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Temps de cerveau disponible

Publié le 22 mars 2010 par Dalyna

Temps de cerveau disponible

Il y a quelques jours, le »Jeu de la mort« , inspiré de l’expérience de Milgram, était diffusé sur France 2, suivi d’un documentaire de Christophe Nick intitulé « Temps de cerveau disponible« . Suite à cela, des intervenants comme Morandini et David Abiker se sont retrouvés autour d’un débat sur la question. Mon cerveau ne devait pas être très disponible à ce moment-là car je n’ai vraiment pas compris l’intérêt de l’ensemble, qui ne faisait que défoncer des portes ouvertes.

Dans le documentaire de Christophe Nick, qui est par ailleurs un bon journaliste, nous pouvions voir des images d’archives sur l’évolution de la télévision, de l’ORTF à la privatisation des chaînes. On nous montrait l’évolution des programmes TV, de « Psy-Show », ancêtre de Mireille Dumas, à Koh Lanta, en passant par la Star Académy. Comme seuls commentaires, celui de la voix-off, journaliste qui a réalisé ce documentaire, ainsi que l’unique point de vue du philosophe Bernard Stiegler qui dénonce tantôt l’exhibitionnisme du Loft, tantôt le sadisme de Koh Lanta, quand sur l’une des épreuves, les candidats doivent avaler de grosses limaces. Bon, et puis après ? Après, rien. C’est ça le problème. C’est qu’on est là, devant sa télé, le cerveau entièrement disponible pour recevoir une information pertinente… Mais elle ne viendra jamais. Les documentaires ainsi que le débat qui suivra ne se résument en réalité qu’à une banale prise de position contre la télé-réalité et Endemol.

Là où ça aurait pu être un super documentaire dénonçant la manipulation des masses par la télévision, comme instrument politique par exemple, Christophe Nick, lui, s’est limité à rester dans le champs de la télé-réalité. C’est vu et revu, et j’ai l’impression que ça manque de courage. C’est facile de taper sur la télé-réalité, dire que Star Ac’, c’est débile ou que le Loft c’est voyeuriste, mais ça, ma foi, tout le monde le sait déjà. Et malgré toutes les interventions du philosophe Bernard Stiegler qui tente de démontrer que la télévision est dangereuse, ou une autre intervenante qui nous explique que Koh Lanta valorise la consommation quand elle offre des steacks aux candidats affamés, je n’arrive pas à comprendre l’intérêt de ces documentaires. Toutes les déclarations sur le sadisme, ou la prétendue libération des pulsions chez les individus par ces émissions étaient très tirées par les cheveux. Il aurait été plus judicieux de faire une enquête psycho-sociologique sur l’influence de la télévision sur le comportement des individus avec des réactions non pas fantasmées mais réelles, plutôt que de faire hypothèses sur hypothèses sans aucune preuve. Parler de pulsions libérées… Je ne sais pas mais quand on regarde le monde de l’entreprise, je ne les vois pas beaucoup les pulsions moi. Jamais vu un collègue insulter son boss à la Moundir, parce qu’il a vu ça la veille sur Koh Lanta.

Je pense que les intellectuels fantasment beaucoup sur le pouvoir de la télévision alors qu’elle n’est que le reflet de notre société. Si c’est pour critiquer la tromperie facile, la perfection, la compétition, la performance sexuelle et la beauté physique, pourquoi  ne pas avoir fait un documentaire « Jusqu’où va notre société ? », c’eût été plus juste. Car de toutes ces émissions qu’on nous montrent, débilisantes ou pas, je n’ai pas vu quelque chose qui n’existe pas dans notre société. Tromper son partenaire (Ile de la Tentation) est-ce une invention de la télévision ? Nos enfants ont-ils eu besoin de la télévision et des émissions de relooking pour se rendre compte de l’importance du physique (Nouveau look pour une nouvelle vie) dans notre société alors qu’au bac à sable, tous s’interpellent par les doux noms de « squelettor », « grosse vache », « chemin de fer », « serpent à lunettes » etc ? Sur le concept de sélection que dénonçait le philosophe (Maillon faible), est-ce que cela n’existe pas dans la réalité ? Dès le CP, les enfants intègrent la sélection, la compétition avec les résultats scolaires et les systèmes de notations. Pourquoi alors prendre les gens pour des imbéciles, en accablant la télévision de tous les maux alors qu’ils sont monnaie courante par ailleurs ?

Le message de ces documentaires est aussi très infantilisant et déresponsabilisant vis à vis des télespectateurs. Pendant qu’on les entend débattre sur la violence de telle émission, on ne peut pas s’empêcher de se demander s’ils ne prennent pas les gens un peu pour des tétards. Le téléspectateur est perçu comme un être tellement con qu’il ne peut pas faire la distinction entre une émission de télévision et la réalité. Comme quelqu’un qui accessoirement n’éduque pas son enfant, puisque ceux-ci sont les premiers menacés par la télé, ce qui suppose que ses parents le plantent devant l’écran sans rien expliquer ni rien encadrer. Dans les faits, tout le monde sait que cela ne fonctionne pas comme ça. L’expérience « Jeu de la mort » n’a donc rien démontré  de spécifique à la télévision, mais n’a fait que reprendre l’expérience Milgram sur l’obéissance et l’autorité.

Et puis, pendant qu’on parle des émissions de télé-réalité, on ne parle pas du reste. Je ne suis pas friande de toutes ces émissions et ne milite pas pour leur gloire. Mais je dois dire que je préférerais toujours un programme comme Koh Lanta, qui ne se veut que divertissant, à un JT contenant de fausses images, faux commentaires, fausses informations, fausses analyses, et devenant instrument de manipulation politique (suivez mon regard, l’insécurité de 2002 et le triomphe de Le Pen, ou plus récemment les Bessonneries et le retour du FN). Avec Koh Lanta, au moins la couleur est annoncée. Qu’ils veuillent m’appâter avec du steack, ou que la pub qui suit soit celle de Charal, je m’en tape, c’est le jeu, on le sait bien que la télévision vit de la publicité. Mais que l’on présente un JT en avançant une objectivité journalistique, et une neutralité politique, alors que l’on découvre chaque jour des alliances (amoureuses, économiques, politiques) qui influent fortement sur le journalisme, ça me semble beaucoup plus grave. Et c’est vraiment dommage que ce documentaire soit passé à côté. Pourtant, l’actu y était favorable, les communiqués du CSA lus par Chazal sur les « erreurs » commises lors de son JT, ou d’Anne-Sophie Lapix pour Canal + auraient été parfaits pour lancer le sujet. Après, je me doute bien qu’un documentaire pareil ne sera diffusé sur aucune des grandes chaînes avec cette thématique. Mais là encore, je pense qu’il vaut mieux ne rien dire, que faire semblant de dire.


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