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Nabe le snob

Publié le 01 février 2011 par Jlk

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« À quoi ça sert d’écrire si on n’a le choix qu’entre ne pas être lu et être mal lu », écrit Marc-Edouard Nabe à la page 235 de la version papier reliée (l’achevé d’imprimer est daté du 17 mai 2010 à Grenoble, ville de Stendhal, au tirage de 4000 exemplaires) de L’Homme qui arrêta d’écrire.
C’est la réponse que fait l’écrivain prétendu has been à un certain Bruno Gacio, ex des Guignols qui lui dit qu’avant de quitter ceux-ci il ne faisait plus que «semblant d’écrire les textes ». Et de préciser, après que Nabe lui a demandé si ça le rendait triste : « Ce qui me rend triste, c’est parce que je ne sais toujours pas si c’est parce que j’en croque que je ne crois plus en aucune révolution, ou bien si c’est parce qu’il n’y a plus de révolution possible qu’il n’y a aucune raison par conséquent que je n’en croque pas ».
Ces propos combien significatifs d’une déception et d’une dépression lancinante chez ces gens-là (selon l’expression de Brel qui en visait d’autres) s’échangent au cours d’une longue scène d’observation consacrée, par Nabe, à une conférence de presse durant laquelle les pontes de Canal + présentent leur nouvelle mouture, à l’égard desquels l’écrivain déçu et déchu (?) n’a point de mots assez vachards pour désigner les « faussaires » réunis en ces lieux, tous plus « fraudeurs » et « truqueurs» les uns que les autres, réunis sous l’égide de l’ »esprit de Canal » qui se réduit lui-même à une imposture.
Or le caractère de celle-ci, défini par Nabe, a de quoi faire sourire et songer, puisqu’il s’agit ni plus ni moins que de la falsification de ce qui reste une « grande époque » aux yeux du fils du jazzman et fantaisiste Zanini, à savoir le temps du journal Hara-Kiri de la bande à Choron, cette grosse merde.
On s’excuse d’être un peu grossier, mais il va falloir l’être au moment d’évoquer « l’esprit d’Hara-Kiri » en revenant, plus précisément, à un épisode saisissant de L’Homme qui arrêta d’écrire, lisible par l’honnête femme et l’honnête homme à la page 191 de l’ouvrage imprimé.
Cela se passe au Baron, boîte relookée pour ados branchés où Nabe s’attarda maintes nuits à sa « grande époque », où il est revenu avec son ami Jean-Phi et où l’aborde un jeune homme qui, faute d’obtenir de lui, le « plus merveilleux des écrivains» qui a «changé sa vie», un banal autographe, lui demande gentiment de lui serrer la papatte.
Or voici en quels termes bien l’écrivain défunt mais point encore enterré décrit la saynète : «Quelle horreur. À ce niveau-là ce n’est même plus moite que ça s’appelle, mais poisseux, boueux, crémeux… J’ai la sensation d’avoir enfoncé ma main droite dans un trou du cul plein de merde. Dès qu’il me la desserre, je regarde par acquit de conscience… L’obscurité du Baron aidant, je me demande si en effet ma main n’est pas souillée de son caca… Je sens mes doigts, ça pue en plus. Lorsque mon fan se redresse, je m’aperçois que sur son visage même, il a des excréments sur les joues et le front. (…) Sa transpiration est merdeuse. Mon adulateur était tellement ému de me rencontrer qu’il a sué de la merde »…
Oui, c’est un peu cela, l’esprit d’Hara-Kiri. On appréciera, ou pas. Moi qui ai beaucoup appris à la lecture du Canard enchaîné, dès mes tendres quatorze ans, avec le pacifiste aristo Jérôme Gauthier, l’aristocrate populo Henri Jeanson et ce grand moraliste stylé que fut Morvan Lebesque, j’apprécie moyen. Et quant à en faire une référence de liberté : macache bono. J’ai toujours pensé, à l’école du Canard, que la grossièreté n’était pas une bonne défense contre la vulgarité. Et je ne suis pas snob, ça c’est sûr.
Tandis que Marc-Edouard Nabe est snob : cela aussi est sûr. Mais snob dans quel sens ? Dans le sens stendhalien et proustien de la vanité sociale et du désir ardent qui le fait trépigner à la porte des instances de consécration, pour parler bourdieusard, et les conchier en cas de non-réponse.
Une scène intéressante éclaire cette vue: c’est à la page 209 de l’opuscule susmentionné lorsque, toujours au Baron où se donne un karaoké (on n’est plus à la « grande époque » du Baron non plus...), un gentil animateur annonce que « ce soir nous sommes gâtés » puisque pas moins qu’ «un grand artiste qui abandonna son art avec beaucoup de courage » fait l’honneur à la galerie de lui interpréter une scie vintage de Michel Delpèche (alias Michel Delpech qui se pointe d’ailleurs sur scène pour accompagner Nabe, « entre stars » n’est-ce pas...)
La suite est moins affligeante. Mais ce qui précède montre assez combien le snob est prêt, comme dans le souterrain de Dostoïevski, à flatter et s'abaisser pour être de la fête. Or la suite, chez Francis, brasserie familière à Bernard de Fallois, qui m’a fait la grâce de m’envoyer cet intéressant opuscule, est d’un Nabe plus naturel et charmant, avec quelques lycéens en paumés du petit matin qui y vont de leurs propos hyper-convenus (des lycéens d’aujourd’hui ne peuvent que soupirer après l'étude et la lecture) mais bougent bien et inspirent au narrateur une conduite plus affectueuse, et à l’écrivain un zeste de magie matutinale…
Mais pourquoi, répété-je, dire Nabe snob ? Pour mieux le comprendre, il vaut la peine de lire attentivement le chapitre consacré, par René Girard, à la vanité des personnages stendhaliens, avant les grands romans, et au snobisme proustien, avant le Temps retrouvé, dans la phénoménale (au sens de la phénoménologie littéraire) analyse développée dans Mensonge romantique et vérité romanesque.
Virginia Woolf disait que l’aristocratie naturelle ignorait la vanité et l’envie, sachant sa valeur unique. Or Marc-Edouard Nabe n’en est pas encore là, doutant de son unicité foncière au profit de son succédané social, symbolisé par sa marque MEN & MEN, dandy pour la galerie mais s’agitant comme s’agite le snob impatient - en affectant de nous snober.
Or attendons, pour le juger, qu’il cesse de feindre de cesser d’écrire - ce qui ne saurait tarder, je crois, en Candide confit d'optimisme préalpin…


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