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16. Personne

Publié le 29 décembre 2009 par Irving
-Écrivain ? Vous avez pas la tête d'un écrivain.
Je souffle dans mes mains pour les réchauffer. Elles sont l'une des seules zones de mon corps que mon immense manteau d'hiver n'arrive pas à protéger. Je réponds au camionneur que c'est la tenue que je porte qui fait que je n'ai pas l'air d'un écrivain, et j'essaye aussi de me convaincre moi-même.
Le paysage enneigé défile à toute allure par la fenêtre, mais ne me donne pas l'impression d'avancer. La Suisse n'est plus très loin maintenant, et j'ai une pensée pour Roger resté à l'hôpital, et pour le scooter de Vincent resté à la casse.
Je ne trompe personne avec ma tumeur. Tout le monde sait que j'adore le chocolat et la montagne. La question c'est de savoir si je trouverai approprié de rentrer en France.
Le camionneur me dit que j'ai de la chance qu'il se soit arrêté, parce que très peu de véhicules roulent encore avec la pénurie d'essence qui commence. Je lui demande s'il est français, et il éclate de rire.
-Parlez pas de malheur, répond-il. C'était ma dernière livraison, ensuite je repasse plus la frontière. Votre pays est devenu dangereux, putain...
Je me renfrogne et marmonne quelques phrases mal construites qui rejettent la responsabilité du merdier ambiant sur les gens qui ont voté à droite. Le camionneur ne m'écoute pas vraiment déblatérer, et je suis moi-même incapable d'être totalement convaincu par ce que j'avance. Je deviens prétentieux quand je parle des émeutes, c'est pour ça que j'évite le sujet habituellement.
Mon chauffeur me montre une montagne devant nous, et m'annonce que la Suisse est derrière. La montagne me paraît gigantesque, mais ce n'est probablement qu'une question de perspective. J'ai envie de coller une grande claque dans le dos du camionneur, pour lui dire « Ça y est, ma poule ! ». Au lieu de ça je lui demande son nom, sans doute pour créer une complicité.
-Joell, répond-il fièrement. Avec deux « l ».
Je me présente aussi, et son visage rougeaud et souriant se ferme. Il plisse les yeux et me jette un coup d'œil mauvais, puis reporte son attention sur la route. Le camion commence à gravir une côte pas commode.
-Vous êtes pas le vrai, grogne-t-il.
-Pardon ?
-Le vrai je lis son blog, et je l'ai vu l'autre jour à la télé. Il a une moustache et il est plus maigre.
-Vous lisez le blog ?
Je me rends compte que c'est ma première rencontre avec un lecteur. Et il fallait bien entendu qu'il soit suisse, et qu'il ne me croie pas moi-même. J'essaye de lui expliquer qu'un ami m'a remplacé lors de l'émission télé, mais rien n'y fait.
-De toute façon, rétorque-t-il, je vous imaginerais pas du tout comme ça.
-C'est parce que c'est pas vraiment moi le personnage du blog...
-Bien sûr que si. Ça se sent.
Je lui demande en haussant la voix de ne pas faire sa tête de con. Il monte d'un ton à son tour, pour me traiter d'imposteur. La neige dehors devient rouge à mes yeux, et la cabine du camion rapetisse à vue d'œil. Je sens que je vais exploser son pare-brise si je crie trop fort, ou que vais arracher ma portière si je tape dedans. Alors je me contrôle, et je tente d'expliquer à Joell que si j'étais un imposteur, je me serais sans doute fait passer pour un écrivain plus connu.
-Ou même juste un meilleur écrivain, dis-je en grinçant des dents. Pas un qui écrit de la merde.
Le camion freine brusquement et glisse un peu en arrière avant que Joell n'enclenche le frein à main. La première pensée qui me traverse est qu'il va avoir du mal à redémarrer dans une telle côte.
-Descendez de mon camion, m'ordonne-t-il. Vous êtes un sacré connard. Surtout envers cet auteur qui vous a rien demandé. Moi j'aime bien ce qu'il fait. C'est pas grandiose, mais c'est encore qu'un gamin.
Ne sachant que répondre, j'ouvre la portière et descends du véhicule, un peu honteux. Je rabats la capuche en fourrure de mon manteau avant que mes oreilles aient eu le temps de geler. Par la fenêtre de la cabine, j'observe Joell qui lutte pour faire avancer son camion sur la route enneigée. Quelques minutes passent, pendant lesquelles il fait semblant de ne pas remarquer que je le regarde lutter avec la côte, avant de réussir à faire avancer l'engin. Il s'éloigne sans même m'adresser le moindre doigt d'honneur.
C'est peut-être le vrai début de mes aventures. Perdu dans une montagne immaculée et sauvage, avec un autre pays de l'autre côté. Avec des dragons qui m'attendent cachés dans des grottes, et le peuple des cavernes qui voit en moi un sauveur.
Je remonte la route péniblement, mes pauvres baskets mouillées par la neige ne tardant pas à me geler les orteils. Faire du stop c'est de la merde.
C'est la vie qui recommence, avec un nouveau départ dans un territoire hostile, et une fuite désespérée pour quitter un pays qui ne soigne plus les cancers. Je suis seul face à la pente, et elle est dure à grimper. Je murmure « bordel » pour moi-même, et cherche mes cigarettes avec des doigts gelés.
Je m'y reprends à plusieurs fois pour en allumer une, à cause du vent et de mes mains paralysées. Les bouffées que j'inspire ont le mérite de réchauffer un peu mes poumons.
C'est du style pur. Il n'y a personne, absolument personne. Juste moi et la montagne, moi et la France, moi et ma tumeur au genou. Dieu est loin derrière, et sans doute trop occupé. Mais de toute manière j'aurais mieux voulu crever que de lui demander de l'aide.
Personne. L'abominable homme des neiges c'est moi. Je me joue des sentiers escarpés, et des avalanches. Je remplis mes poumons du grand air à m'en faire péter, et l'altitude me fait sourire comme un con. C'est peut-être le mal des montagnes qui fait que je me sens si bien.
J'attrape une poignée de neige, et la mange juste par caprice. Je suis le roi de la pente, l'alpiniste en chef qui va bouffer la roche. Et si je tombe et que je dévale le versant de la montagne, eh bien je le remonterai.
C'est l'ascension de ma vie, et je suis défoncé à l'oxygène. J'ai du mal à me rappeler précisément du visage de Joell, je suffoque un peu, et chante tout seul des chansons qui me font rire. Chaque bouffée d'air malaxe un peu plus mon cerveau pour en faire du pâté. Avec un rire involontaire, je réalise que je ne sais plus très bien pourquoi je monte la route.
Souriant à m'en faire mal, je tente de me reprendre, respire par petites bouffées, et m'assois quelques instants pour reposer mes muscles. L'impulsion du mouvement que je ne contrôle pas bien me fait m'allonger franchement dans la neige.
Je crois que je vais rester là. Je vais repartir de zéro dans ce pays sauvage. Construire une ville, peut-être, et l'habiter tout seul. On me retrouvera dans quelques années et on s'inspirera de mon modèle de société pour écrire des bouquins qui ne se vendront pas.
Je vivrai de baies congelées et de chamois que je chasserai. Je m'habillerai avec leur peau, et ça m'évitera de porter des fringues faites par des enfants.
Je ferme les yeux, me promettant que c'est pour quelques secondes. C'est une manière comme une autre d'abandonner. Mourir gelé en riant douloureusement, les yeux fermés. Je retourne quelques instants dans mon monde imaginaire qui n'apparaît qu'une fois mes paupières closes. Je plane dans l'obscurité rassurante à la recherche d'un astre où me poser.
Au loin, j'aperçois deux silhouettes jouer au tennis en apesanteur. En me rapprochant, je réalise que ce sont deux géants, et que leur balle est une petite planète. Puis je reconnais les géants : L'un d'eux est Dieu, l'autre Roger Federer.
Dieu remarque ma présence et me confie sur le ton de la plaisanterie que c'est impossible de gagner contre ce putain de suisse. Savoir que même le tout-puissant a ses limites me réconforte un peu, et m'encourage à ouvrir les yeux.
La neige commence à tomber, et quelques flocons viennent ragaillardir mon visage engourdi. Je fais un effort pour cesser de sourire, et maudit la montagne toute entière pour m'avoir empoisonné. Je me dresse sur des jambes tremblantes. Si je le pouvais, je me mettrai un bon coup de pied au cul.
Je reprends ma marche en direction du sommet, et me demande si je ne vais pas m'écrouler arrivé en haut. Trébuchant, les pieds trempés, je grimpe la pente comme un moine shaolin l'escalier monstrueux qui mène à son temple.
Je mets mon esprit sur pilote automatique, et ne compte pas les heures. J'escalade la montagne péniblement, sans vraiment penser à ce que je fais. Et finalement j'arrive au sommet.
Un paysage immense apparaît soudain, fait de montagnes éloignées les unes des autres, blanches et majestueuses. Je suis sur la plus haute de toutes, et le panorama manque de me faire retomber dans l'hilarité.
J'évite d'inspirer trop profondément, car l'air est plus chargé en oxygène que jamais. Je passe quelques minutes à admirer en silence le début de ce nouveau pays. Qui sait ce qui m'attend au détour d'un rocher ou d'une crevasse. Des gens à l'accent bizarre, du chocolat, et si j'ai de la chance un bon chirurgien.
Je retire mon immense manteau d'hiver, et le froid vient mordiller mon corps. Je vais me placer au bord d'un ravin, face au vide, avec la Suisse à perte de vue. Je saisis les manches du gigantesque vêtement. C'est lui qui fait de moi un chevalier, et c'est lui qui me met à l'abri des dangers.
Je lève le manteau au dessus de ma tête, en me cramponnant aux manches. Je saute dans le vide, et la toile se tend comme les ailes d'un deltaplane. J'agrippe de toutes mes forces les manches, tandis que le vent m'emporte dans une pente douce, en direction de l'horizon.
C'est plus facile à redescendre qu'à monter.
Les camionneurs me font bien marrer. Je plane tranquillement vers ce nouveau pays, esquivant les montagnes. Je souris à pleines dents, mais cette fois ce n'est pas à cause du mal des montagnes.
Ce qui me fait marrer, c'est que ce ne soit que le début.
Note : Idée du mal des montagnes pas très réaliste (mais bon, en même temps...)
Prochainement : Roger Federer

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