La décharge de méchancetés que j’envoyais en votre direction, je l’ai gardée pour moi dans mon rêve. À la place, je vous ai écrit que j’aimais mille fois plus André Carpentier que vous en pensant que j’usais d’une arme de destruction massive qui avait fait ses preuves. Au matin, le seul et unique cours de création littéraire auquel j’ai daigné assister m’est revenu en tête et avec lui, professeur Carpentier. Je me rappelle surtout qu’après un an et demi de cours théoriques puisés dans le profil « perspective critique », sans doute parce que j’en étais venue à intégrer que j’avais l’œil critique à force de commentaires, tu critiques tout, tout, tout, venant de la mère et qu’il me semblait qu’il fallait que je fasse de ma capacité d’analyse une future voie professionnelle sublimée (que sais-je?), après un an et demi, profondément saturée de théories, j’ai glissé à mon horaire, la semaine même de la rentrée scolaire, un cours de création. Il figura à mon agenda une semaine, le temps d’assister à une moitié de cours. « Je vous demanderais de vous présenter maintenant que nous sommes tous assis en cercle », a dit le professeur en ajoutant d’autres consignes qui m’ont aussitôt échappé. J’anticipais déjà le moment où j’aurais à aligner correctement deux mots.
- Et vous Adèle ?
- Rien à déclarer. (Je m’imaginais à l’avance garée sur le côté après l’interrogatoire pour franchir la frontière)
- Mais encore… D’où venez-vous ? Et où allez-vous ?
- Je viens de très loin ; j’essaie de me rapprocher de moi.
- Pour combien de temps ?
- Pour toujours, si possible.
- Et que traînez-vous avec vous ?
- Ma personne. Cela suffit ?
Et quand ce scénario fut trop mâché dans ma tête, je commençai à préparer un beau discours en sachant très bien qu’il ne me serait d’aucune utilité. Moi, j’ai toujours pensé que j’écrivais mieux quand je ne pensais pas ou pas trop, que je laissais aller l’idée là où elle voulait bien m’emmener, qu’importe s’il fallait faire plusieurs détours pour y arriver, qu’importe aussi si je me perdais en chemin, le but étant d’avancer à l’instinct, sans barrières. Moi et moi en tête-à-tête en train de dialoguer. Et, évidemment, je ferais de moi une intellectuelle en citant Dubuffet à l’à-peu-près :« l’art ne vient pas coucher dans le lit que je lui ai fait pour lui. Non. Il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom, parce que ce qu’il aime, c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle ». Il faut peut-être être lâche pour écrire comme je le fais, pour laisser le travail intact, dans le presque cru, dans l’ardent qui vous prend tout entier, mais… Et je m’écouterais parler et aurais envie de recommencer du début en disant simplement : « Bonjour, moi c’est Adèle et j’attends la pause pour annuler ce cours », mais non, j’ai besoin de me réciter un grand discours pour me prouver, peut-être, que parfois il me passe des choses intelligentes dans la tête. Les étudiants n’en sauront rien, mais ce n’est pas grave. Juste un petit sous-entendu entre moi et moi. J’écris comme si je m’invitais à penser à moi dans ce que je peux avoir de plus fragile sauf que je ne fais rien de cette fragilité, je ne m’y approche pas, je n’y touche pas. C’est pourquoi j’attends la pause pour annuler au plus vite ce cours, car vous me demanderez de retoucher à mes textes en cours de session, aussi bien dire de me retoucher et si je suis en faveur de la chirurgie esthétique en création, je crains de ne plus me reconnaître si les changements apportés sont trop radicaux. Non, ce n’est pas vrai. Je crois que je me raconte de belles histoires présentement… C’est plutôt que je ne suis pas prête à me regarder en face, je préfère les éternels dialogues entre deux parties de moi pas toujours compatibles. Le dénuement n’aimant pas trop s’allier à la force, la beauté et la laideur non plus.





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