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Notes panoptiques, 2005

Publié le 07 décembre 2009 par Jlk

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La plupart des téléfilms actuels relèvent du feuilleton, comme la plupart des romans à succès actuels. Il y suffit d’une histoire bien ficelée, mais il y manque un style. Last seduction que j’ai vu ce soir est à la limite d’être un film intéressant, mais cela reste une caricature. C’est le portrait d’une femme prédatrice qui se venge des hommes, d’une manière qui conforte l’idée que j’ai de la mère castratrice à l’américaine, mais il y a là-dedans des simplifications et des outrances, les personnages masculins sont faibles ou inintéressants et le fait d’apprendre (dans une interview complémentaire du DVD) que c’est l’actrice elle-même qui a construit son personnage en accumulant tout ce que les hommes lui disaient de pire sur les femmes, m’explique assez qu’on n’est plus dans un processus de compréhension mais de surcharge polémique.

Pour se purifier de toute rancœur et de tout ressentiment, une bonne méthode consiste à modifier la focale de son regard. Tâcher de voir celui qui nous fait mal dans le plan général de sa vie et de la vie, pour se rappeler la juste proportion de tout ça.

Ce que dit Edmond Jaloux à propos de la meilleure façon de lire Proust, comme à vol d’oiseau, en ne cessant de considérer à la fois le détail et l’ensemble de la topographie, rejoint ce que je me disais tout à l’heure à propos des accrocs de la vie, que ma sensibilité particulière tend à grossir trop souvent.
Evoquant la «contemplation du temps» à laquelle s’est livré Proust, Edmond Jaloux écrit «qu’on voit aussi à quel point nos sentiments sont, en quelque sorte, des mythes créés par nous-même pour nous aider à vivre, des heures de grâce accordée à notre insatiabilité affectueuse, mais des heures qui n’ont pas de lendemain, puisqu’il nous est parfois impossible de comprendre, quand le vertige que nous communique un être est terminé, de quoi était fait ce vertige». Cela me fait penser à mes anciens amis, que je tiens pour morts parce qu’ils se sont comportés, avec moi, comme des morts, ou plus exactement: de façon moins vivante que des morts, car mes morts, mon père, Reynald, Edouard, ma mère, mes chers morts, eux, vivent.


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En une dizaine d’heures, j’aurai vu deux films et une pièce de théâtre aujourd’hui, à savoir La chute, Alexandre et Lenz. En ce qui concerne le film consacré à Hitler, je ne comprends absolument pas qu’il ait déchaîné une telle polémique, d’abord en Allemagne et surtout en France, alors qu’il décrit sans complaisance l’effondrement du Reich. Le personnage du Führer, magistralement interprété par Bruno Ganz, n’est pas du tout édulcoré et moins encore flatté par le film: c’est un visionnaire allumé, tel qu’il apparaît déjà dans Mein Kampf, et un hystérique dont l’hybris culmine jusqu’à l’immolation. Après ce choc, car on est sonné par un tel déchaînement de bruit et de fureur, l’Alexandre d’Oliver Stone m’a paru se limiter aux dimensions d’une fresque assez kitsch, avec des beaux moments tout de même (le tour de force d’une immense bataille), et la restitution là aussi d’une vision propre au conquérant - tout cela me semblant cependant se diluer dans une histoire où la psychologie freudienne (les rapports d’Alexandre et de sa mère) et certains traits lourdement soulignés (la bisexualité d’Alexandre dont l’ami Hephaistion fleure vraiment trop le gay à l’américaine…) ne font qu’enliser le récit, d’ailleurs sans style personnel ni poésie. Après cela, l’adaptation de Lenz par une théâtreuse cousue de marxisme et visiblement convaincue d’en savoir plus que Büchner sur ses intentions, aurait dû m’achever, mais une bonne discussion à propos de La chute, au bar du théâtre, m’a finalement requinqué...


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La découverte d’un nouvel écrivain est toujours excitante, mais il est rare, par les temps qui courent, que l’intérêt perdure au-delà de l’attaque d’un style neuf, et c’est exactement ce qui se passe avec Camping Atlantic d’Ariel Kenig, incarnant par excellence le jeune écrivain qui en veut, dont la forme épate sans que le fond ne se distingue par une bien grande originalité, sinon la primauté d’une certain pureté révoltée. Du moins ce garçon sort-il de la platitude ambiante, et je vais souligner la singularité de ce premier livre, mais y en aura-t-il un deuxième?

Partagé, en lisant Calaferte, entre l’adhésion et la réserve. Il y a chez lui de l’écrivain authentique et du ronchon caractériel qui m’intéresse tout en me déplaisant parfois par l’aigreur que j’y trouve.


D’où viennent les frustrations? D’où vient le ressentiment? D’où viennent les pulsions meurtrières? C’est à ces questions que répondent les romans de Patricia Highsmith.


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Bien m’a pris de faire escale à l’exposition Vallotton, dont les couleurs irradient puissamment de salle en salle. Quelle fulgurance et quelle liberté, quelle poésie douce et dure à la fois, glaciale et brûlante. Vallotton est aussi suisse et fou qu’un Hodler, en plus ornemental parfois (ou disons en autrement ornemental, car il y a aussi de l’ornement de circonstance chez Hodler) mais en aussi débridé dans ses visions, et notamment dans ces crépuscules incendiaires jamais tournés au cliché.


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Lever de soleil d’hiver sur fond de ciel pervenche, tandis que "ça" se couvre. Voix de ma bonne amie. Jappements du chien Filou. Fumet du café. Zoiseaux en nombre au McDo de la Désirade. Toute cette bonne vie à côté de laquelle l’agitation intellectuelle, les débats essentiel» et autres controverses exacerbées, émaillant Une seule issue de mon cher Witkacy, me semblent un peu vains... S’il avait d’extraordinaires dons naturels, Witkiewicz, apôtre de la forme pure, n’aurais jamais pu, et c’est tant mieux, les utiliser qu’à son corps défendant, pour aboutir à ce qu’on pourrait dire une forme de l’informe. Logiquement il aurait du culminer en peinture, alors que c’est dans le roman fourre-tout, qu’il prétend un genre hybride et mineur, qu’il a manifestement donné le meilleur. Il se voulait essentiellement philosophe, alors qu’il est essentiellement artiste ou plutôt médium d’une société chaotique.


Judith Hermann écrit Rien que des fantômes, et moi je pense: peut-être des anges ?

Judith Hermann a en elle un puits de larmes.


A certains moments il n’y a que ça de vrai: une ligne après l’autre, une ligne après l’autre. C’est cela qui me relie à moi-même: une ligne après l’autre.


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Je suis tout à fait saisi et même plus: hanté par les atmosphères et la substance affective des nouvelles de Judith Hermann. Il y a là-dedans quelque chose, une mélancolie, une tristesse que je n’ai rencontrées nulle part ailleurs à cet état de densité et de clarté.
Cela me fait  penser à tant de lieux et à tant de gens. Je pense au journal d’une communauté que j’avais retrouvé dans ma trappe des Escaliers du Marché et qui racontait tant de pérégrinations de lieu en lieu, d'utopies et de chamailleries. Je pense au jeune Américain du lac de Trasimène qui lisait Lucrèce à poil dans les roseaux. Je pense à l’humanité des aires d’autoroutes. Je pense à Raymond Carver dont les thèmes de nouvelles foisonnaient dans ma propre vie. Je pense à mes rêves de maisons – au Grand Chemin sur mer, à la coursive des Escaliers, aux chambres en enfilade  du square du Roule avec les danseurs de Béjart. Je pense au Pakistanais ressentimental de Locarno et à Patricia Highsmith le lendemain. Je pense à mon frère jamais vraiment rencontré. Je pense aux enfants insupportables de mes amis de la gauche caviar. Je pense au poney surgissant dans la salle de lecture de la bibliothèque. Je pense à ce type qui faisait les poches de ses amis: «J’avais pensé que Phil était le type à faire les poches de ceux qu’il approchait, et je ne m’étais pas trompé; d’ailleurs c'est comme ça qu’il agit aujourd’hui encore, de manière plus compliquée». Je pense à Monica toujours déçue par les mecs. Je pense au fils de l’Américaine de Sankt Anton qui me jouait contre sa mère à la merci d'un psy. Je pense au fait de cohabiter avec quelqu’un sans partager vraiment son intimité. Je pense à ce qui unit les peaux. Je pense à ce qui brise les liens. Je pense à ce qui fonde l’intimité à fleur de peau. Je pense à Marjo et à son fils crapaud. Je pense au pasteur du camping d’Yvonand nous apportant une bouteille de whisky et la reprenant parce que nous ne l'avions sifflée qu'à moitié. Je pense à mon incapacité de vivre en groupe. Je pense au café Florianska de Cracovie un demi-siècle trop tard. Je pense à l’enthousiasme hystérique de certaines femmes et de certains jeunes poètes. Je pense aux manigances socio-sexuelles de la poétesse Unetelle. Je pense aux lettres que j’ai envie d’écrire à un fils imaginaire. Je pense à la phrase de D. sur la grande déprime des militants. Je pense à la tyrannie de B. le photographe d'éphèbes, et à son petit ami fleuriste ne sachant pas où situer le Moyen Âge. Je pense à ce ces années où les gens criaient - un soir j’avais dit que Sartre était indéfendable sur ses positions touchant à la bande à Baader, et du coup la nouvelle amie de Carlo s’était mise à crier.» Etc.


«Nul n’est mon rival, doit être la formule inconditionnelle». (Louis Calaferte».

«Notre seule honorable mesure est celle de l’amour et de la compassion.». (Louis Calaferte)


Il neige à poings fermés, et je remonte de la «maison basse», comme Freud appelait le subconscient, en murmurant de nouveaux débuts de phrases. (Ce 19 février)


Le prof à sa fenêtre qui se demande s’il ne devrait pas manifester avec les jeunes gens massés dans la rue, etc. La part mélancoique du politiquement correct.


Reprenant ce matin Millenium people de J.G. Ballard, je me disais que l’essentiel du malaise actuel, omniprésent dans nos villes, nos bureaux et nos journaux, est d’ordre psychologique. Une espèce de paranoïa sévit dans les têtes, et pas dans celles des gens les plus démunis ou atteints. Ballard met le doigt sur le ras-le-bol de la classe moyenne lié à la perte du sens de son existence et à l’ennui que ressentent de plus en plus de gens de plus en plus «libres». Chacun de nous est devenu beaucoup plus fragile, à ce qu’il semble, tout en vivant une vie plus objectivement facile que ne l’était celle de nos parents.


Saisi et même émerveillé, ce soir, par la représentation de la Recherche que Charles Tordjman a réalisé pour le théâtre, que j’ai vue tout à l’heure à Vidy. Avec un seul acteur, mais prodigieux (Serge Maggiani), cette plongée dans la rêverie proustienne est à la fois une immersion dans la poésie si merveilleusement évocatrice de cette oeuvre et une illustration du caractère effectivement théâtral du livre, avec ses scènes, ses dialogues, sa bouffonnerie et ses trémolos, son comique et sa gravité.


Je note, en parcourant le courrier des lecteurs de 24Heures, qu’on délire à propos du tsunami (300.000 morts) en lequel un abruti voit la punition de Dieu.


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Tombant sur le dernier numéro du magazine Lire, qui n’a plus une once de crédibilité à mes yeux, je découvre un entretien avec Alexandre Zinoviev qui me semble plus mégalomane et paranoïaque, injuste et négatif que jamais. C’est l’aigreur égocentrique à son point de fusion, voire de fission. Le pauvre AZ prétend avoir tout inventé, tout dit, tout prévu, tout conclu. Hélas on ne veut plus de ses livres, et surtout des derniers qui sont évidemment les plus importants pour l’Humanité. Tant pis donc pour l’Humanité: qu’elle crève… Quand je pense aux efforts que j’ai fait pour me convaincre que cet auteur était ce que lui-même prétendait être, et qui le fut bel et bien avec Les Hauteurs béantes et plus encore avec L'Avenir radieux, avant que le volcan ne retombe comme un soufflé boursouflé...


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Thierry Vernet: « Le beauté est ce qui abolit le temps »». Et cela qui me semble si juste aussi: « Une forme doit avoir les yeux ouverts et le cul fermé »». On ne sait pas trop ce que cela veut dire, mais il y a du vrai.

En lisant un livre de Gérard Vincent je relève cette phrase presque involontaire et fortuite (entre parenthèses) qui lui tombe sous la plume: «Les oiseaux n’écoutent pas la radio», tout en me rappelant que c’est aussi notre porosité, et donc notre capacité d’écouter la radio, qui nous fait humains.


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