Magazine Journal intime

Le PoèMe MaUdiT...

Publié le 29 décembre 2010 par Zestedefille

Histoire de rajouter du beurre dans les épinards de notre vie, L et moi avions décidé d'un commun accord d'apprendre un poème pendant les fêtes de Noël.

Quand je dis "d'un commun accord", révélons que c'est moi qui ai lancé l'idée, bêtement, la veille de son départ chez ses parents.

zeste: L?
L: hm...
zeste: bon ben, pfff, on va être séparées encore, pfff...
L: hm...
zeste: oh ben, oh, j'ai une idée!!!!!!!
L: hm...
zeste: et si, et si, et si on apprenait un poème toutes les deux, pendant notre séparation, histoire de, bon, ben, sans le faire "romantique" hein, houla... mais histoire de penser l'une à l'autre quoi, tout en faisant dans le "culturel" !!
L: hm...


Devant tant d'engouement de sa part qui faisait plaisir à voir, je suis allée fouiner sur le net pour trouver un poème approprié, et je dois dire qu'en tapant "poème femme amour" dans google, on ne trouve vraiment que de la bouse, la vache.
Je veux bien être romantique deux secondes, mais vraiment deux secondes quoi, il ne faut pas abuser.

Du coup, j'ai cherché par auteur, pour relever le niveau, et comme "Baudelaire", c'est un nom qui claque, je suis tombée sur "l'albatros" (L'albatros, Omo micro, pas l'Albator, ran...).
L'albatros, c'est un poème que je connaissais, parce que bon, quand même... mais je n'avais jamais eu l'occasion de l'apprendre par coeur, et bon, autant faire d'une aile deux coups, je l'ai proposé à L.

zeste: j'ai trouvé !!!!
L: hm...
zeste: bon ben, bon, ça ne parle pas trop d'amour même pas du tout mais bon, voilà quoi... c'est comme qui dirait un poème à connaître par coeur une fois dans sa vie!!
L: hm...
zeste: L'albatros!!!
L: Ah. Oui. hm.

L est partie, les fêtes se sont passées avec les épisodes que vous connaissez, et j'avoue qu'entre la neige, les coups de fils à l'assurance, les virées chez le garagiste, tout ça, l'histoire de l'albatros m'est passée complètement au dessus de la tête...

Quand, hier soir, j'ai reçu un sms d'L, dans le train du retour, qui disait: "tu as appris le poème?", je me suis un peu retrouvée comme deux ronds de flan.

Deux possibilités s'offraient à moi:
- Soit je lui disais la vérité, et je passais pour une tarte sans coeur, qui propose des choses et qui ne s'y tient pas;
- Soit je lui mentais et il me restait 1h30 pour l'apprendre.

J'ai donc affirmé, avec aplomb: "oui", et comme ça ne faisait pas réaliste, j'ai rajouté: "enfin, y'a la dernière strophe où je galère encore un peu."

Aussitôt le sms envoyé, j'ai tout éteint à la maison sauf les lumières, je me suis installée à table avec le poème devant mes yeux et un peu l'envie de pleurer, parce qu'il me semblait quand même un petit peu dur quoi, et la dernière chose que j'avais apprise, c'était "petit lapin plein de poils" qui n'est pas du même registre.
J'ai reçu un sms de la part d'L dans les cinq minutes qui ont suivies, où elle disait: "moi je sais juste la première strophe...".

On aurait pu être quitte, et j'aurais pu lui dire que, bon, c'n'était pas grave, que moi aussi, je ne savais juste que la première strophe, et basta. Mais je n'ai pas vu son sms tout de suite, parce que j'étais en plein dans le volatile ailé, et elle m'a renvoyé un sms par derrière, s'inquiétant de mon silence soudain: "tu boudes?".

J'ai vu alors se dessiner une occasion rêvée de faire un peu la tête à son retour, et pour lui mettre un peu la pression, je lui ai donc textoté un "pffff" qui voulait dire à peu près: "c'est trop nul, franchement, moi je l'ai appris par coeur, je t'ai fait confiance pour que tu l'apprennes, je suis trop déçue pour toujours, jamais ou presque je ne m'en remettrai, j'ai presque honte pour toi tiens".

Pour que mon plan puisse se mettre à exécution, il fallait donc que je m'y mette à fond, pour savoir le poème, lui dire que je l'avais appris dès le premier jour de notre séparation, et lui faire un caprice parce que, elle, elle n'avait pas fait ce qui était dans le pacte...

J'ai passé ma soirée sur l'albatros, ce grand oiseau des mers que les hommes d'équipage prennent pour s'amuser.
A devenir dingue, en déclamant les vers dans l'appartement, à la réciter au mur, à la casserole, au chat. A manger avec mon poème à côté, à débiter un vers à chaque cuillerée. A réciter, réciter, réciter, tout en pensant que, ah ah, ça allait couper la chique à mon L, elle allait trop s'en vouloir de ne pas l'avoir appris!

Jusque la gare, j'avais mon papier avec le poème dessus, poème que j'ai fini par vraiment savoir par coeur sur le bout des ongles, fingersmith quoi.
J'avais déjà en tête les diverses pitances que j'allais réserver à L, pour la punir de ne pas l'avoir appris... Je riais déjà des caprices que j'allais pouvoir lui faire !!

Et L est arrivée... Elle a posé son sac dans le coffre, s'est assise sur le siège passager, m'a regardée, et a commencé à déclarer:
"L'albatros. Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage/ Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,/Qui suivent, indolents compagnons de voyage./Le navire glissant sur les gouffres amers./A peine les ont-ils déposés sur les planches,/Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,/Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches/Comme des avirons traîner à côté d'eux./Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !/Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !/L'un agace son bec avec un brûle-gueule,/L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !/Le poète est semblable au prince des nuées/Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;/Éxilé sur le sol au milieu des huées,/Ses ailes de géant l'empêchent de marcher...".

Je suis restée muette, abasourdie. Tout ce que j'avais imaginé était anéanti. Et comme pour mettre un point final à toutes mes espérances, toujours en me regardant droit dans les yeux, elle a piqué un: "Baudelaire", la bouche en coeur, en point final.

J'ai fini par lui dire que, oui mais non, oh, si elle l'avait juste appris dans le train, c'n'était pas du tout du jeu. Pour tenter d'avoir quand même le droit de bouder un peu. Et elle m'a répondu qu'elle l'avait révisé déjà un peu chez ses parents, et j'n'ai plus rien trouvé à redire...

Je lui ai avoué, avec la voix qui tremblait, que, pour moi, ça datait de ce soir, et comme c'est une chouette fille, et même mieux que ça, là où, moi, je lui en aurais peut-être voulu à vie voire plus, elle ne m'en a même pas tenu rigueur...

Puisque je n'ai pas été punie par L, j'ai été punie par le sort, de toutes façons: depuis ce matin, je suis clouée au bec de mon lit. Ce serait quand même un comble que ce soit la grippe aviaire...

L'an prochain, c'est décidé: je choisirai "pomme de reinette", comme petite poésie à savoir. Plus abordable, et moins dangereux...
Ajouter un commentaire Signaler un abus Imprimer cet article Partager sur Facebook Voir l'article original
Retour à La Une de

Ces articles peuvent vous intéresser :

Ajouter un commentaire