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Primaire III

Publié le 11 janvier 2010 par Dirrtyfrank
Primaire III

Alain eut enfin un déclic, celui de regarder dans son rétroviseur un peu cassé. Il voulait se retourner sur son passé qu’il n’avait jamais véritablement exploré. Œdipe raté ou inexistant? Toujours un peu des deux. Effectivement, certaines coïncidences ne pouvaient plus être occultées. Il s’est vite rendu compte que toute sa vie était régie par une sorte de déterminisme numérique. Il avait accepté et surtout il avait élaboré tout un système simplifié qui le ravissait quotidiennement. Puisque tout ce qu’il avait entrepris, et surtout réussi, correspondait à une suite logique ou aléatoire de deux simples chiffres, il ne pouvait se convaincre que d’autres chiffres puissent le rendre heureux. Hors de question que les multiples et autres indivisibles puissent intégrer sa petite routine bien huilée. Exception faite aux nombres premiers qui conservait un peu de sympathie à ses yeux. Sa vie était formatée selon des règles précises et il n’avait surtout pas envie d’en changer. Il avait décidé d’occulter complètement, avec une jouissance toute calculée, la présence de ces nombres indélicats, estimant qu’ils ne servaient à rien d’autre que de compliquer l’existence des gens puisque toute réflexion, toute démonstration pouvait se faire avec le système binaire.

Sa vie quotidienne était devenue au fil des années bissextiles, une suite infinie de 0 et de 1. Il était sur le point de comprendre ses drôles de manies et ses persévérances stupides. Habitudes devenues religion, devenus sacerdoce. Son livre de chevet, les « 1001 nuits » avec sa délicieuse Sherazade, femme abandonnée comme sa mère. Il retrouvait son enfance perdue en se plongeant dans « les 101 Dalmatiens » et il se passait en boucle l’album ‘101’ de Depeche Mode. Bien sûr, il s’autorisait l’achat de singles d’artistes à la carrière fugace. Il se passait aussi en boucle la chanson « Zero Chance » de Soundgarden car il trouvait les paroles remplies d’espoir (« They say if you look hard – You’ll find your way back home – born without a friend – and bound to die alone »). Sans compter son admiration forcenée pour Karl Zéro, homme tronc sans véritable intérêt. Un paysage culturel plutôt étroit, mais qui avait l’avantage de lui renvoyer un reflet fidèle de ses attentes. Il était de toute façon hors de questions de se taper des films comme ‘8 femmes’, ‘Les 7 Mercenaires’ ou « Se7en »…trop glauques et inappropriés.

Il n’avait connu qu’un ‘grand amour’, le grand amour de sa vie. Une fille bien sous tous rapports, ce qui a eu l’effet de lui faire peur assez vite. Il la rencontra lors d’un séminaire d’informaticiens dans la Somme. Après un coup de 100 et comme un coup du sort, il lui annonça qu’il se séparait d’elle le soir où ils fêtaient leur 1 an de vie commune. Aller plus avant aurait été inutile. Une relation plutôt stoïque, une année sans même avoir touché au fruit défendu. Il n’eût jamais le courage de se mettre avec une autre fille. Cet amour unique lui suffisait et il voulait garder un souvenir impérissable de Luna. Il en était même arrivé à détester les couples qui marchent dans la rue, deux par deux. Du coup, il avait toujours trainé avec un groupe d’une dizaine de mecs un peu barrés, que des numéros dix dans cette team. C’était la grande vie, un verre par-ci, une soirée par-là. Rien d’exceptionnel mais ce monde hiérarchisé le rassurait. Lors de ces soirées de célibataires endurcis, l’assistance échappait rarement à ses grandes tirades sur l’évidence que le 0 et le 1 avaient sauvé le monde ou tenté de le faire depuis la nuit des temps et que si on n’y prenait pas garde, la rigueur de ce qui nous entourait risquait d’être déstabilisée. N’y avait-il pas eu les 10 commandements qui avaient été le fondement du respect de soi et d’autrui. Jésus n’aurait pas eu tous ces problèmes avec Judas si il avait eu la présence d’esprit de ne sélectionner qu’un groupe de 11 apôtres. Est-ce que nous n’aurions pas profité d’une autre scène de cul mémorable si Kim Basinger était restée un peu plus que 9 semaines ½ ? Et surtout, est-ce que les douze salopards n’auraient pas été moins cons si il y en avait 1 ou 2 de moins ? Autant d’affirmations qui laissaient pantois et amusés. Tout le monde respectait Alain pour ses convictions mais aussi pour son humour pas vraiment voulu. En tout cas, son intelligence nous impressionnait et son exigence vis-à-vis de ses deux chiffres bluffait complètement.

Ce monde manichéen était donc devenu le seul monde qui valait, comme si la simplicité du tout noir/tout blanc avait ombré son style de vie, le Feng Shui du binaire. Le Yin et le Yang numérique, l’Etre et le Néant de Jean-Paul le numérologue. Il se considérait heureux, homme libre dans son propre système étriqué, jusqu’au jour où tout bascula dans une sorte de 4ème dimension.

Cette journée ne pouvait que se passer parfaitement. Il arborait un large sourire, derrière la vitre du bus 101 qui l’amenait chez lui, pantois de cette vie qui évitait toutes les complications qu’avaient l’air de vivre les autres. Nous étions le 11 septembre 01. Cette journée était placée sous le signe de la félicité, il en était absolument certain. Quand il rentra chez lui, il alluma machinalement sa télévision. De toute façon il ne regardait que TF1. PPDA avait l’air plus triste que d’habitude, moumoute ébouriffée et gueule à coucher dehors, rue de Passy. Il parlait de New York, première place financière et mégalopole occidentale au monde.

Et la chose que personne n’avait jamais osé imaginer était en train de se produire devant ses yeux ébahis. Les tours du World Trade Center avaient été victimes d’un attentat d’envergure internationale, et avec elles, des milliers de personnes avaient péri sous les décombres, gravas et nuages de poussière épaisse. Un monde occidental qui avait essuyé d’un coup de manche propagandiste de nombreuses menaces jusqu’alors, venait d’être victime de la folie de quelques hommes. « L’ordre mondial défié » hurlait Le Monde en Une, mais c’était surtout le monde d’Alain qui était défié. Les tours s’étaient écroulées dans le centre névralgique de la ville la plus influente du monde, entraînant dans sa chute le système binaire qu’il s’était construit au fil des années. Les tours les plus célèbres, ces imposants et stylés 1, ces barres de glaces et de métal, lancés vers le ciel comme un espoir lancé à la face du monde. Ces 1, si robustes, inébranlables et imposants qui étaient devenus le symbole de la réussite et de l’ambition des hommes, avaient succombés de la faute de la foi macabre d’autres hommes. Ces 1 majestueux et uniques s’étaient violemment abattus sur le Ground 0.

Il y avait donc des gens mal attentionnés qui en voulaient de façon évidente aux chiffres qui avaient façonné sa vie. Et qui en plus avaient mis d’énormes moyens pour y mettre fin – certainement, des chèques avec beaucoup de zéros derrière. Quelle ironie ! Il avait pris cette catastrophe comme une insulte personnelle, un défi insoutenable lancé à la face de son œuvre, de son mode de vie, de son fonctionnement. Si il ne restait qu’une seule personne pour défendre ces deux chiffres, il serait celui là. Il était devenu l’Elu, seul contre tous, unique personne à comprendre la gravité de l’ampleur du message de cet acte meurtrier.

(© Dessin: Stéphane Renot)


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