Magazine Journal intime

# 47 — le règleumingue

Publié le 11 décembre 2009 par Didier T.

# 47 — LE RÈGLEUMINGUE
Alors s’ouvrit la porte de ma cellule.
Allongé sur le ventre avec les coudes dans le matelas coercitif mais néanmoins accueillant, ma posture la plus fréquente depuis quatre-cinq mois en ces lieux de hautes réjouissances pénitentiaires, je jouais au lézard sur ce malheureux lit à une place, sous le regard de Pierre Mendès France, ou du moins de sa pauvre petite photo papier journal accrochée au mur.
Depuis pas mal de jours je passais le plus terne de mon temps à m’ingurgiter la ‘correspondance’ de Voltaire, une lecture assez raccord avec la situation —et à part les ceusses qui pointent au chômedu ou à la retraite ou qui stationnent à l’hôpital en longue durée pas trop invalidante intellectuellement, où donc ailleurs qu’en prison un citoyen normal peut trouver le temps de lire sérieusement la ‘correspondance’ de Voltaire?
Donc la porte de ma cellule s’ouvrit dans ce bruit si caractéristique, inoubliable pour le restant d’une vie. Un gardien est entré avec une échelle et une barre de fer accrochée à sa ceinture, m’apporter un peu de présence humaine en ces lieux d’aisance toute relative bien que propices à la méditation plus ou moins transcendantale —pas vraiment un de ces palaces où not’Président passe ses vacances, certes, mais pas non plus le fort Montluc du temps de Klaus Barbie. Une ‘maison d’arrêt’, en régime social-démocrate ça porte bien son nom —ça veut dire ce que ça dit, ni plus ni moins, les connaisseurs connaissent, les autres ont le droit d’imaginer.
Ils étaient deux, les gardiens —un qui était resté surveiller à la porte, l’autre qui était rentré avec son matos. Celui qui était rentré je l’aimais bien, un gars du Sud échoué dans le Nord. Vraiment pas le mauvais mec. Il était devenu maton parce qu’il fallait bien payer son loyer et nourrir ses gosses. À l’heure des choix professionnels il avait opté pour le Service Public, il aurait aussi bien pu atterrir à la SNCF ou aux douanes ou à EDF... mais voilà, les carrefours de sa vie furent tels qu’il avait passé ce concours de maton qui lui permettait de couper à l’usine ou à l’agricole, et il avait atterri là... pas superglamour comme travail mais pas trop mal payé, pas très crevant, à l’abri des intempéries, la sécurité de l’emploi, une bonne retraite à la clé avec une ‘espérance de vie’ très supérieure à la moyenne de son milieu d’origine... même à 23 ans et presque toutes mes griffes de lait je pouvais comprendre cette logique que je ne partageais pas, et chacun fait ce qu’il veut ou peut de son segment temporel, hein, du haut de mes propres petits arrangements je n’ai pas de leçons existentielles à donner à autrui avec un mégaphone sur une estrade, et les choses ne sont pas si simples —j’ai pratiqué quelques soi-disant ‘hommes libres’ qui hurlent à la Lune en public mais dont le comportement en privé d’obséquieux sans colonne vertébrale et prêts à tous les reniements en échange d’un peu de monnaie ou de gloriole m’inciteraient plus à passer la soirée avec ce gardien de mon ancienne prison qu’avec de tels révoltés de bar-tabac —‘le perfecto ne fait pas le rebelle’, comme disait Shakespeare, pas plus que l’uniforme fait le larbin. Les hommes, pour s’en faire une idée pas trop superficielle, on sait bien, il faut les voir à l’œuvre sans leur costume de scène, hors-représentation, dans leurs coulisses privées —les choses deviennent tout de suite beaucoup moins tranchées, beaucoup plus instructives.
Mon maton débonnaire, au physique c’était un genre de Gérard Depardieu à 3o ans. Question comportement il était correct avec les pensionnaires qui restaient corrects avec lui, règlement-règlement mais pas salaud, un peu épistémologue à sa façon vu qu’il tenait de la distance sur sa pratique professionnelle. Ce mec avait de la jugeotte, il était conscient du côté ‘Big Band’ de tout ça, camp de vacances forcées pour bonnêts d’ânes sociaux. Un circonspect à sagesse paysanne atavique, les deux godasses bien calées sur le sol. C’était mon gardien préféré. Il avait la rigolade facile et une vision des choses montée sur amortisseurs. Hors présence d’autres taulards je pouvais même un peu le chambrer sans qu’il en prenne ombrage. Il avait capté que me concernant, ma seule ambition était de traverser cette drôle de guerre sans y laisser trop de plumes et si possible en engrangeant certains aspects du monde que je ne pourrais percevoir ailleurs, histoire de ne pas avoir été déplacé pour rien. Bref, il me foutait la paix, je ne le faisais pas chier, et de temps à autres on discutait cinq-dix minutes autour d’une Ricoré, et même que deux-trois fois il était venu me voir exprès, juste pour causer de problèmes d’hommes, il savait que ça resterait entre nous —papoter de la vie, comment elle va ou ne va pas, ou ne va plus, comment elle ira plus tard, ou n’ira pas, ou pas assez, ou trop. Le genre d’homme que si on s’était rencontrés dans des conditions de ‘vie normale’, on serait sans doute devenus copains (dans cette rate, par contre, parmi les surveillants deux-trois assurément se rêvaient en héros de film américain, je ne leur ai pas dit un mot en huit mois —à part ‘oui’ ou ‘non’ quand j’étais obligé de répondre quelque chose, mais c’est pas le sujet, on verra peut-être ça une autre fois). Mon Depardieu jeune, donc, avec lui ça se passait aussi bien que ça pouvait dans de telles circonstances, un méridional sans soleil qui cherchait juste à assurer sa mission sans abuser, ce qui était quand même très largement la majorité des cas chez nos gardiens, du moins dans mon hôtel-restaurant en pension complète.
Alors pendant qu’il poussait son échelle dans mes rares mètres carrés, j’ai montré sa barre de fer du doigt et je lui ai demandé:
— “Y’a une manif étudiante dans l’coin?”
Il m’a regardé un peu fixe, puis avec un petit sourire.
— “Vous savez biengue, té. Je viengue vérifier les barroooheu. Ôôôôô, faiteu pas le malingue!”
— “Ah ben j’me permettrais pas, chef. Faut respecter la hiérarchie, sinon c’est l’anarchie.”
J’y allais mollo dans la glissade, quand même, et dans ma tête je pesais chaque phrase avant de la prononcer —on n’était pas à SuperU, ou alors les caissières avaient bien changé.
La vérification des barreaux c’était une fois tous les quinze jours je crois, ou peut-être une fois par mois, j’ai un peu oublié, ça remonte à loin maintenant et depuis j’ai eu d’autres trucs à mémoriser. Ils s’y mettaient à plusieurs, les matons, par paires, chaque binôme avait son petit périmètre à contrôler à coups de barre de fer pour vérifier que ça sonnait aussi dur que le jour de l’inauguration, vers 1853 —pendant une demi-heure, dans la ratière ça donnait comme un espèce de concerto de Pierre Boulez que nul enregistrement n’immortaliserait pour les générations futures. Et d’ordinaire pendant qu’ils procédaient je ne disais rien, le gars accomplissait son œuvre dans ma cellule tandis que son collègue me gardait à l’œil et ensuite ils repartaient vers la cellule suivante et puis voilà. Mais ce jour-là, face à mon Deupareudiheu du midi, hé bien, comme il était ouvert et qu’il avait de l’humour et que c’était mon gardien préféré, je me suis un peu laissé aller à mes penchants naturels toutefois bien saucisonnés dans des gardes-fous en titane —piano, piano... la provoc’ en milieu confiné c’est de la nitro pour qui est positionné du mauvais côté du porte-clés (de mémoire, la remarque la plus spécieuse que je me sois permise face à un gardien c’était une saillie genre “oui mais je sors dans quelques mois... tandis que vous, vous avez pris perpette” —et j’avais bien selectionné mon client avant de l’ouvrir, ça).
— “Mais je voulais vous demander, chef... pourquoi vous faites ça, là, taper des barreaux qui ne vous ont rien fait?”
— “Depuis le tangue, vous savez biengue. Ôôôôô, vous me faiteu mareucher. C’est poureu les zévazioneugueu.”
— “Ah. Mais... c’est de l’énergie perdue pour rien, du moins dans mon cas. Il me ne reste plus que trois mois à tirer. Si je voulais sortir d’ici, j’aurais pas besoin de m’évader. Il me suffirait de poser une permission de réinsertion et puis de ne pas revenir. Au fond, si je voulais m’évader, c’est vous qui m’ouvrieriez la grande porte avec votre clé. Alors scier les barreaux... sans compter la fatigue que ça représente avec une lime à ongles. Et je suis pas un des frangins Dalton, môa, môssieur, vous savez bien, je suis un espèce de Sacco & Vanzetti qu’aurait pas de comité de soutien pour lutter contre le fachisme. Dans mon cas, vous pourriez vous économiser le ‘tape-tape barreaux’ et aller boire un coup à la place. Mais bon, c’est vous qui voyez.”
— “C’est le règleumingue!”
— “Voilà un argument imparable, je reconnais, du genre qui clôt le débat sur un consensus difficilement discutable. Alors je vous en prie, chef, opérez.”
Il a donc installé son échelle sous la meutrière perchée à trois mètres du sol et pendant qu’il grimpait, je lui ai dit:
— “Faites gaffe! Allez pas vous cabaner, hein, passque le deuxième barreau à gauche est pas mal descellé. Faudrait pas qu’il vous reste dans les mains. Ce serait une mort idiote dans la force de l’âge. Sans compter que des esprits malveillants pourraient me soupçonner de ne pas y être pour rien, ce qui aggraverait considérablement mon triste cas. Et puis on s’aime bien, nous, je souhaite pas votre perte, vous savez bien.”
Il n’a rien répondu, du haut de son échelle il m’a juste balancé un regard de “you know what? I’m happy...”. Et puis il a commencé à taper chaque barreau, constatant que le deuxième à gauche ne produisait pas du tout le même bruit que les autres. Alors il a rengainé sa barre de fer dans l’étui réglementaire conçu à cet effet et il l’a secoué de la main gauche, le barreau descellé, comme s’il branlait Terminator —en se crochetant quand même fermement de la main droite sur un barreau qui avait causé un ‘bing’ normal, comme un bon père de famille qui tient à voir grandir ses enfants. Et je vous assure que pour un jeune trou de balle en freewheelin’ muselé comme je l’étais alors, vu de mon pieu c’était une scène rigolo à observer. Et c’était exactement la même chose à chaque vérification depuis des mois et sans doute même des années, voire des décennies (et nul doute que presque vingt ans plus tard c’est toujours la même chose... dans cette cellule francofranchouille, un assermenté pignole une ou deux fois par mois la bite à “I’ll be back, hasta la vista baby”). Mon Deupareudihieu, je me suis abstenu de commenter son travail manuel —dans cette espèce d’“île aux enfants turbulents” point trop n’en fallait en une seule fois, j’en avais déjà assez commis pour la journée. Et puis ensuite il a encore tout retapé les barreaux en partant de l’autre sens, je suppose que c’était le règleumingue, que de l’entendre ça m’a comme à chaque fois fait penser à “il tape sur des bambous” de Philippe Lavil dans une version ‘les portes du pénitentier’, et je me retenais d’accompagner sa mélodie youkoulelesque d’un “tu l’verras toujours bien dans sa peau quand il prend ce tempo” —Depardieu ou pas, ça n’aurait pas fait un triomphe à Broadway, à peine un “une autre! une autre!” au mitard. Puis il est redescendu, ce mélomane subventionné par l’État. Je me suis contenté de lui sourire en haussant les épaules, et je voyais bien qu’il se sentait pas mal nigaud avec sa barre de fer et son règleumingue, qu’il devait penser à l’inutilité abyssale de tout ça au regard de ma situation de presque libérable qui peut poser une permission de sortie. Il s’est cassé sans rien ajouter, en traînant son échelle tel Laurent Fabius sa conscience. Et deux minutes plus tard, en provenance de la cellule suivante j’ai entendu ‘ping ping’ les barreaux. Ah oui, c’est un métier, “il fabrique sa musique et ça lui va biengue, té”.
Toujours allongé sur le pieu à défaut de hamac, j’ai repris ma correspondance de Voltaire en sifflotant ce doux air des îles, avec un p’tit clin d’œil à Pierre Mendès France qui regardait ça d’un air confraternel, il m’a semblé.
Vous me croirez ou pas mais à la tournée suivante de ‘il tape sur des bameubouheu’, hé bien, figurez-vous qu’après la cellule à ma gauche ils sont passés direct à la cellule à ma droite, les musicos, en zieutant quand même un petit coup par le judas histoire de vérifier que je n’étais ni absent ni les pieds à vingt centimètres du sol —je ne pouvais ni me suicider ni m’évader, j’avais la correspondance de Voltaire à finir. Et voilà que je me retrouvais privé de xylophone, dis donc. C’est pô juste —que si j’aurais eu un avocat, je lui aurais écrit une déchirante supplique de pignou procédurier pour me plaindre de cette dixcrimination au pays des droits eud’l’homme.
Je n’en n’ai parlé à personne, évidemment —au trou, officiellement jamais rien qui dépasse la moyenne, c’est juste du bon sens de simple survivance.
Et partant de là, pour les trois mois qui me restaient à tirer je n’ai plus une seule fois bénéficié d’un concert privé de Philippe Lavil dans ma cellule, terminé les “Tahiti Tuamotu équateur méridien”. Faut croire qu’il avait changé, té, le règleumingue.


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