédagogues tortionnaires mon bon souvenir d’ancien élève reconnaissant, “bande d’enfoirés”, “crevez tous”, “ma bite au cul”, “je vous hais”, “je suis le maître du monde”, “Mme Untel se rase la chatte”, “M. Untel n’a plus de couilles”, “la directrice est une alcoolo”, “société tu peux crever”, “j’irai chier sur vos tombes, tas de cloportes”, etc., avec évidemment l’inusable ‘fachiste’ décliné un peu partout. Ça n’a pu que marcher, tôt ou tard devenir visible avec les poussières du temps... et nul doute que quelques années plus tard ces engoincés ont dû se retaper toutes les peintures de chiotte de leur foutue taule en se faisant en plus bien chier à tout reponcer avant en pensant très fort à moi, “j’sens comme un vide, remets-moi Johnny Kidd”. Hé ho, faut pas pousser non plus, c’est pas parce qu’on a 14 ans et qu’on s’est fait bien baiser jusqu’à l’os par le fachisme ambiant qu’on est incapable de se défendre contre le goulag. Refuznik un jour, refuznik toujours... le tout étant de bien choisir le mode d’expression adapté au contexte du moment. E va fanculo, Mussolini.
Au collège ils ont assez lourdement insisté pour que j’aille suivre ma 3ème ailleurs, et pour être bien certains que leur insistance serait fructueuse ils m’ont carrément mis à la porte, ces fachistes antipédagogiques qui n’avaient sûrement pas lu une ligne de Françoise Dolto. Ça ne m’a pas surpris de leur part, le monde est rempli de fachistes, on sait bien. J’ai quand même eu le ‘droit’ de finir l’année dans mon collège martyr qui avait échappé de peu à l’incendie du Reichtag, une ambiance particulière de fin d’année scolaire vous imaginez, et en 3ème je me suis retrouvé en pension chez les curés à 12o kilomètres de mes copains, avec en plus le ‘juge pour enfants’ au cul, une histoire qui prouve au moins qu’on ne naît pas aristotélicien. Ah ça, vu la béchamel hyperbolique en 4ème on peut dire qu’en 3ème j’ai filé droit, j’ai même été ‘premier de la classe’ deux trimestres de suite —je revois encore le regard ahuri de mon paternel devant le bulletin de notes qu’il croyait que j’avais trafiqué (il me semble qu’il en avait téléphoné au dirlo, le vieux). Hé bien non, aucun faux en écriture, moi qui avais passé ma scolarité bloqué à 1o,5 de moyenne j’étais vraiment devenu ‘premier de la classe’ en 3ème, hé bé voui, j’avais eu trop chaud aux fesses et surtout je me méfiais des retombées pour les histoires de l’école et de la caisse de l’association à but non-lucratif des babacoules culturels que je vous raconterai une autre fois, je cherchais à bonifier au maximum mon dossier avant examen par les autorités compétentes, ça rend studieux... du moins, un temps, le temps que cette histoire de ‘juge pour enfants’ soit devenue du passé et que je puisse me recaler à mes 1o,5 de moyenne réglementaire —suffisant pour passer dans la classe suivante sans que ça mange trop de temps et d’énergie, le contrat est rempli donc les géniteurs fachistes ne font pas chier avec ces histoires de ‘devoirs’ à la con, et on bricole ce qu’on veut en dehors de l’école —une stratégie qui se défend, n’est-ce pas? Car on ne peut pas à la fois apprendre la géométrie des martiens dans l’espace et traduire les paroles du dernier disque de ‘Men at work’, hein. À 15 ans, ‘Overkill’ c’est quand même plus bandant que le théorème fachiste de Pythagore ou je ne sais quoi.
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Je peux pas dormir
je pense aux conséquences
d’un plongeon si profond
et de ses possibles complications
surtout la nuit
je m’inquiète de la situation
mais je sais que tout ira bien
ce n’est peut-être que mon imagination.
Jour après jour, ça réapparait.
Nuit après nuit, les battement de mon cœur expriment la peur.
Les fantômes apparaissent et disparaissent.
Seul dans mon lit
ça ne me cause que de l’exaspération.
L’heure est venue de traîner dans les rues
ça y sent le désespoir
mais au moins il y a de chouettes lumières
et malgré les petites variations
ça anéantit la nuit
par pire que la mort.
Jour après jour, ça réapparait.
Nuit après nuit, les battements des mon cœur expriment la peur.
Les fantômes apparaissent et disparaissent.
Et le lendemain revient...
Je peux pas dormir
je pense aux conséquences
d’un plongeon si profond
et de ses possibles complications
surtout la nuit
je m’inquiète de la situation
mais je sais que tout ira bien
c’est juste pire que la mort.
Jour après jour, ça réapparait.
Nuit après nuit, les battement de mon cœur expriment la peur.
Les fantômes apparaissent et disparaissent.
Les fantômes apparaissent et disparaissent.
Les fantômes apparaissent et disparaissent.>>
Car passer du temps à traduire ‘Overkill’ de “Men at work” au lieu de s’ingurgiter tous ces inutiles théorèmes de mon zob ça aide à progresser en anglais qui sert à quelque chose, lui, puisque l’apprentissage de cette langue permet de comprendre les paroles des bonnes chansons qui causent des problèmes des jeunes, sans compter tout ce qu’un peu plus tard ça m’a turbopropulsé quand j’ai commencé à écouter Bob Dylan. Et je vous pisse tous à la raie, tas de vieux connards tièdasses qui rampent dans ce monde ruiné où jamais je ne mettrai le bout du petit doigt sauf pour vous l’enfoncer où je pense, bande de minables asservis, larbins de ce système dégueulasse qui esclavagise l’Afrique, je suis le maître du monde... “yé n’en pé plou... yé n’en pé plou”.
Le dernier jour de classe de cette année de 4è, la directrice m’a convoqué dans son bureau. C’était une mémé-confiture tout ce qu’il y a de charmant, le cheveux gris et le port altier dans ses fringues de vieille pute qui n’a plus trop de clients, la cinquantaine, calme, intelligente, cultivée, une socedème bon teint, avec de l’humour et ce qu’il faut de poigne et de compréhension pour tenir sur ‘on’ un tel vivier de merdeux plus ou moins agités dont on frémit à imaginer l’avenir pour la plupart. Ça me faisait bizarre de me retrouver dans ce bureau, la fois d’avant que j’y avais dépensé un peu d’énergie l’ambiance était fort différente avec cette grosse lope de Bihan, là pour le coup on passait direct des Stray Cats à la ‘sonate au clair de lune’, faut s’adapter. Elle n’a rien dit, la dirlo déjà recouverte de poussière et aujourd’hui sans doute morte ou sénile, juste elle me regardait bien en face. J’attendais. On m’avait convoqué alors pas question de causer en premier, elle pouvait toujours attendre car on y serait encore, je la regardais également bien en face, j’avais les Stray Cats derrière-moi pour m’encourager, alors sa “sonate au clair de lune” elle pouvait se l’enfoncer où je pense la mémère et bien se la remuer jusqu’à pousser ses petits couinements de satisfaction personnelle, ça se visualisait trop bien, un régal la branlette de la directrice, je ne devais pas être loin du réel. Jusqu’à ce que du coin de l’œil je repère sur son bureau une cagette à légumes... remplie de cailloux. Ah. Heu... Puis cette voix effroyablement douce et neutre:
— “Avant de définitivement quitter l’établissement, jeune homme, tu veux bien me remettre ça à la place où ça aurait dû toujours rester?”
Bizarrement, les Strays Cats n’étaient plus dans mon dos pour me soutenir moralement.
— “Oui m’dame...”
Donc je suis allé balancer tous les cailloux dans le fossé sous le regard de mes condisciples et des professeurs, “j’pique du nez dans l’addition”, me sentant moyennement flamboyant pour un maître du monde —situation aussi délicate que formatrice, il y avait assurément des leçons à tirer de tout ça pour en arriver à un “plus jamais ça!” de bonne facture. Et j’ai alors eu l’excellente idée d’en conserver un en souvenir, de caillou —je le regarde en même temps que je tape cette ligne. Car il m’a suivi partout depuis tout ce temps, quelles que purent être les situations je ne l’ai jamais abandonné. Et, les années suivantes, à chaque fois que j’ai eu à me lancer en solo ou en duo dans une entreprise inévidente, avant de commencer à gamberger aux procédures j’ai à chaque fois posé ce caillou devant moi pour le scruter pendant une minute ou deux en me remémorant la scène finale où ses petits frères avaient lamentablement échoué pendant que je me tapais la honte absolue devant tout le monde —comme si on m’avait obligé à traverser la cour de récré avec la quéquette à l’air et une plume d’autruche dans le cul, à cause de Bihan. Et à la fin de chaque entreprise des années suivantes, juste après le “let’s get out of here, Jack!”, avant même de boire un coup je lui faisais un bisou à mon caillou, qui porte même un petit nom à lui: Bihan, évidemment.
Quelques mois plus tard le juge de mes 14 ans m'a laissé un très bon souvenir, un bien brave homme, la trentaine, le cheveu pas trop court, pas trop dégagé derrière les oreilles, une bedaine rassurante, visage rond à la François Hollande, une belle bouille humaniste d’homme compréhensif, bonne pioche... assurément un progressiste issu de la chienlit bénie de mon enfance radieuse, genre lecteur de Gilles Deleuze quand ça patauge dans les ‘déterminations circonstancielles’ en fuyant de tous les côtés —y’a bon pour ma pomme, sûr, une pas trop mauvaise carte à jouer, j’avais limité le plus gros de la casse chez les flics, restait plus qu’à transformer l’essai chez Casimir. M’sieur le juge se payait donc plus une allure et des attitudes d’éducateur que de condamnateur, du moins dans l’idée qu’à 14 ans je me faisais de ce à quoi pouvait ressembler un magistrat du tribunal. Et tant mieux, je craignais de tomber sur un juge d’une mentalité genre Chevènement ou Pasqua —“il faut frapper les petites frappes”. Mais non, par chance Mitterrand avait été élu et sur le ring je me suis donc retrouvé face ce genre de Cohn-Bendit bien dans son époque permissive qui favorise la prévention gnagnani gnagnana, alors ça s’est plutôt bien passé entre-nous, il était ‘à l’écoute’ comme on dit, alors je lui ai raconté tout ce qu’il voulait entendre, “j’ai pas vu le panneau, j’fermais les yeux”. Pourtant ce n'était pas gagné d'avance face à lui. Mais faut dire qu'entre le délit et le jugement, le fait d’être devenu premier de la classe m’avait vachement aidé au tribunal où je balançais de déchirants regards de garçonnet apeuré et repentant qui s’est laissé entraîner par un plus grand que lui, cette balance de Bihan, hé oui on se trouve les manouches qu’on peut, et pour cette ‘représentation exceptionnelle’ j’avais repris en bonne petite vermine toutes mes anciennes mimiques d’enfant de chœur, un registre au point pour un public manifestement réceptif. Et l’époque était différente, aujourd’hui ce ne serait pas la même zicmu, “tolérance zéro”... de nos jours, à part quelques planants utopistes qui nourrissent évidemment la distanciation nécessaire pour se tenir bien à l’abri des conséquences qu’induisent la mise en œuvre de leurs rousseauistes théories foireuses, les adultes ont arrêté de se laisser enculer sans vaseline par des petits salopards sans foi ni loi tel que je fus dans mon adolescence, ça se comprend, le centriste légaliste que je suis devenu est le premier à baffer les petits enfoirés qui se croient tout permis en chiant sur nos gueules de ‘fachistes’, ô maîtres du monde dans vos têtes, je me souviens de mon passé et je ne suis pas le seul. Les temps ont foutrement changé, tout le monde le sait. Tant pis ou tant mieux si grâce à une drôle de parenthèse historique j’ai ‘bénéficié’ d’un bon segment temporel juvénile quand j’étais nietzschéen de 15 ans, c’est comme ça, je n’y suis pour rien, j’étais gamin à l’affût au début des années ’8o, je n’ai fait qu’utiliser à mon compte ce que les adultes de l’époque avaient mis en place à ce moment-là avant de le réenlever presque aussi-sec au vu de ce que ça donnait. Pour foutre sa merde en quasi-impunité fallait naître en 1968 les gars, à charge pour les branleurs d’aujourd’hui de trouver autre chose pour passer au travers des mailles du ‘fachisme’, mais n’oubliez pas que les adultes d’aujourd’hui furent les ados d’hier, hein, mes p’tits gars, on n’est pas des ‘babyboomers’ alors il n’est pas une seconde question que nous, les ‘fachistes’ d’aujourd’hui, subissions tout ce qu’on a infligé aux ‘fachistes’ d’hier. Oké? Et bon courage les Kékés, pour vous en tirer il va falloir se montrer encore plus tortueux que nous fûmes en notre temps... ou filer à peu près droit sous peine de morfler grave. C’est vous qui voyez. On vous laisse la ‘liberté de Facebook’, les pétitions, les trucs citoyens, l’altermondialimse, les polars engagés, bien des jeunes chinois en rêveraient, alors pesez la part des choses... En disant ça je pisse en l’air, j’sais bien, je me souviens de mon état d’esprit d’alors, mais tant pis, je le dis quand même et je vous assure que c’est pure sincérité: on n’est vraiment pas obligé de tout casser pour trouver sa voie, il existe d’autres manières. Mais c’est vous qui voyez, ô mes amis les djeunzz révoltés de la société fachiste de ‘contrôle social’ et tout ça. Pensez-y quand même ne serait-ce que pour faire le tour de la question avant de vous prendre un mur à la Coupat: on n’est vraiment pas obligé de tout casser pour trouver sa voie, il existe d’autres manières.
Bihan, je ne sais pas à quoi il a été condamné mais... il était mineur aussi, je suppose qu’il n’avait pas de casier alors il a dû recevoir pas grand’chose à peu près comme moi. Pfff, heureusement que je n’avais pas sorti mon briquet ce jour-là au collège, l’addition en eut été légèrement modifiée... et sans doute aussi le cours ultérieur de mes choses. Après on s’est perdu de vue, Bihan et moi, je n’allais plus au café du village et comme j’étais désormais pense-cul chez les curés je ne zonais quasiment plus au bled, même le viquinde, j’avais perdu l’envie de boire de la Kro dans les terrains vagues avec une balance. Bihan je l’ai recroisé par hasard un peu plus tard au bourg, mais soit il ne m’a pas reconnu soit il a préféré ne pas me reconnaître —c’était aussi bien, tout ça était derrière... et les leçons tirées. Toujours est-il que mon aimable juge progressiste m’a condamné à une amende alors que sans rien laisser montrer je flippais grave de la maison de correction —enfin, mon père a été condamné à une amende... qu'il m'avait fait payer en préventif l'été précédent à creuser des tranchées dans son ranch pour installer l’eau et le courant dans des bâtiments excentrés, une condamnation à pelle/pioche/brouette de o9h à midi cinq jours sur sept pendant toutes les vacances d’été avant de partir prendre mes quartiers en pension chez les curés —je n’ai pas fait appel du verdict paternel, c’était préférable pour ma joue je crois, voire pour mes fesses.
Mon vieux a très bien réagi sur ce coup, ça, vu d’aujourd’hui je lui en suis énormément reconnaissant. Gardant une maîtrise d’adulte responsable dans cette période tourmentée il a su trouver la punition efficace et adaptée à la fois à la situation et à l’insupportable gamin teigneux que j’étais alors. Il m’aurait dérouillé je me serais enfoncé dans le portenahouaque juvénile de plus en plus provocateur, sûr, j’aurais commencé à traîner avec pire que Bihan, etc., je serais peut-être même passé des Stray Cats au No Future version ‘Orange mécanique’ à m’en prendre à des p’tits vieux, qui sait? Mais mon père, même aux moments où j’étais en pire guerre contre lui, au fond de moi je savais qu’il était juste comme homme, et même au-delà qu’il était une sorte de préfiguration de ce que je deviendrais si je me montrais à la hauteur de ma vie, pas question de l’avouer à l’époque mais je le sentais, le vieux je le voyais se comporter dans la vie de tous les jours... et je crois qu’il le savait, qu’il conservait le tact et l’efficacité de ne pas me le montrer, préférant encaisser pour la ‘bonne cause’ en pariant sur l’avenir, quelque chose comme ça. Alors deux mois de tranchées estivales dans la propriété familiale pour solder toutes ces conneries, “réalité, réalité... punition exemplaire”, ça laisse à un jeune trou du cul ‘maitre du monde’ le temps de bien réfléchir à tout ça pendant qu’il se muscle le torse... Et puis ma copine venait voir son bagnard sur le chantier, face à elle je pouvais jouer mon petit Marlon Brando de bar-tabac dans son ticheurte trempé de sueur, ahhhhhh, ça la mettait dans un état.... divin, “I love you, laisse-toi faire...”.
***
La prochaine fois, hé bien, les amis, ce ne sera pas pour tout de suite. Plus rien de fini en stock et dans l’immédiat désolé mais j’ai d’autres trucs à polir qui m’empêchent d’usiner ces histoires correctement. Donc plutôt que de torcher un torchon mal torché, mieux vaut attendre que des temps favorables soient revenus, d’ici quelques mois j’espère.
Portez-vous bien, bon vent... et à vous lire en douce.
Et si dans les anciennes posées chez Cruella du temps de la ‘libertitude d’expression’ vous voulez en (re)voir, je vous mets la liste. Suffit de dire, moi je les connais déjà.
# o1 — Jean Baudriquoi?
# o2 — Citizen Brigitte
# o3 — Waterlaine, morne plot
# o4 — Éloge de la dalle en pente
# o5 — Opération ‘biscuit du désert’
# o7 (périmé, mais bon...) — Notre ‘non de gauche’ à 55%
# o8 — Si l’enfer existe, ça fait plus de 3o ans qu’une planche à clous incandescents attend le coup de tampon au bas de mon permis d’inhumer
# o9 — Laisse béton
# 1o — Quelle est la différence entre le nazisme et le communisme?
# 11 — Langoustinodépendance
# 12 — Le canapé conduit l’homme immobile à des poignées loin de l’amour
# 13 — Sorin
# 14 — “Le labyrinthe conduit l’homme mobile à des étreintes loin du réconfort”
# 15 — “enfin le temps perdu qu’on ne rattrape plus...”
# 16 — Métamomo, parce qu’il le veau bien
# 17 — Robin des chats
# 18 — Ciel dégagé, déferlante pressentie
# 19 — Les États-Unis d’Europe
# 2o — Une cheminée qui chauffe rien
# 21 — “La vie commence à soixante ans”
# 22 — Et t’as le bonjour d’Aristote
# 23 — “paint it black”
# 24 — Zyklon B...iologique
# 25 — Histoires naturelles
# 26 — “puisque c’est écrit qu’après l’enfance c’est quasiment fini”
# 27 — Le coussin fait main
# 28 — Alpha est omega
# 29 — Zimmermanlist
# 3o — Little pup’ vertigo
# 31 — Si tu vas à Héraklion...
# 32 — Apostrophes 2o27
# 33 (& 56) — Sancho Panzer
# 34 — Alors les années passent et un matin on se réveille avec de grosses coucougnettes en se demandant à quoi ça sert
# 35 — On prend date
# 36 — Comme un coup de sifflet en provenance du VIè millénaire
# 37 — Boire sa petite peine
# 38 — Votre deuxième paire gratuite
# 39 — “et tournons notre cœur vers le Seigneur...”
# 4o — Et après ça m’a fait de la peine pour celle que je venais d’occasionner
# 41 — Faut-il faire carrière comme manœuvre dans le bâtiment?
# 42 — Une alliée de poids
# 43 — Clapoteux en eau pure
# 44 — Quand j’étais chercheur
# 45 — Pas d’zizi
# 46 — “Comment toi, qui pourtant...”
# 47 — Le règleumingue
# 48 — Pierre Bellemare
# 49 — Le Vioc Viox Vlan (Pierre Bellemoule 1)
# 5o — Naufragés en tandem
# 51 — Germe
# 52 — “et pendre les fantômes...”
# 53 — Son beau sapin
# 54 — anticonformbzzzzz
# 55 — Votre avenir pendouille au bout de mon bras
# 57 — Piratage et fugue en do mineur
# 58 — Un nègre à la maison blanche
# 59 — Dien Bien Phu (Pierre Bellemoule 2)
# 6o — Le dessert du Tatard
# 61 — Robin des chats sort ses griffesPublié par les diablotintines - Une Fille - Mika - Zal - uusulu







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