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Criminelle à visage humain

Publié le 02 mars 2010 par Jlk

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Régis Jauffret revisite l’affaire Stern au miroir du roman, en se glissant dans la peau de la meurtrière. Du grand art !
Il y a tout juste cinq ans, le 1er mars 2005, le richissime banquier Edouard Stern, figure du gotha international, fut retrouvé mort à Genève, le corps gainé d’une combinaison de latex familière aux adeptes de l’érotisme sado-masochiste, ligoté et criblé de quatre balles. Identifiée comme la coupable de ce meurtre sordide en milieu chic, Cécile Brossard, « secrétaire sexuelle » quadra du milliardaire, fut jugée et condamnée à huit ans et demi de prison. Au procès assistait le romancier français Régis Jauffret (déjà connu pour une œuvre noire, notamment avec Asiles de fous, prix Femina 2005), qui en rendit compte dans Le Nouvel Observateur, comme l’avait fait Emmanuel Carrère, lui aussi romancier de premier rang, d’un autre mémorable procès, du faux médecin mythomane Jean-Claude Romand qui tua tous ses proches.
Or le rapprochement lance évidemment la question : pourquoi ce passage des faits à la fiction ? En quoi le roman permet-il d’aller « plus loin » que le seul reportage ? Avec L’Adversaire (Gallimard 2002) avait répondu par une véritable immersion dans le milieu fréquenté par Romand, qu’il avait approché personnellement. Tout autre est la démarche de Régis Jauffret, qui se coule littéralement dans le personnage de la criminelle (jamais nommée, pas plus que Stern) dont il raconte les tribulations au fil de la longue fugue, jusqu’en Australie, qui suit immédiatement son meurtre avant qu’elle ne se livre à la police.
Dans la foulée, on revit par sa voix une aventure passionnelle immédiatement marquée par la personnalité très ambivalente du banquier, mélange de dominateur cynique passionné d’armes et de fils à maman blessé se pelotonnant auprès de sa maîtresse en lui confessant sa « peur des loups ». Le mari, aussi malin que falot, admet que sa conjointe devienne son « chéquier vivant » avec son rival qui l’humilie, mais la relation triangulaire se complique encore avec les enfants du banquier que la double vie glauque de leur père traumatisera. La narratrice le comprend d’autant mieux que sa propre enfance a été une horreur, violée qu’elle fut à douze ans par une ami de sa mère et terrorisée par un père lubrique.
Mais il y a eu de beaux moments dans cette passion, représentant plus qu’une banale relation tarifée. « Il était le seul homme à m’avoir à ce point voulue», il lui dit à un moment donné qu’il aimerait une enfant d’elle, puis lui offre un million en guise de « bébé » de substitution, dont il lui refuse finalement la garde. Et les coups, les vexations, la goujaterie, la guerre des sexes et des classes de faire florès : «Il exigeait que je le maltraite. C’était un ordre. Une prérogative de son pouvoir absolu. De la dominatrice, il a toujours été le maître ».
Dans son préambule, Régis Jauffret affirme que « la fiction éclaire comme une torche ». Mais il dit aussi que « la fiction ment ». Le romancier fait parfois violence à la logique policière pour fouiller la déraison humaine, passions et perversités, folie, pur amour… Il y a de tout ça dans ce roman net et cinglant, qui n’excuse personne et qui diffuse cependant une réelle compassion non sentimentale.
Régis Jauffret. Sévère. Seuil, 168p.


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