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Atlantique, été 1976

Publié le 16 février 2010 par Kranzler
Atlantique, été 1976

Une plage.


Pas immense. Peut-être cent mètres de long. Environ cent mètres aussi la distance entre le pied de la falaise et le bord de l’eau lorsque, par gros coefficient de marée, la mer se retire très loin.


Du sable sec, lorsque la mer remonte très haut, il n’en reste pas beaucoup. Une frange de quelques mètres. On voit les gens progressivement reculer au fur et à mesure de la montée des flots. Rétrécissement de l’espace. Les serviettes se rapprochent les unes des autres. Les parasols aussi. On commence à se sentir un peu à l’étroit.


Pas tant que ça, dans le fond. C’est une plage un peu planquée, invisible de la route. Une plage où l’on n’est jamais serré. Ou alors, lorsque cela arrive, c’est parce que les vagues montent très haut. Avec la pelle, il faut construire des remparts de sable. Des remparts qui atteignent rarement plus d’un mètre de haut. Ils n’ont pas le temps. Ils s’écroulent. Il faut recommencer.


C’est le Sud Bretagne. C’est la rive nord de l’estuaire de la Loire. La bouche est tellement large à cet endroit que d’une pointe à l’autre elle doit faire dans les vingt kilomètres. Au loin un phare qui s’appelle le Grand Charpentier. Sur la droite, le sémaphore de Chémoulin. Droit devant à environ cinquante kilomètres, Noirmoutier – qu’on devine, par très beau temps. Juste un centimètre au dessus de l'eau. Un simple trait.


Une plage d’habitués. Des familles qui viennent là en vacances depuis longtemps, certaines depuis dix ans, certaines depuis le double. Des visages connus mais pas collants. Entre le milieu et la fin des années 70. Des parisiens, de gens du nord, et mes copains de Manosque les Bouillot qui passent tout l’été chez leur grand-mère bretonne.


La sieste en plein soleil, parce que j’ai nagé jusqu'à l'écoeurement. Entre le bruit des vagues qui viennent mourir sur le bord, les conversations. Elles ne sont pas gênantes, ici. Et les jours de vent, le sable non plus n’est pas embêtant parce que c’est une plage un peu encaissée, protégée par la falaise. Ce sont surtout les dames qu’on entend parler. De tout et de rien.


- Le jeune homme qui fait de la pêche sous-marine, il n’est pas là aujourd’hui ?

- On dirait que non. En tout cas on ne voit pas son zodiac.

- Et bien, c’est dommage. Ce beau poisson qu’il rapporte. On peut être sûr qu’il est frais.

- Comme vous dîtes. Et pas besoin de vérifier. Du poisson qui sort de l’eau. Moi je lui en ai pris hier. Il était un peu surpris parce qu’il pêche pour son plaisir, pas pour vendre. Deux bars. Je les ai faits au four, avec des champignons – un régal.

- Il viendra aujourd’hui, vous croyez ?

- Ca, on ne peut pas savoir. Il va là où le courant est bon, et ce n’est pas forcément le même endroit deux jours de suite. on ne peut jamais savoir.


- Malgré toutes ces histoires qu’elle fait, on est obligé de dire qu’elle est belle.

- Je suis d’accord avec vous. Tenez, je serais bien incapable de dire si elle est toujours avec Richard Burton.

- Il y a un film avec elle cette semaine à la télévision ?

- Oui, c’est pour ça qu’elle est en couverture de télé 7 jours. Cléopâtre.
- Un beau film, je l’ai vu. Mais, dîtes donc, elle a une cicatrice sur la gorge ? Je n’avais encore jamais remarqué.

- La typhoïde. J’ai lu ça quelque part.

- La typhoïde ? Les actrices, il leur arrive toujours quelque chose. Elles doivent faire ça pour leur publicité. Je préfère Grace Kelly. Elle est plus distinguée.

- Et bien il y aussi un film avec elle. Mardi, je crois. Celui avec Cary Grant. Voilà : La Main au Collet.

- Celui-là, j’ai beau faire, je le confonds toujours avec Gary Cooper. Mais je les aime bien tous les deux, alors ce n’est pas bien grave.
- C’est Match, que vous lisez ?

- Oui. La Caroline de Monaco commence à faire parler d’elle. Elle fréquente.
- A propos, le grand garçon qui dort là-bas, avec le maillot de bain bleu foncé, c’est le petit Kranzler ?

- Oui. Un vrai jeune homme maintenant. Dire qu’on l’a connu tout petit.
- En quelle classe il peut être, à présent ? En troisième ? Et quelle jolie couleur de bronzage.

- C’est facile, quand on a la plage en bas de chez soi. Ici, ils se baignent dès le mois de mai. Pensez si ça leur fait de l’avance. Chaque année quand j’arrive c’est pareil : je suis blanche blanche blanche et lui, déjà tout cuivré. Oui, en troisième je pense.

- Il a déjà une connaissance, sûrement.

- Oui, sûrement.

- En tout cas, cette année, il fait une chaleur terrible. Ils disent que ça va être la canicule.


- Tu l’as trouvée bonne, l’eau, chéri ?

- Parfaite. Juste un peu fraîche. Tu regardes quoi, derrière tes lunettes de soleil ?

- Les gens. Je regarde les gens et je trouve qu’il y en a moins que les autres années.

- C’est la crise, que veux-tu. Un mois de location, ça devient de plus en plus difficile. Tiens, nous, s’il n’y avait pas la maison de ta mère, je ne sais pas si on pourrait.

- Alors ma mère, finalement, elle n’a donc pas que des défauts.

- Tu crois que c’est utile de remettre ça sur le tapis ? Et ça va te servir à quoi, ce tartinage ? Tu ne trouves pas que tu fais déjà assez sardine à l’huile comme ça ?

- C’est mon droit, te ferais-je remarquer. Ma crème solaire et moi, on te dit zut. Et d’ailleurs pousse-toi un peu. Tu me caches le soleil.
- Ca ne changera pas grand-chose. Tu repartiras comme tu es arrivée. Blanche. Et là, je trouve que tu es … luisante.


Dix huit heures. Avant de rentrer je sais que j’ai encore le temps de nager longuement. Je sais aussi que vais bien dormir. M’endormir en une seconde. Demain matin, comme les autres jours, je viendrai faire ici ma première promenade vers huit heures. Pour saluer la mer. Regarder de quelle couleur elle est. Comme tous les matins en cette saison elle sera couverte de goélands. Je descendrai le grand escalier aussi doucement que je peux. Mais rien n’y fera. En m’apercevant, ils s’envoleront en une seule fois, d’une façon synchronisée, laissant le sable incrusté des empreintes de leur pattes, qui forment une pluie de milliers d’étoiles.


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