Hier, avec ma classe de CP, il me restait cinq minutes en fin de séance de sport, et je me suis dit que ça nous ferait du bien à tous de faire un "jeu du facteur".
Ce jeu ne consiste pas à poster des lettres, ni à visionner un film à caractère pornographique: on connaît aussi ce jeu sous d'autres noms, genre "le renard passé", ou "le jeu du mouchoir", ou encore "le jeu du foulard" ou "la rue de la gare".
Enfin, bref, pour résumer à ceux qui n'ont jamais fait de centre aéré et/ou ne sont jamais sortis de chez eux et qui n'ont pas de copains, il s'agit de faire une ronde, de s'asseoir, de faire mettre un foulard, un mouchoir (propre de préférence), mais rarement un renard, par un enfant dans le dos d'un autre enfant, et de se faire poursuivre par l'enfant en question tout en essayant de retourner à sa place. La place de celui qui nous poursuit... Heu...
Oui enfin, d'habitude j'explique mieux mais là j'ai la flemme, je suis sûre que tout le monde connait de toutes façons.
Ce jeu est formidable pour la maîtresse, parce qu'on peut normalement s'asseoir et souffler trois secondes dix,
Souffler trois secondes dix? C'était sans compter le fayot de la classe, oui.
Appelons le Harry, parce que je trouve que c'est un joli nom de fayot, quand on ajoute son nom de famille, "Cot" (oh, ça va hein... c'est une blague de trentenaire, vous ne pouvez pas comprendre, les p'tites jeunes, on n'a plus le même humour, tout ça, tout ça...).
Je venais à peine de me poser tranquille en tailleur (la position, hein, pas la fringue! Y'a plus que Bette Porter, pour porter des tailleurs!) quand Harry a dégainé le foulard et l'a déposé derrière mon dos, aussi discrètement qu'un éléphant en rut.
Comme je suis une maîtresse dans les règles, j'ai fait semblant de ne rien avoir entendu, et j'ai attendu sagement la fin de la chanson avant de me lever pour tenter de choper Harry, avec l'idée de le soulever de tout son poids mort et de l'embarquer dans le centre de la ronde, en l'air (oui, enfin, ça, ça dépend du gabarit de l'enfant hein: par exemple, Emma, je la conduirais juste au centre de la ronde, en la tenant par la main...), en hurlant "c'est l'histoire de la viiiiiie, le cycle éternel!!!", avec la foule en délire scandant "Harry, dans l'bouillon, Harry, dans l'bouillon, Harry, dans l'bouillon!!!".
Bon.
Bon, ben ce n'est pas du tout ce qu'il s'est passé.
En me levant pour courir après Harry, j'ai fait mon premier pas en mode "sauvage", et je me suis rendu compte qu'aux pieds, j'avais mes petits talons à la noix à la place de baskets de sprinteuse.
Harry, ça ne lui a pas échappé.
Il a à peine forcé pour faire le tour de la ronde et échapper à mes griffes, et pendant que j'avais l'air d'une autruche en fuite, à tenter de courir sans y parvenir, il s'est tranquillement posé à ma place, sans craindre une petite seconde d'être attaché à un totem avec des cordes puis brûlé à petit feu vif au centre de la ronde... (ça va, ça va, j'enrobe un peu! Normalement, à notre époque, ça ne se fait plus, ça).
Suite à cette défaite monumentale, la comptine du facteur/du foulard/du mouchoir (barrez la mention inutile en fonction de vos connaissances) a repris: c'était à mon tour de déposer le foulard derrière le dos d'un élève.
Avec mes baskets, quand j'étais jeune, je choisissais toujours le plus rapide, histoire de lui prouver qu'il peut facilement choper ses potes de classe, mais que la maîtresse, genre, c'était une autre corde à un autre arc-en-ciel.
Bon.
Ben là, avec mes talonnettes cendrées, je le sentais moins bien, le coup de m'affronter au bip bip de la classe. Je me voyais déjà au centre de la ronde, avec toute ma crédibilité envolée loin loin loin.
J'ai regardé vite fait les enfants, et, puisque je n'ai aperçu aucun cul-de-jatte ni de pied-bot, j'ai mis lâchement le foulard derrière celle qui a deux mains gauches à la place des pieds, et inversement, la petite Marine... (comme quoi, ces enfants-là sont un peu une bonne galère en classe - essayez d'écrire avec vos pieds, vous comprendrez -, mais servent bien en sport).
La rigolade. J'avais déjà presque fait le tour de la ronde quand Marine s'est aperçue qu'elle avait le foulard derrière elle (parce qu'elle a aussi deux yeux gauches à la place des oreilles, la pauvre), et j'étais quasiment revenue à sa place quand elle a fini par réussir à prendre le foulard entre ses pieds (ben oui, qu'elle a à la place des mains, suivez un peu!)(un vrai casse-tête, cette petite!).
Une victoire peu gratifiante, mais une victoire quand même... oh! Ne me l'enlevez pas.
Suite à cet épisode, un autre enfant a essayé de me remettre le foulard dans le dos au tour suivant, mais je l'ai vite refilé à mon voisin d'à côté, mine de rien, parce que quand même, peut-être qu'en fait, ce jeu, ce n'est plus de mon âge, les jours où je suis déguisée en femme.
A cause de moi, l'enfant qui m'avait mis le foulard s'est disputé avec l'autre, à côté de moi: "Eh!!!! C'était pas à toi que j'avais mis le foulard!!!"/"mais c'est la maîtresse qui a...".
Il n'a pas eu le temps de finir la phrase, j'ai tout arrêté, en leur disant que, oh, c'était bon, hein, j'étais bien gentille de bien vouloir jouer à ce jeu, et que si ça engendrait des disputes, la prochaine fois je m'abstiendrais de les faire jouer en fin de séance de sport, ça va aller, oui, oh, d'abord, fi des embrouilles, on s'range et on retourne en classe, point barre à la ligne n'ouvrez pas les guillemets.
"c'est quoi des guillemets maîtresse?", "c'est ce que tu viens de fermer, là, juste là...". Non mais d'habitude j'explique mieux.
Quand je dis à L qu'il faut que je m'achète les dernières naïkeuh à la mode, celles trop belles avec un scratch, c'n'est pas seulement pour avoir le staïleuh et avoir l'air plus jeune: C'est pour le bien de ma classe, aussi...




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