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Sortir du gouffre

Publié le 19 décembre 2009 par 509
SORTIR DU GOUFFRESORTIR DU GOUFFRE Par Anthony Barbier, ancien membre du groupe des 184
Au sens propre, un gouffre désigne généralement une cavité dont l’entrée s’ouvre dans le sol (par opposition à une caverne ou une grotte, dont l’entrée s’ouvre dans une paroi). Au sens figuré, le gouffre suggère l’idée d’un lieu, d’un phénomène ou d’une chose qui entraîne la disparition brutale de tout ce qui peut y être précipité. Et, dans l’imagerie populaire ou enfantine, un gouffre est un lieu effrayant et dangereux, d’où peuvent surgir toutes sortes de choses horribles et dans lequel toute chose peut disparaître à jamais. (Encyclopédie Wikipédia ; www.wikipedia.org)
J’ai longtemps utilisé la métaphore de la mutation pour chercher à comprendre la situation d’Haïti soumise depuis le tournant des années 80 à un processus assez inconfortable de décomposition accélérée et de recomposition aléatoire des principales institutions du pays, qu’il s’agisse de l’Eglise, de l’Armée, de l’Ecole ou des institutions publiques qui servaient à entretenir ce que le professeur Marcel Gilbert aimait appeler la « classe du pouvoir d’Etat ». Ce « bloc au pouvoir » constitué et mis en place depuis Vincent autour de l’Armée et de l’Eglise catholique pour gérer l’après occupation (première version) n’a jamais pu vraiment faire face aux défis de la globalisation. Celle-ci s’est déployée et continue à se déployer dans le contexte d’une formule de modernité inconciliable avec les stratégies de marronnage des élites au pouvoir. Et, à force de marronner avec les mutations en œuvre au triple niveau de l’Etat, de l’économie et de la culture, ces élites ont fini par conduire le pays dans un tourbillon où personne ou presque, ne sait « Que faire ? » selon la vieille formule du vieux camarade.
Aujourd’hui, c’est bien la métaphore du gouffre qui correspond à la situation haïtienne où nous vivons des temps plutôt difficiles. Temps d’effacements, de disparitions des formes et des structures, mais surtout des valeurs et des repères dans un contexte où la corruption et la trahison sont érigées en système contre les convictions politiques et le respect du bien public ; temps de banalisation des discours, des plus communs comme des plus savants ; temps de ruines économiques et sociales, individuelles et collectives ; temps de fin de règne où l’on découvre surtout des raisons d’incertitude ; mais, par-dessus tout, temps de bilans et perspectives pour l’ensemble des forces politiques et sociales : bien sûr, pour le Président Préval dont le mandat constitutionnel arrive à terme dans environ 15 mois ; pour aussi ces vieilles familles oligarchiques qui ont tout pillé en s’appuyant sur la corruption des autocrates, dictateurs et apprentis dictateurs de Vincent à Préval, mais qui n’ont aujourd’hui que des entreprises en ruines à laisser à leurs héritiers ; enfin, pour les différentes fractions de la gauche haïtienne qui ont conduit ou participé à la conduite des affaires de l’Etat, sous le leadership d’un populisme néo-anarchique visant explicitement à détruire le tissu institutionnel du pays déjà faible au triple niveau de l’Etat, de l’économie et de la culture.
POURRONS-NOUS SORTIR DU GOUFFRE ?
Je pose cette question sans aucune prétention quant à « la » réponse à y apporter. Mais, je souhaite contribuer à cette réponse en analysant les stratégies des différents acteurs nationaux et internationaux en insistant sur la nature et l’impact de ces stratégies sur ce qu’il nous reste encore de pays et de vie collective.
Je parts de l’hypothèse que pour sortir du gouffre il nous faut changer de paradigme. En prenant quelques précautions théoriques et méthodologiques, ne fut-ce que pour préciser de quoi je parle et d’où j’en parle, je commencerai par situer globalement le paradigme que nous devons dépasser. Je suggérerai pour finir quelques pistes d’action en tenant compte des enjeux de la conjoncture. Le pays étant rivé à la survie, le présent servira de trame de fond, mais pour envisager l’avenir, nous devrons prendre distance pour regarder loin, devant nous et derrière nous.
POUR SORTIR DU GOUFFRE IL FAUT CHANGER DE PARADIGME

Paradigme = Vision du monde partagé par une communauté, en particulier par les élites de cette communauté (intellectuels, scientifiques, hommes politiques, entrepreneurs, cadres et professionnels) et qui sert à poser et résoudre les problèmes que vit cette communauté à un moment donné de son histoire.
Remarques :
1) Je parle « d’élite » qui est une catégorie fonctionnelle renvoyant aux positions de pouvoir plutôt que de « classe sociale » qui est une catégorie structurelle renvoyant aux rapports sociaux de production. Car, un paradigme n’est pas une idéologie dominante, mais une approche pratique découlant de et mobilisant des découvertes scientifiques ou des faits avérés pour poser et résoudre les problèmes d’une communauté à un moment donné de son histoire .
2) Ce sont les élites qui donnent forme, configurent et font partager la Vision du monde au reste de la population, mais ces élites elles-mêmes ne la partagent pas au même niveau, ni pour les mêmes intérêts. Ex. : La Constitution de 1987 exprime une vision anti-dictatoriale de la société. Elle a reçu une large adhésion aussi bien au sein des élites qu’au sein des masses haïtiennes. Et cela, au-delà des clivages idéologiques et politiques. Pourtant chacun la lit et bien souvent cherche à l’appliquer au gré de ses intérêts particuliers (individuels et/ou de groupes).
3) Changer de paradigme ne veut nullement dire abandonner l’ancien pour un nouveau qui n’a même pas encore de forme. Le nouveau est accepté de façon moins traumatique quand il est vécu comme une amélioration (élargissement + enrichissement + embellissement) de l’ancien que la majorité de la population connaît. Mais pire, il arrive souvent ce moment particulièrement difficile à vivre où l’ancien n’est plus, alors que le nouveau n’est pas encore là. Alors les forces du changement doivent déployer des stratégies intelligentes, courageuses et mobilisatrices pour faire face aux sirènes de la restauration qui ont pour elles la force des habitudes et surtout de la lassitude et du désarroi d’une part chaque jour plus importants de la population, en particulier les jeunes qui n’ont pas de repère pour juger la dictature alors qu’ils s’impatientent pour arriver au pouvoir.
QUELLES SONT LES CARACTERISTIQUES DE L’ANCIEN AUJOURD’HUI ?
SUR LE PLAN ECONOMIQUE
- Economie de monopole en faveur de quelques familles oligarchiques qui font affaire avec tous les gouvernements de F. Duvalier à René Préval en passant par les militaires et J B Aristide. Publiquement, elles ne « font pas de politique », mais financent les basses œuvres du pouvoir en échange de privilèges et passe-droits.
- Dans le contexte de la privatisation et du climat néolibéral en général, timide émergence d’une petite bourgeoisie techno-bureaucratique qui fait le lien entre l’international, les sommets de l’Etat, la haute fonction publique et les familles oligarchiques. Les éléments de cette petite bourgeoisie techno-bureaucratique font concurrence à la fois aux oligarques et aux hommes politiques. Ils se veulent en effet à la fois investisseurs et gens de pouvoir. Aussi naviguent-ils entre la modernité néolibérale qui accompagne la globalisation et la tradition néo patrimoniale du pouvoir d’Etat.
- Economie criminelle (pas tout-à-fait parallèle comme ailleurs) autour de la drogue et des activités de contrebande commerciale et qui génère une violence jusque là inconnue au pays. Une violence massive et improductive dans le sens qu’elle ne vise pas à produire un ordre, mais à garantir des privilèges et passe droit.
- Economie de la pauvreté à travers des activités de grappillage dans les secteurs populaires urbains (petit commerce de détail, transport fabrication et réparation artisanale) ; et dans le milieu rural (agriculture paysanne parcellaire, artisanat rural et petit commerce de détail, en particulier des produits importés usagés communément appelés « pèpè »)
- Recours excessif à l’aide humanitaire internationale pour suppléer aux insuffisances de l’économie de la pauvreté
SUR LE PLAN POLITIQUE
Il faut situer l’ancien dans le temps récent : 1986-2006, marqué par d’âpres luttes politiques et sociales contre la dictature et pour un nouvel Etat. Pour diverses raisons qu’on pourra expliciter au parcours, les luttes contre la restauration de la dictature ont pris le pas sur la construction du nouvel Etat, la relance de l’économie et l’amélioration des conditions de vie de la population en général, des plus pauvres en particulier.
AUJOURD’HUI
L’Etat est devenu une « entité chaotique ingouvernable », une force de nuisance plutôt qu’un espace de sécurité et de services pour la population.
Les élites politiques sont divisées, atomisées, impuissantes.
L’économie est en lambeau, accusant des retards mortifères par rapport aux défis de la globalisation et surtout aux besoins de la population. Les partisans de la restauration du présidentialisme autocratique et de l’économie de monopole prédominent parmi les élites économiques.
Les classes populaires paysannes et urbaines sont aux abois. Elles font plus que les autres couches les frais de cette aberrante stratégie anarchopopuliste qui consiste à affamer tout le monde pour susciter le besoin de la restauration.

QUELQUES REPERES POUR MIEUX SAISIR CE TEMPS PARADIGMATIQUE A DEPASSER

1986 : Départ du Noyau dur de la dictature et occupation des appareils de l’Etat par les militaires qui cherchent à restaurer sinon la dictature, du moins l’ancien régime.
1986-1987 : Luttes pour définir les lignes de force d’un nouvel Etat fondé sur le droit, la bonne gouvernance et la justice sociale. Ces luttes sont diverses et ne trouvent en fait leur unité que face à l’opposition farouche des militaires enfermés dans des stratégies de restauration. Il est apparu plus facile de lutter contre la dictature plutôt que pour le nouvel Etat. Toutefois, ces luttes ont fini par trouver un point d’équilibre dans la Constitution de 1987 qui projette la vision d’un Etat unitaire et décentralisé, dont la gouvernance est fondée sur un ensemble d’institution qui garantissent les libertés individuelles, l’alternance politique, la structuration et le renouvellement aussi bien de l’appareil d’Etat que de la classe politique, bref l’instauration de la démocratie.
1987- 1990 : Les militaires bloquent l’application de la constitution, mais ils sont de plus en plus discrédités jusqu’à la fermeture illégale et pourtant sans protestation de l’armée par l’anarchopopulisme lavalassien. Mais, en même temps, les luttes sociales et politiques continuent d’approfondir divisions et inégalités au sein des élites comme au sein des masses.
1990-2006 : 16 ans d’anarchopopulisme lavalassien. Il existe entre Aristide et Préval une différence de style et de forme majeure qui a permis à l’un de boucler ses deux mandats alors que l’autre a toujours connu des tumultes qui l’ont emmené en deux fois en exil. Mais les deux demeurent des lavalassiens bon teint qui poursuivent la même stratégie anti institutionnelle contre les partis politiques, contre le parlement, contre la société civile organisée, mais aussi contre l’ensemble des institutions prévues dans la Constitution de 1987.
2006-2009 : Préval est retourné au pouvoir parce qu’il n’avait pas vraiment soulevé de grandes animosités lors de son premier mandat, mais surtout parce que les groupes politiques (incluant la dite société civile) qui avaient mobilisé la nation contre les dérives de Aristide, n’avaient pas eu l’intelligence de constituer une plateforme politique pour gagner les élections et gouverner le pays. Par contre, dès son investiture, Préval a eu cette intelligence en appelant les « partis politiques » et la société civile (incluant l’Eglise et ledit secteur privé) à la définition d’un plan de gouvernement pour les « 25 prochaines années ». Lesly Manigat (2ème aux élections de 2006) et Charlito Baker (3ème) ont décliné, mais les formations de la gauche démocratique (Fusion, OPL, Alliance) une fraction de Fanmi lavalas et l’Union ont accepté.
DEUX CATEGORIES D’OBJECTIFS ETAIENT SENSEES ETRE POURSUIVIES :
LA SECURITE PUBLIQUE ET LA STABILITE POLITICO-INSTITUTIONNELLE

Le développement socio-économique
La poursuite de ces objectifs impliquaient un partage des responsabilités au sein de l’Etat que le Président Préval n’allait jamais admettre, préférant gouverner avec ses amis. Les autres partis ont été utilisés comme figurants à partir de postes ministériels sans grand impact sur l’ensemble gouvernemental. Ils sont associés aux principaux aspects négatifs du gouvernement (corruption, insouciance, sinon irresponsabilité de l’Etat) face aux déboires de la population, sans pouvoir bénéficier des aspects positifs (stabilité et relative sécurité).
Les enjeux aujourd’hui
Constituer une plateforme politique crédible pour gagner les prochaines élections (Législatives, Municipales et Présidentielles) et gouverner le pays.
Dans cette perspective, pourquoi les partis de la gauche démocratique (Fusion OPL, Alyans) n’envisageraient pas des discussions sérieuses avec d’autres (Konba, KOREN, MOSOA, mouvements régionaux type CROSS, etc.) pour la formation d’un nouveau parti (dont le nom reste à déterminer) et qui rechercherait explicitement une alliance électorale puis gouvernementale avec certaines composantes de Lespwa, de Lavalas et du duvaliérisme
Les différentes forces politiques qui ont consenti des sacrifices pour « donner sa chance » au Président Préval, n’ont pas à se culpabiliser ni à s’’auto flageller pour certaines erreurs graves du règne de Préval. Elles n’ont jamais eu les responsabilités qui leur permettraient de contribuer à les éviter. Ce sont les amis et alliés (Monopolistes et oligarchies légitimistes, classes moyennes et intellectuels légitimistes) qui en portent la responsabilité en cherchant à ramener le Président à la stratégie de la restauration du présidentialisme autocratique.
Dans la mesure où il accepte de respecter la volonté constitutionnelle de partir à la fin de son mandat en 2011, le Président Préval n’est pas un adversaire, il peut au contraire être un allié dont l’expérience peut être bénéfique pour le prochain pouvoir. Mais il fait peur en s’associant à des forces occultes pour déstabiliser les autres formations politiques tout en invoquant des amendements constitutionnels qui laissent planer des doutes raisonnables quant à ses intentions à la fin de son mandat. Ses rapports avec l’actuel CEP évoquent la vision d’une crise électorale et institutionnelle dont le pays aimerait bien se passer.
Pour finir, le Président Préval et ses alliés légitimistes, la classe politique, la société civile organisée et tous ces jeunes politiciens qui piaffent d’impatience pour faire sortir « les vieux » afin de tout simplement « prendre leurs places » ont intérêt à prêter attention à la colère qui gronde au sein d’une population de plus en plus affamée. A bien des égards le contexte actuel rappelle celui des émeutes de la faim d’Avril 2008, mais avec des circonstances aggravantes car la population se reconnait de moins en moins dans des politiciens (jeunes ou vieux) qui ont de la difficulté à se faire voir autrement qu’à travers le marronnage, la corruption et la démagogie populiste.
ANTHONY BARBIER
anthonybarbier@hotmail.comYon gwo AYIBOBO pou ou men m zanmi m ki vizite lakou sa pou pwan nouvèl zanmi lakay ak lòt bò dlo.

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