Magazine Journal intime

# 34 — comme papa

Publié le 11 février 2011 par Didier T.
Pour faire passer Bellemoule, je vous en remets une p'tite mignonnette.
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Parmi les traumatimses que subissent les chères têtes plus ou moins blondes, un ‘choc enfantin’ en particulier m’a vraiment, vraiment, mais alors vraiment... abattu, puis coûté très cher. Je ne m’en suis pas encore remis et je doute d’un jour y arriver, d’autant plus que je ne cherche pas à le faire, ce serait plutôt l’inverse.
Difficile à situer chronologiquement, ce gouffre d’école primaire.
Je ne me souviens plus des circonstances —probable qu’à l’époque, dans mon disque dur le choc de la ‘révélation’ a erasé le contexte. Mais par contre c’est bel et bien arrivé, pour moi comme pour tout le monde, ce jour où, suite à je ne sais quel carambolage intime, l’on se rend compte que plus tard, on deviendra grand comme papa. Et donc on possèdera aussi une maison, une voiture, un travail, de l’argent, des factures, des ‘j’ai pas l’temps’, des ‘merde, faut qu’j’y aille’, tout ce bastringue pas net.
Comment ça m’avait sonné, ça, la prise de conscience qu’un jour ce serait moi l’adulte. Une vraie déflagration. Oui. Jusqu’à lors il n’y avait même pas matière à réfléchir à ça, une question totale incongrue à mon petit entendement, et même carrément impossible... “un jour je serai grand”, jamais il ne me serait venu à l’idée d’imaginer une telle horreur. Dans la vie il y avait d’un côté les enfants et de l’autre les adultes, deux mondes parallèles qui coexistent avec quelques passerelles. Moi j’étais un ‘petit’, très content de la situation —aucune intention de porter plainte pour dixcrimination. Et c’est donc resté comme ça jusqu’à ce foutu jour de prise de conscience de ce qui m’attendait, ce fumeux ‘plus tard, quand je serai grand...’. Ah oui, quel choc ce me fut. Comme dirait un romancier qui ne se foule pas trop: “dans un vacarme de fin du monde, le sol se déroba sous mes pieds pour laisser place à un paysage lunaire”.
Pas glop! Pas glop!
Mais si les petits deviennent grands, les grands ils deviennent quoi, alors? Ah ben oui, les grands... ils deviennent... vieux.
Mais si les grands deviennent vieux, les vieux ils deviennent quoi? Les vieux... hé bien, ils deviennent, heu... les vieux ils deviennent... ben oui, ils deviennent... morts, les vieux, terminé y’a plus personne et c’est comme avant qu’on naisse.
Et si les vieux deviennent morts, les morts ils deviennent quoi? Hé bien, les morts ils vont habiter au cimetière où que y’a même pas de Nutella au goûter.
Et au cimetière, les morts ils deviennent quoi? Hé bien, ils pourrissent dans la terre comme quand t’as oublié ton casse-croûte que tu le retrouves 15 jours plus tard avec le fromage qui coule et qui pue.
Et quand ils sont tout pourrites, les morts dans la terre, ça donne quoi? Hé bien, ça donne rien.
Et après rien, y’a quoi? Hé bien, on sait pas. Personne peut savoir qu’est-ce que y’a après rien. Y’en a des gens ça les tracasse ce que y’a après rien, y’en a ils s’en branlent le nounours en peluche. Et c’est pour ça que Mamie va à la messe le dimanche pendant que Papi tape l’apéro.
Rôôôôô, wow wow wow... c’est comme ça, la vie? ça finit sur rien? Et c’est valable pour tout le monde?... les riches, les pauvres, les méchants, les gentils. Hé oui. Rôôôô... qui qu’on soit, on ne fait donc que passer. Alors ouais... si ça finit sur rien, la vie, ça mérite pas de s’énerver. Ben ouais, à quoi ça sert de se faire chier à avoir des bonnes notes à l’école si c’est pour terminer de toute façon comme un vieux sandouiche oublié? C’est pas sérieux, la vie. 1o,5 de moyenne, ça ira bien comme ça.
Devenir mort ça ne me perturbait pas vraiment mais par contre, devenir grand, ça... ¡Rébolouchionne! ¡Catastrofo! ¡Ayaya moutchatcha!
Je ne me souviens donc plus du tout dans quelles circonstances j’ai réalisé tout ça mais par contre, je me rappelle très bien la perplexité qui a suivi, le sentiment d’écrasement. Puis la colère, la terrible colère intérieure de korrigan pas content, la haine même. Ah ça, devenir grand, quelle tuile... Les grands me semblaient toujours occupés à des trucs craignos, cafouilleux, sans intérêt, ça ne me regardait pas leurs embrouilles foireuses, je ne voulais rien avoir à voir avec tout ce barnum qui avait l’air trop pénible à supporter, et puis ils ne regardent jamais les dessins animés, les grands, à la télé ils regardent des émissions chiantes avec des mecs qui font que bavasser des heures sur de fumeuses histoires qu’on s’en fout complètement, ils écoutent de la musique de merde, et puis ils ne lisent pas Pif Gadjet, ils s’engueulent pour des trucs insensés, une vraie existence de naze, j’avais foutrement autre chose à faire de ma vie que d’être grand dans de pareilles conditions inhumaines. Non-partant pour devenir grand, j’étais —voilà, je voulais rester petit toute ma vie. Mais paf! terrifiante prise de conscience de ce marigot pas frais qui m’attendait, ‘la vie des grands’, meuhdeuh, terminé ‘Robin des Chats’ et bienvenue dans le monde merveilleux des emmerdes permanentes. Vacherie d’vacherie!... Je me suis alors senti comme salement truandé par l’existence, c’était pas du tout le contrat que j’avais cru signer en sortant de Maman —remboursez! ou remettez moi dans Maman.
J’ai mis du temps à me résigner. Ça passait pas. J’ai longtemps continué à chercher une issue pour rester petit. Mais comme je voyais bien que l’horloge jouait contre moi d’une manière imparable sauf à envisager le suicide, j’ai évidemment fini par abandonner —contrairement à ce qu’en prétendent certains, je ne relève pas de la médecine (à part une fois l’an celle du travail, qui jusqu’ici me met à chaque fois un petit coup de tampon ‘apte’). Bien obligé je fus d’accepter qu’il n’y ait pas de recours possible, Peter Pan c’est du pipeau, alors nolens volens faudra bien s’habituer à la perspective: p’tain, j’vais devenir plein de poils et de soucis avec une odeur de vieux chacal et la joue qui pique comme la voisine à Mamie, beuâârk...
Et puis voilà, les années passent et on s’approche de l’adolescence. On voit autour de soi des qui ont un an ou deux de plus et qui ont l’air de salement tourner à se déguiser comme ça avec des coupes de cheveux ignobles et des comportements bizarres. L’année dernière on construisait des cabanes ensemble et là, ils ne veulent plus jouer avec nous. On comprend pas. On peine à imaginer que bientôt, on sera comme eux, ces gros blairs ridicules. Et pourtant on le devient, un matin on se réveille avec de grosses coucougnettes en se demandant à quoi ça sert. Et on comprend qu’il faudra s’en accomoder, et tant qu’à faire chercher à trouver quelques pas trop minables avantages à ce changement de programme aussi engageant qu’un dîner en amoureux avec, heu... avec... bon, chacun mettra le nom qu’il voudra, “j’crois qu’j’vais conclure”. Ahumpf.
Heureusement, un peu plus tard on comprend que si l’on s’y prend comme il faut, dans pas mal de cas on peut rester gamin jusqu’au cercueil, dans la mesure bien sûr où l’on s’astreint à férocement se comporter en adulte les rares fois où c’est nécessaire —et ça, ça peut devenir un but dans la vie, oh oui, ça peut, j’en suis certain que ça peut vu que c’en est un des miens, hé, de buts, c’en est même un de mes principaux, rester un sale môme. Et faut dire que jusqu’ici ça ne se déroule pas trop mal, t’ahar ta gueul’ têt’ de slip cornichon tartiflette.
“Je vais à l’école et j’entends
de belles paroles
doucement
moi je rigole
cerf volant
je rêve, je vole”
***Publié par les diablotintines - Une Fille - Mika - Zal - uusulu

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