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J’ai rêvé à vous et à moi. J’ai rêvé que je recevais un c...

Publié le 02 mai 2010 par Adèle B.
J’ai rêvé à vous et à moi. J’ai rêvé que je recevais un courriel de votre part et, comme d’habitude, je tournais autour du pot avant de l’ouvrir, tout d’un coup que je tomberais sur un «je ne sais plus du tout quoi faire avec vous », « franchement, je dois vous avouer que vous êtes un cas désespéré », tout d’un coup… Mais cette fois-ci, bien plus pire que tous mes scénarios envisagés, vous m’écriviez en quelques mots brefs, durs et impersonnels : « je prends ma retraite ». Pour être clair, vous l’étiez, mais je crois que je vous aurais préféré un peu plus flou pour que je puisse encore carburer à l’espoir, je songe à re-traiter dans un futur plus ou moins proche, par exemple, une phrase infiniment ambiguë pour que je puisse créer autour d’elle, m’imaginer que peut-être votre départ n’est pas si si sûr. Non. À la place, quatre mots bien assumés : « je prends ma retraite », mots même pas destinés à moi, mais envoyés à l’ensemble de votre réseau social et à ma boîte de messagerie. C’est froid une boîte de messagerie, comme vous. C’est pourquoi cette dernière a si bien encaissé vos mots. Elle ne les a même pas envoyés dans la section « pourriels ». Moi aussi, je pense que ça ne m’a pas affecté, non, non. Pas une miette. C’est sans doute pourquoi je me suis empressée de vous écrire un message dans lequel je pestais contre vous, vous auriez dû viser la liberté 22, comme ça, vous auriez pris votre retraite à 22 ans, je ne vous aurais jamais connu ou alors vous auriez été plus jeune que moi et j’aurais pu vous regarder de haut. Mais non, il a fallu que je reçoive un message, le même message envoyé à Ginette, Rose, Juliette et toutes les autres – mes félicitations pour la personnalisation! – alors que je suis ni Ginette, ni Rose, ni Juliette, que je n’ai pas de mari dont j’aimerais me débarrasser, ni de dépendance à un chien adoré que je bichonnerais matin, midi et soir à défaut d’avoir quelqu’un à mes pieds, que je ne croule pas sous les dettes, que je ne me morfonds pas sur mon triste sort de professionnelle étouffée dans un petit tailleur, non, non et non. Moi, je suis Adèle, j’ai vingt-trois ans, ni mari, ni amis proches, ni amants à l’horizon, bien épurée somme toute, et moi Adèle, je ne veux pas de ce message. Je ne suis pas affectée, je ne suis pas affectée du tout même, non, je ne regrette rien de mes propos qui, en fin de compte, n’arriveront jamais à destination, car je les garderai pour moi. Tout ça m’est bien égal. Piaf me vient en tête et avec elle, Madame B. que je visite et qui aime que je lui chante Non, rien de rien, non, je ne regrette rien ! Ni le bien qu’on m’a fait, ni le mal ; tout ça m’est bien égal ! Le jour où j’ai poussé la note un peu plus que d’ordinaire, elle m’a demandé : « vous êtes croisée avec Édith Piaf » ? comme on demande si un chien au tempérament difficile est croisé avec une race féroce. Madame B. a la maladie d’Alzheimer, mais a surtout une bonne dose de perspicacité… Elle m’avait sans doute vue comme je peux l’être trop souvent : semblable à une note un peu trop poussée. « Peut-être bien que je suis croisée avec Piaf », lui ai-je dit et dans son sourire et dans le mien il y avait un je-ne-sais-quoi de connivence et j’ai cru bon d’ajouter : «on ne peut rien vous cacher»… Parfois, il m’arrive de penser que je devrai à Madame B. et à toutes les Madame et Monsieur B. mon changement. Et parfois, il m’arrive d’être triste de penser que je n’aurai peut-être pas la possibilité de l’écrire en dédicace un jour, mais l’essentiel est peut-être que je continue à les porter en moi jusqu’à un éventuel mémoire de maîtrise où je pourrai les remercier, au moins, de m’avoir façonnée.

La décharge de méchancetés que j’envoyais en votre direction, je l’ai gardée pour moi dans mon rêve. À la place, je vous ai écrit que j’aimais mille fois plus André Carpentier que vous en pensant que j’usais d’une arme de destruction massive qui avait fait ses preuves. Au matin, le seul et unique cours de création littéraire auquel j’ai daigné assister m’est revenu en tête et avec lui, professeur Carpentier. Je me rappelle surtout qu’après un an et demi de cours théoriques puisés dans le profil « perspective critique », sans doute parce que j’en étais venue à intégrer que j’avais l’œil critique à force de commentaires, tu critiques tout, tout, tout, venant de la mère et qu’il me semblait qu’il fallait que je fasse de ma capacité d’analyse une future voie professionnelle sublimée (que sais-je?), après un an et demi, profondément saturée de théories, j’ai glissé à mon horaire, la semaine même de la rentrée scolaire, un cours de création. Il figura à mon agenda une semaine, le temps d’assister à une moitié de cours. « Je vous demanderais de vous présenter maintenant que nous sommes tous assis en cercle », a dit le professeur en ajoutant d’autres consignes qui m’ont aussitôt échappé. J’anticipais déjà le moment où j’aurais à aligner correctement deux mots.

- Et vous Adèle ?
- Rien à déclarer. (Je m’imaginais à l’avance garée sur le côté après l’interrogatoire pour franchir la frontière)
- Mais encore… D’où venez-vous ? Et où allez-vous ?
- Je viens de très loin ; j’essaie de me rapprocher de moi.
- Pour combien de temps ?
- Pour toujours, si possible.
- Et que traînez-vous avec vous ?
- Ma personne. Cela suffit ?

Et quand ce scénario fut trop mâché dans ma tête, je commençai à préparer un beau discours en sachant très bien qu’il ne me serait d’aucune utilité. Moi, j’ai toujours pensé que j’écrivais mieux quand je ne pensais pas ou pas trop, que je laissais aller l’idée là où elle voulait bien m’emmener, qu’importe s’il fallait faire plusieurs détours pour y arriver, qu’importe aussi si je me perdais en chemin, le but étant d’avancer à l’instinct, sans barrières. Moi et moi en tête-à-tête en train de dialoguer. Et, évidemment, je ferais de moi une intellectuelle en citant Dubuffet à l’à-peu-près :« l’art ne vient pas coucher dans le lit que je lui ai fait pour lui. Non. Il se sauve aussitôt qu’on prononce son nom, parce que ce qu’il aime, c’est l’incognito. Ses meilleurs moments sont quand il oublie comment il s’appelle ». Il faut peut-être être lâche pour écrire comme je le fais, pour laisser le travail intact, dans le presque cru, dans l’ardent qui vous prend tout entier, mais… Et je m’écouterais parler et aurais envie de recommencer du début en disant simplement : « Bonjour, moi c’est Adèle et j’attends la pause pour annuler ce cours », mais non, j’ai besoin de me réciter un grand discours pour me prouver, peut-être, que parfois il me passe des choses intelligentes dans la tête. Les étudiants n’en sauront rien, mais ce n’est pas grave. Juste un petit sous-entendu entre moi et moi. J’écris comme si je m’invitais à penser à moi dans ce que je peux avoir de plus fragile sauf que je ne fais rien de cette fragilité, je ne m’y approche pas, je n’y touche pas. C’est pourquoi j’attends la pause pour annuler au plus vite ce cours, car vous me demanderez de retoucher à mes textes en cours de session, aussi bien dire de me retoucher et si je suis en faveur de la chirurgie esthétique en création, je crains de ne plus me reconnaître si les changements apportés sont trop radicaux. Non, ce n’est pas vrai. Je crois que je me raconte de belles histoires présentement… C’est plutôt que je ne suis pas prête à me regarder en face, je préfère les éternels dialogues entre deux parties de moi pas toujours compatibles. Le dénuement n’aimant pas trop s’allier à la force, la beauté et la laideur non plus.
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