Magazine Journal intime

L’Hypernuit de Bertrand Belin.

Publié le 16 novembre 2010 par Routedenuit

L’Hypernuit de Bertrand Belin.

Bertrand Belin – Hypernuit (septembre 2010) – Cinq 7/Wagram

C’est une nuit de septembre au bords des falaises de Bretagne. La bruine épaissit. Le vent porte l’odeur du sable mouillé. C’est peut-être l’orage. Il faudrait rentrer au chaud, à la maison. Allumer la musique. Fumer quelques cigarettes en regardant les arbres plier, et attendre que ça passe.

C’est la première image qui m’est venue en écoutant ce troisième album de Bertrand Belin. Hypernuit, comme une vieille maison, renferme douze chansons douces-acides pleines d’une amertume et d’une violence écrites du bout des doigts. Tel un vétéran à l’armure de papier qui revient d’un périple de vingt ans, Bertrand Belin semble avoir remis les pieds sur ses terres pour nous conter d’une voix grave le récit de celui qui est devenu grand. Car la première chose que ces chansons inspirent, c’est l’expérience. Et avec l’expérience, viennent l’intelligence et la finesse. Ce que l’on capte de Bertrand Belin, c’est l’élégance humble de ceux qui sont déjà de grands artistes.

Si la musique est hypnotique, les textes rappellent les syntaxes bashungiennes. Chaque virgule, chaque lettre est importante tant le sens des mots change au fil des mesures. Au delà, sa voix grave et rocailleuse insuffle une atmosphère magnétique et cotonneuse, qui captive l’auditeur pris au piège dans de demi-rêves éveillés. Il agit comme un guide de haute montagne à suivre sans se poser de questions, sur des chemins aux airs de fil de fer, à deux rafales du basculement.

Alors comme le titre de l’album l’indique, la nuit est omniprésente dans l’album. Mais pas n’importe quelle nuit. Dans l’univers de Belin, elle fait appel à un éventail de sens particuliers qu’il a pris le temps de m’expliquer pendant une interview la semaine dernière…

Pourquoi avoir choisi cette chanson, Hypernuit, pour baptiser l’album ?

J’ai choisi le titre, pas tellement la chanson. Je n’ai pas voulu la mettre en avant pour ce qu’elle raconte en particulier. D’ailleurs, j’aurais peut-être mis ce titre même si la chanson n’avait pas figuré dans l’album. Si je l’ai choisi, c’est parce qu’il contient cette espèce d’oxymoron mal dégrossi : la nuit des ténèbres, des choses invisibles, la nuit où l’on se cache, la nuit où l’on ne voit plus… la nuit et son cortège de choses plus ou moins sombres. L’Hypernuit, c’est un outil qui opère sur la nuit comme un projecteur arrivé d’on-ne-sait-où. Ça me donnait l’impression d’une nuit traversée par des éclats de jour qui nous permettent d’y voir clair. Pour moi, c’est un outil qui nous permet de voir la nuit, comme l’infrarouge. Et puis je trouvais aussi qu’Hypernuit, quand on l’écrit en lettres majuscules, on dirait une petite forêt de bois mort… (rires).

Quelles relations entretenez-vous avec la nuit ?

La nuit pour moi, c’est l’espace du sulfureux. C’est une reprise en main des libertés individuelles. Ce n’est pas l’espace de l’Humanité, parce que cette Humanité se montre le jour dans les rues. Si on met des caméras dans les grandes villes le jour, on va voir une foule traverser des passages piétons, se diriger dans les bouches de métro et attendre des heures. La nuit, tout ce monde là a disparu. Il ne reste que des individus. C’est un endroit de liberté parce que les gens qui sont là ne le sont pas par prescription sociale, même si il y a des contre-exemples, bien sûr. C’est un endroit pour les brigands et ceux qui ont envie de se sentir libres.

Quand on écoute l’album, on pense souvent à des gens comme Bashung et Manset. Bashung pour cette façon de délivrer le texte, et Manset pour ces sonorités – ce qui contraste particulièrement avec votre avant-dernier album La Perdue. Vous vous retrouvez dans ce genre d’influences ?

En réalité, je ne vous cacherai pas que je n’ai jamais écouté le moindre disque de Manset. J’ai comme tout le monde eu à entendre Il Voyage en Solitaire quand j’étais enfant au début des années 80 et je me suis un peu intéressé à lui. Je vois à peu près ce qu’il représente dans le paysage musical en France et l’importance qu’il a pour pas mal d’auteurs qui se targuent d’être justement des auteurs. Après, je me détourne de Manset, de son caractère « apocalyptisant ». Quant à Bashung, il y a un caractère un peu hermétique des textes qui mettent souvent Bashung dans la bouche de ceux qui écoutent l’album. Je pense que ça tient beaucoup au caractère indirectement saisissable de ses textes.

Pour finir, vous êtes souvent accompagné d’une voix féminine. Qui est-ce ?

En fait, il y a deux voix. Il y a Tatiana Mladenovitch qui joue de la batterie sur le disque, qui chante sur Hypernuit et qui m’accompagne sur scène. Sur les autres chansons, c’est une autre chanteuse qui n’est d’ailleurs pas chanteuse, elle est plasticienne dans l’art contemporain. Elle s’appelle Ann Guillaume. Je l’ai entendue chanter sur le disque d’un ami qui fait de la musique expérimentale très underground en Europe et qui avait enregistré cette jeune femme sur une chanson magnifique. Je suis devenu complètement fou de cette voix, c’est pour ça que j’ai voulu qu’elle soit présente sur le disque. C’est donc elle qui chante sur les autres chansons comme Y’en a-t’il ? ou encore La Chaleur.

Propos recueillis par Henri R. pour le Magazine Minuit

Bertrand Belin sera à la Boule Noire (Paris) le 1er décembre, à Lille le 5 décembre, à Nantes le 3 février 2010 et à Toulouse les 15 et 16 février prochains.

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