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Ballard et les fins du monde

Publié le 23 novembre 2010 par Amaury Watremez @AmauryWat

Ballard sur le consumérisme

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« Le consumérisme est optimiste, tourné vers l'avenir. Bien sûr il nous demande de nous plier à la volonté de la majorité. C'est une forme de politique de masse. Très théâtrale, mais tout le monde aime ça. (dans « Que notre règne arrive ») « 

Les éditions Tristram poursuivent et achèvent l'édition de l'intégrale des nouvelles de Ballard, avec la publication il y a quelques semaines du troisième tome. Pour cet auteur s'il n'y avait pas de romans parfaits, il pouvait y avoir des nouvelles parfaites. On le classe vite dans la rubrique Science-Fiction, dans les auteurs de genre, ce qui en France relativise rapidement le talent d'un écrivain. Pour les salonnards, écrire du genre c'est se déshonorer, ce n'est pas de la littérature, et ce malgré le snobisme en ce moment autour de quelques auteurs de polars, entre autres. Or les histoires de cet écrivain ne sont plus de la SF dite explicite au sens strict. Chez Ballard, il n'y a même plus de voitures volantes ou de pistolets laser, il n'y en a plus besoin au bout d'un moment, on remarque cette évolution progressive dés le premier volume de l'intégrale de ses nouvelles. Ballard reste dans le champ du genre mais il lui donne un éventail infinie de possibilités, le champ de possibles est partout, ici, maintenant, ailleurs, plus tard, plus tôt, dans d’autres univers. Peu importe que l’anticipation technique ne soit pas pertinente, ainsi dans les histoires de « Vermilion Sands », les ordinateurs fonctionnent avec des cartes perforées.

C'est un peu comme dans les histoires de Philip K. Dick qui fait fonctionner ses androïdes avec des bandes magnétiques, Ballard préconise des techniques sans doute moins performantes qu’une clé USB mais elles sont plus poétiques.

Il est possible que la fin du monde, la révélation finale, n’intervienne que lorsque nous serons enfin parvenus à l’Age d’or, peut-être a-t-elle déjà eu lieu au moins dans les cœurs et les esprits ainsi que semble le suggérer le gentleman discret et lucide qu’était cet auteur. Pour les esprits éclairés, les derniers temps, c’était déjà il y a deux-mille ans. Pour certains poètes, nous sommes seulement le rêve d’un dieu endormi. Il règne actuellement un tel esprit grégaire, un tel esprit de fourmilière, une telle absence de liberté quand on y réfléchit un tout petit peu. La science-fiction de cet auteur est devenue alors par nécessité de plus en plus intériorisée. Elle se libère des codes habituels et des schémas de narration privilégiant le spectaculaire, le style devient important. La catastrophe, chez Ballard, se perçoit de manière très légère au départ. Ce n'est que peu à peu qu'elle se découvre. Seuls les personnages possédant un minimum de lucidité la préviendront mais il est toujours trop tard. Ce recueil comporte des nouvelles qui font partie de la période déjà sombre de l'auteur avant qu'il ne se lance dans l'anticipation sociale de manière encore plus ambitieuse.

Il crée avec d'autres dans les années 60 ce que l'éxégète le plus connu des auteurs d'anticipation a appelé la « New Thing », Harlan Ellison, lui-même auteur de nouvelles très réussies. C'est doublement un handicap, écrire du genre et des nouvelles, dont l'écriture nécessite pourtant un vrai talent mais qui restent méprisées par les esthètes auto-proclamées, ceux qui à la littérature imaginative et créative préfèreront toujours les états d'âme narcissiques d'une dinde des quartiers chis ou d'un drogué mondain.

James Graham Ballard ressemble un peu pour tout amateur de cinéma bis qui se respecte, au croque-mort maléfique de « Phantasm », l'excellent premier film d'épouvante de Don Coscarelli et son meilleur jusqu'à maintenant. Celui-ci imagine que le personnage, un grand échalas joué par Angus Scrimm habillé avec soin à la manière d'un gentleman anglais, comme Ballard, enlève les morts et les transforme en quelque chose d'inommable. Derrière les pavillons coquets ripolinés, derrière chaque non-lieu aseptisé et froid du monde moderne, se cachent des horreurs qui ne semblent étonner personne dont des boules chromées, comme les ornements des voitures largement vantées par la publicité de cette société consumériste, qui tuent les êtres humains horriblement, ceux-ci se voyant mourir atrocement. On ne peut rien cacher à ce croque-mort, de plus lucide et sarcastique, qui sait tout des travers de l'âme humaine.

L'auteur de « Crash » comme la plupart de ses compatriotes un peu cultivé est au fond un excentrique qui cultive son excentricité avec délices, bien que peu expansif, on sent en lui le sens de l'« understatement », du « non-sense », il y a du Lewis Caroll en lui, de la dérision de ce monde matérialiste hyper-technicisé dans lequel rien ne dure et du dégoût que cela lui inspire. Comme Jonathan Swift deux siècles auparavant.

Chez Ballard, la société moderne de surconsommation, spectaculaire, cache des ignominies sans nom, et elle est au stade terminal, juste avant la destruction qui, chez cet auteur, est multiple : un vent de plus en plus violent, une chaleur insupportable, le tarissement des ressources, la fin d'un âge d'or spatial, l'infertilité des femmes, la guerre, la perte de leur humanité de l'homme, et la femme, modernes.

Pour cet écrivain, la Seconde Guerre Mondiale fut d'ailleurs la fin d'un monde déjà, celui de l'enfance, de la famille, de l'insouciance dans la Concession britannique de Shangaï, de l'égoïsme tranquille de ceux qui ne souffrent ni de la faim ni du manque. Dans une nouvelle du recueil, Ballard voit ça comme une sorte de mort au monde. Il s'imagine retrouvant les siens entouré de toutes les victimes de la guerre du Pacifique qui le suivent en un cortège funèbre.

C'est de la Science-Fiction eschatologique, sans beaucoup d'espoir, ni désespoir d'ailleurs.

Ce que ne voit pas les faux esthètes et les salonnards, c'est aussi que Ballard ne parle pas du futur, il parle de nous, de notre temps, mieux qu'ils ne le feraient en termes selon eux choisis. Comme le font la plupart des écrivains de SF, il est vrai, qui ne parlent jamais du futur. Ballard n'est pas non plus un dogmatique, un moralisateur, le petit doigt en l'air, il ne fait que décrire les effets possibles de la course à l'abîme que nous menons en ce moment.

Quand nous étions au collège, nous avions lu "Crash" pour de mauvaises (ou de bonnes) raisons, à savoir pour y chercher les scènes "chaudes" du livre que nous étions certains d'y trouver, comme de bons adolescents boutonneux et inhibés que nous étions, scènes d'ailleurs rares, et qui sont plutôt à y revenir, et à y réfléchir, assez froides, apocalyptiques et désespérées, un roman très bien adapté, donc très bien trahi par Cronenberg. Ce monde où l'être humain devient plus que dépendant d'objets et où une Lincoln continental devient le symbole du monde perdu, c'est le nôtre, une société d'automates qui recherchent leur humanité perdue.

Plus tard, j'ai mieux compris le propos et j'ai commencé à lire les nouvelles écrites par Ballard dont "le massacre de Pangbourne" est pour moi l'acmé, plutôt une novella d'ailleurs dans laquelle des enfants très sages renversent l'ordre des choses et massacrent leurs parents tellement protecteurs et compréhensifs, car une société utopique mais surveillée est une société de cauchemar. Nous sommes tout prêts d'y entrer avec l'emploi massif de la vidéosurveillance, des scanners optiques mis un peu partout pour notre bien, le tout empiétant progressivement sur la liberté de chacun, avec le consentement de tout le monde ou presque.

Selon Ballard, dans un monde où la technologie est omniprésente, où les mystères semblent expliqués au fur et à mesure par la science, où certains expliqueront l'amour par une combinaison de phéromones et d'enzymes, il semble impossible de connaître la passion, l'émotion, le vertige des sens, des corps, une sensation. On a peur du goût et des parfums, peur du corps de l'autre, peur de son propre corps.


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