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Nabe et son clone

Publié le 14 février 2011 par Jlk

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Dialogue schizo
À propos de L’Homme qui arrêta d’écrire et de la tribu des nabiens. De la posture de l’Unique: Nabe, Sollers, Dantec & Co. Du roman et de ses modulations.
Moi l’autre : - Te voici classé « Nabien de surface » par les amis de Marc-Edouard Nabe ( http://www.alainzannini.com/ ) pour les 7 notes que tu as consacrées à L’Homme qui arrêta d’écrire. Cela te défrise ?
Moi l’un : - Pas du tout. J’en suis ravi. Je n’aspire en aucun cas à approfondir ce qui relève de la surface, et c’est ce que j’aime d’ailleurs chez Nabe : c’est l’à fleur de peau. On me dirait : hölderlinien de surface, ou proustien de surface, je tiquerais. Mais avec Nabe, j’en reste au mimétisme de surface et tout est bien.
Moi l’autre : - Je t’ai senti parfois exaspéré à la lecture de L’Homme qui
Moi l’un : - Sur le moment oui, faute de prendre la distance qu’il faut. Parce que je crois toujours à ce que je lis, comme lorsque je lisais Michel Strogoff à dix ans. Pardon d’être naïf, mais c’est comme ça. Donc je prenais Nabe au pied de la lettre, comme si lui et le Narrateur ne faisaient qu’un. Et là, franchement, le personnage m’a paru grossier, et j’en ai accusé l’auteur : puant, pédant, vulgaire…
Moi l’autre : - Ce que tu n’as jamais ressenti avec Marcel, le Narrateur clone de Marcel Proust…
Moi l’un : - Mais au grand jamais, même quand il est peste ! Proust est un seigneur délicat même au fond de la dernière des backrooms. Proust peut être médisant, injuste, vengeur, cependant jamais il n’est bas, en cela que jamais il ne se sert de la littérature comme d'une arme dans la vie. Proust ménage la séparation des pouvoirs, et quand il se bat en duel , c’est parce que l’autre fausse la donne. Les réglements de compte de Nabe n’ont pas cette classe. Surtout Proust ne cesse jamais d’écrire, c’est à savoir de moduler, comme Céline ne cesse jamais de tout transformer en style, tandis que Nabe en est encore à se justifier à tout moment par des interventions et des postures qui n’ont rien à voir avec la Littérature dont il se prétend le seul garant. Même quand il défend Céline, il radote absolument. Dire que Céline est le plus grand auteur français de tous les temps relève du clabaudage insane. Je ne dis pas que ce n’est pas vrai : je trouve cela provincial.
Moi l’autre : - En quoi est-ce provincial ?
Moi l’un : C’est T.S. Eliot, je ne sais plus où, qui distingue une nouvelle forme de provincialisme, au XXe siècle, qui n’est plus dans l'espace mais dans le temps. Ce provincialisme est une sorte de régression du sentiment du temps, qui fait qu’on ne se situe plus dans une durée mais dans un segment de temps sans référence au passé ou au futur en train de se faire dans le présent. C’est le fait des tribus amnésiques des temps actuels, qui voient des génies et des titans, des auteurs « phares » ou « cultes » par défaut de références. Tu sais combien j’aime Céline. Mais aimer Céline sans aimer autant Rabelais ou Diderot, Montaigne ou Pascal, La Fontaine ou Flaubert, c’est tout ramener à sa petite paroisse locale…
Moi l’autre : Tu trouves Céline paroissial ?
Moi l’un : - Tout le contraire: il est multimondial, mais le culte aveugle de Céline va contre la Chose que lui-même mettait au-dessus de tout, qui procède d'un immense et très humble travail, et contre l’amour de la Littérature, qui n'est pas faite d'un seul pic au milieu du désert mais d'un paysage complet. Par ailleurs, si tu compares la simple chose: la simple prose de Céline, et celle de Nabe, tu vois le travail qu'il reste au second...
Moi l’autre : - Donc tu le méprises, au fond, ce Nabe ?
Moi l’un : - Pas du tout. Je lui trouve un très grand talent, et le mépris, je le lui laisse. J’ai d’ailleurs tendance à penser que ça lui passera. Je pense qu’il vaut mieux que ça. Ce doit être un type épatant, non ? Chi lo sa ? Ce que je déplore, c’est le culte de l’Unique que perpétuent ces mégalos. Nabe, Sollers et Dantec : même combat. Je suis moi et ils sont tous. Avec une sorte de naïveté commune et de perpétuel besoin de se justifier pro domo. N’est-ce pas touchant ? Tu vois Joseph Conrad, Melville, Henry James se pointer ainsi à la BBC et déclarer : well, I’m the Best ! Nobody but Me ! Tout ça est en somme débile. Pauvre France...
Moi l’autre : - Tu exagères. Parce que la plupart des écrivains pensent ainsi : il n’y a qu’à voir Nabokov. La règle, c'est mon verbe contre le tien...
Moi l’un : - C’est vrai, mais l’intendance suit, si j’ose dire, avec l'auteur génial de Feu pâle. Et Nabokov ne dira jamais que Pouchkine ou Gogol, qu’il met plus haut que les autres, sont les seuls dignes d’attention. Sa mauvaise foi, en débinant Dostoïevski ou Faulkner, est encore un acte d’amour manifesté à la Chose. Tandis que le mépris de nos adorateurs français de l’Unique va vers l'étriquement égomane.
Moi l’autre : - Mais venons-en au projet du roman Tu ne trouves pas que L’Homme qui arrêta d’écrire est un roman ?
Moi l’un : - Si, c’est bien plus un roman que Trésor d’amour de Sollers ou que trente-six confessions romancées ou autre essais qu’on affuble de ce titre fourre-tout vendeur. Il y a véritablement, dans ce livre, un espace de type romanesque, un souffle épique et une distribution des rôles qui participent du roman. Une chose me gêne cependant…
Moi l’autre : - Laquelle ?
Moi l’un : - C’est que Nabe, ou le clone de Nabe, ne laisse pas la bride sur le cou de ses personnages, enfin pas assez selon moi. Henry James, je crois, disait qu’un grand romancier donne raison à tous ses personnages. Ce n’est jamais le cas chez Sollers, critique magistral et prosateur étincelant mais certes pas grand romancier, et ce n’est pas le cas non plus chez Nabe. Houellebecq est plus convaincant dans cette optique, et Dantec aussi parfois, mais le grand roman français contemporain se dilue encore et toujours dans la textualité ou l’anecdote de la « lettre à la petite cousine », pour paraphraser Céline, à quelques exceptions près. Ce qui n’exclut pas, d’ailleurs, de la très bonne littérature à foison. Mais trouve-moi un équivalent contemporain français de J.M. Coetzee ou de Philip Roth, de Cormac McCarthy ou de Doris Lessing et Joyce Carol Oates, entre autres vrais romanciers…
Moi l’autre : - Nous voici bien loin de Marc-Edouard Nabe…
Moi l’un : - Eh bien, demande-toi pourquoi Nabe est si peu traduit…


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