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Nabe le poète

Publié le 11 février 2011 par Jlk

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Lecture de L’Homme qui a arrêté d’écrire en sept épisodes (7)
Il se passe quelque chose de bonnement renversant entre les pages 581 et 685 de L’Homme qui arrêta d’écrire de Marc-Edouard Nabe, et c’est que l’écrivain renaît de ses débris et se remet à écrire en beauté, cela se passant au septième jour de ses déambulations, du côté de l’Allée Marcel Proust, pas loin du Théâtre Marigny où un certain AlainDelon, Charlus de naguère, se trouve à l’affiche.
Nabe l’arrogant et le méprisant, Nabe le teigneux et le vaniteux, bascule soudain comme Paul de Tarse sous le bodytcheck de l’Ange ou comme Dante qui, on l’a remarqué, s’évanouit à tout bout de chant dans la Commedia, et voici Nabe se relever devant sa Béatrice, ou sa Laure, qui se prénomme Emma en l’occurrence, et Nabe qui a conchié le lecteur cent pages plus haut, Nabe qui a conchié les libraires deux cents pages plus haut en daubant sur la niaiserie de leurs « coups de cœur », Nabe paraît soudain touché par la grâce de cette jeune lectrice...
On peut se moquer de Nabe qui se la joue « lasciate ogni speranza » en annonçant du même coup qu’il va cesser d’écrire, on peut se moquer de Nabe se la jouant disciple d’un Virgile blogueur et conchie Paradis de Philippe Sollers, on resonge songeur à la « divine comédie ivre » de Malcom Lowry en son propre Inferno de Sous le volcan, dont la prose de feu réduit à peu de chose celle du quinqua parisien, on peut invoquer Mandelstam, Gombrowicz, Papini et tous les auteurs plus ou moins géants qui ont gravité dans la constellation de Dante, gravitant lui-même dans celle des Anciens, on peut conclure que ce nabot de Nabe est un bien menu nabounet dans le cortège des Titans qui ont tapoté sur le Laptop universel - peu importe et c’est Byzance, ou Mozart comme il vous plaira: tout à coup Marc-Edouard Nabe recommence d’écrire comme personne ou je dirais plutôt : comme lui-même, comme le paon-du jour est lui-même en ouvrant ses ailes de fleur vivante ou comme Rilke est lui-même dans son plus modeste et murmurant sonnet.
Dans un essai que je considère comme l’une des plus lumineuses élucidations des pouvoirs de transmutation esthétique et spirituelle de la littérature romanesque occidentale, intitulé Mensonge romantique et vérité romanesque, René Girard décrit, avec de grands exemples à l’appui (Cervantès, Stendhal, Flaubert, Proust et Dostoïevski) le transit temporel et spirituel qui conduit le héros de roman des cercles ordinaires du mimétisme social fondé sur l’envie et la vanité, à l’épanouissement apollinien de ce qu’on peut dire l’amour au sens très large, la poésie ou l’amour de la poésie, ou la poésie de l’amour comme celle qui est reconnue, au dernier chant de la Divine Comédie, pour mobile de l’Univers.
Or je n’ai cessé de penser à ce grand livre en lisant L’Homme qui arrêta d’écrire, dont le parcours évoque le même mouvement, de l’engluement, romantique ô combien, à une manière de libération.
C’est entendu, Nabe fait le malin. Nabe se la joue toujours «meilleur écrivain de sa génération», formule imbécile s’il en est dans un domaine où seule la pluralité est intéressante – comme si le « culte » de Rousseau excluait celui de Voltaire, ou comme si les « fans » de Tolstoï étaient légitimés à « jeter » Dostoïevski au classement débile d’un Star Ac des auteurs «phares» de la Russie -, enfin Nabe prolonge ce délire de persécution et ce fantasme de l’«unique», très français en somme, qui est aussi celui d’un Sollers, son aîné successivement courtisé et conchié. Mais bref: tout ça est « trop humain », comme disait l’autre, il y a sûrement de l’infantilisme dans les postures de Nabe, mais sa poésie les transcende finalement.

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De fait, la poésie est le dernier mot de L’Homme qui arrêta d’écrire, et je sais gré à Bernard de Fallois, grand proustien et vieux complice de Georges Simenon, grand amateur de cirque et probable connaisseur aussi du rayon des Farces et attrapes, de m’avoir envoyé, de cet étonnant pavé « numérique », la version reliée à couverture noire et lettres roses et jaunes, en s’impatientant de partager son enthousiasme de jeune homme de quatre-vingt ans pour le livre du présumé infréquentable cinquantenaire, qui est aussi un beau livre d’amitié, de ferveur artistique et d’amour.
Il me plaît que Bernard de Fallois ne tire pas l’échelle derrière lui, comme tant de vieilles noix. Il me plaît que Nabe prenne à son tour, dans ses bras fluets, le vieil Alain Delon pour rendre grâce à son génie dédoublé en tant de personnages, tout en lui reprochant ses pèlerinages de cabot chez Ardison ou Drucker. Il me plaît que, comme George Sand parle des vieilles peaux de l’Ancien Régime, Proust des momies ambulantes du quartier Saint-Germain, ou Céline de l’humanité déchue d’une guerre l’autre, Nabe endosse à sa façon les oripeaux de l’époque, ou disons : commence de les endosser sérieusement en arrêtant d’écrire, commence de vivre en découvrant que l’écriture nous éloigne trop souvent de la réalité, se plonge alors durant sept jours dans ladite réalité, ici strictement parisienne mais c’est un monde, jusqu’au bout de la nuit aux constellations de noms de stations de RER, dans la dernière spirale merveilleuse d’un tour de manège avec telle toute jeune fille craquante – Emma qui ne bovaryse pas mais instaure à sa façon délurée une espèce de nouvel amour courtois où le petit Puck shakespearien se la joue farce grave en faisant semblant d’écrire dans la poussière du chemin…


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