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Pickpocket V

Publié le 31 mars 2010 par Dirrtyfrank
Pickpocket V

Dès le lendemain, Lulu prépara de grandes feuilles de papier afin de les coller partout sur les murs suintants du métro. Il fallait un message précis mais peu explicite, il ne devait être compris que par Elle. La discrétion allait sûrement La rassurer, La pousserait à obtempérer facilement à la transaction proposée. Les murs des stations de la ligne 2 étaient recouverts de l’écriture enfantine de Lulu et il fallait toujours renouveler les affiches du fait du zèle du personnel de nettoyage chaque matin. Le message mentionnait un rendez-vous mystérieux sur le Pont de l’Alma, le dimanche soir à 1h du matin – pas grand monde dans le coin à cette heure-là. Il avait concocté une annonce sortie de son imagination limitée, bien étrange pour le commun des mortels mais qui avait l’avantage d’être directe pour son Interlocutrice : ‘Quelques morceaux de vies passées valent bien 20.000 en petites coupures'. Il espérait le moins d'embrouille possible, surtout avec une Partenaire aussi peu volubile.

Il était certain que sa Compagne d'infortune se présenterait au rendez-vous proposé. Pas un badaud ne venait troubler la ville qui brillait encore par endroit. La Tour Eiffel venait de s’effacer à l’instant, ne donnant l’espoir que de quelques scintillements un peu plus tard. Un bateau-mouche à moitié vide passait parfois, crépitant de flashes incongrus. Il s’alluma une cigarette pour cacher sa nervosité derrière une fumée très éphémère, balayée par la brise. Il vit une ombre se dirigeait calmement vers lui. Le rendez-vous allait bien avoir lieu. A l’heure précise, la Vieille Dame se trouvait sur l'autre rive de la Seine. On ne discernait pas son visage mais l'allure générale ne faisait aucun doute qu’il s’agissait d’Elle… ou d’une Collègue. Personne à l'horizon dans la brume étouffante des nuits d’été de la capitale. Seulement 2 personnes avec chacun un sac à la main. Ambiance garantie. On aurait dit une gare désaffectée avec deux voyageurs qui auraient raté le dernier train. Inutile de vous faire un dessin pour ce qui est de la transaction. Tout le monde a déjà vu un échange de prisonniers au Check Point Charly, dans un brouillard à couper au couteau - il ne manquait que les bergers allemands pour l'ambiance sonore. Et ben, c'était ça, exactement ça. Une ambiance de film des années 60 avec ce silence ponctué des bruits de la ville presque endormie. Une vision d’ensemble vraiment mortelle.

Lulu était contrarié par deux choses : il détestait les endroits déserts et encore moins les endroits à l'air libre, lui l’agoraphobe refoulé. Pourtant, c'est lui qui avait choisi le Pont de l’Alma. Il pensait que c'était bon pour le souvenir, un peu symbolique, il y avait un côté mystérieux et glamour, plus facile à décrire au moment de vendre son histoire à Hollywood dans quelques mois. Après quelques secondes de réflexion, il fallait se rendre à l'évidence. Il avait choisi cet endroit parce qu’il n’avait pas trop réfléchi en fait.

La Mort et Lulu se rapprochaient à pas lents et solennels. Une ambiance a vous donner des frissons dans le dos (plus probable pour lui que pour la Mante Religieuse). Ils étaient maintenant face à face. La Vieille Dame n'avait pas vieilli depuis la dernière fois. C’est avantageux d'être déjà morte. Elle tendit le sac à Lulu, un sac du même style que le premier, pas vraiment pratique dans le genre. Pas un mot ne vint ponctuer l'échange. Tout avait l'air de fonctionner, comme si l'argent n'était pas un problème pour l'entreprise 'Mort'. En même temps, si on ne pouvait pas faire confiance à la Mort elle-même, où allait le monde ? Lulu tendit lui aussi le vieux sac noir à la Vieille Dame. Quelques cris étouffés s'échappèrent du bagage, ce qui La fit ricaner tout en regardant Lulu dans les yeux. Lui aussi ne put s'empêcher d'esquisser un petit sourire nerveux. Quand l'échange fut fait, il ne put s'empêcher de dire 'Merci et…à bientôt'. La Vieille s’exprima pour la première fois, ce qui le fit bondir. Une voix caverneuse et hautaine sortit de sa bouche odorante. 'Oui, c'est cela jeune homme. A très bientôt'.

Les deux se séparèrent sans heurts, sans animosité, retournant chacun de son côté du pont. Pas un regard de travers. Lulu trouva cela extrêmement simple. De l'argent gagné honnêtement, ou presque. Qui lui en voudrait d'avoir arnaqué un peu la Mort? Personne ne viendrait se plaindre. On ne lui connaissait pas vraiment de très bons amis pour défendre ses intérêts. Il sentait que la pression était enfin retombée. Les quelques jours qu'il avait vécus l'avaient éprouvé. Il était extrêmement fatigué, ses jambes se dérobaient un peu sous lui, il ressentit quelques vertiges et sa vue se fit plus trouble. L'envie de vomir et le cœur qui battait très fort ne le rassurèrent pas non plus. Il mit ça sur le compte de cette histoire incroyable qu'il avait vécue et qui, maintenant, faisait partie du passé. Malgré ses symptômes impressionnants et plutôt soudains, Lulu se sentit protégé de l’Affreuse et dés qu’il put, il se posa sur un banc non lieu du lieu de l’échange. Il ne put s'empêcher de poser par terre ce que la Mort lui avait livré et de vérifier que les billets étaient bien là. Un bon paquet de pognon était au bout du calvaire. De toute façon, il ne pouvait attendre de se traîner difficilement jusqu'à chez lui pour tout vérifier et de se remettre de toutes ces émotions. Ses dernières forces le fuyaient, c’était plutôt inquiétant. Tout en s'essuyant le front qui perlait, il ouvrit la fermeture éclair avec difficulté et, il eut une très mauvaise surprise. Il découvrit des milliers de papiers blancs dont certains s’envolèrent dans le ciel de Paris, emportés par le vent léger des nuits calmes. Sur chacun d’entre eux, Lulu pouvait y lire le même message 'Lors de l'échange, je vous ai subtilisé votre âme. Je suis sûre qu'en tant que professionnel, vous ne m'en voudrez pas'.

Lulu se retourna et vit la Mort en face. Elle agitait le bras de façon douce et macabre, elle le narguait ouvertement. Lulu avait de plus en plus de mal à discerner les éléments qui l’entouraient, les couleurs, les odeurs... Son corps fuyait tout doucement. Il n’y avait plus de recours à cette histoire banale devenue tragique. La Vieille Dame en Noir se confondait maintenant avec son environnement. Lulu avait le souffle de plus en plus court. Cette Pute lui avait fait le Baiser du Tueur, que l'on pouvait nommer pour la circonstance le Baiser de la Mort. A force de subtiliser la vie des gens, on finit toujours par ne plus prendre soin de la sienne. Il avait cru qu’il pouvait sortir gagnant de cette histoire de fou. Lulu vit la Vieille Dame se diriger vers la bouche de métro le plus proche, il ne lui restait que quelques minutes pour prendre la dernière rame et livrer les pauvres âmes dont la sienne à bon port. Ce fut sa dernière image et le dernier vol dont il fut l’un des protagonistes. Sur un pont isolé, un peu facile non…


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