Magazine Journal intime

Flaubert en fin

Publié le 06 mars 2011 par Cjhenry

Littérature

Flaubert à l'œuvre (Crédits photographiques : Université de Rouen.)

   « Il me semble que j’écris mal, tu vas lire ça froidement, je ne dis rien de ce que je veux dire. C’est que mes phrases se heurtent comme des soupirs, pour les comprendre, il faut combler ce qui sépare l’une de l’autre, tu le feras n’est-ce pas ? » (Lettre de Gustave Flaubert à Louise Colet, 4 août 1846)

   Rassurez-vous femmes et hommes de peu de foi, l’arrogant, pathétique, stupide et suffisant Homais, l’apothicaire de Madame Bovary, mœurs de province (1857), ce dangereux abruti sorti tout droit des Lumières (aveuglantes), celui dont le commerce « attire le plus les yeux », a encore de beaux jours devant lui, tant il est avéré que notre éducation n’a point fini de sombrer dans le (bon) sentimentalisme, et nos comportements dans quelque fond (de veau) de moraline, avec pour pointes d’un triangle désormais unique le nihilisme intraveineux, le fondamentalisme métastasé et le droit-de-l’hommisme à résonance magnétique, le tout croupissant dans les chiottes du socialo-libéralisme, lesquelles chiottes absolument (dé)vouées à la Sainte Trinité Progrès-Raison-Science (la maison close de Mammon), et définitivement harponnées par la quête d’une hypothétique pureté de la race éternelle ou bien par celle d’un rassemblement idéal pour prolétaires cosmopolites (ou provinciaux) et révolutionnaires – après balayage au microscope électronique de tous les livres noirs, c’est-à-dire verts, bruns ou rouges, j’en jurerais : avers et revers d’une seule et même médaille…

   Parenthèse : l'auteur du présent blog-notes, chercheur pervers en onomastique, aime prétendre qu’en son gueuloir l’énorme Flaubert se livra jusqu’au bout, tel un otage de sa propre création tiraillé puis tailladé par les assauts de la plume (piqûre de rappel : « un affreux goût d’encre » qualifie le poison ingéré par Emma), pour, en inversant l’ordre de passage des première et dernière lettres du toponyme (fictif) du petit bourg de son roman considérable, hameau « sur les confins de la Normandie, de la Picardie et de l’Ile-de-France, contrée bâtarde où le langage est sans accentuation, comme le paysage sans caractère » (en somme, chronique d’une globalisation annoncée avant dissolution et liquidation) par rapport à celui de son héroïne, respectivement la voyelle la plus répandue de notre alphabet, le e, et celle la moins usitée de ce même alphabet, le y – ce qui, convenons-en, n’est pas rien de la part d’un travailleur du verbe épris de jonglerie avec les mots et les lettres -, pour, disais-je, donner une indication cruciale, fût-elle subliminale, quant au fait que Yonville-l’AbbayE aura finalement renversé tout l’être d’Emma BovarY, de la racine aux nervures, oui, tout l’être de cette femme (non) fatale sous respirateur artificiel, exposée à tous les vents et figée dans l’impossibilité physiologique (et culturelle) de la moindre synthèse chlorophyllienne, qui « quotidiennement attendait, avec une sorte d’anxiété, l’infaillible retour d’événements minimes, qui pourtant ne lui importaient guère », bref, à se demander si Madame Bovary ce n'est pas nous… Oh, de grâce, ne m’érigez pas en allumé et en illuminé quand, à l’étude, j'explore l’usine à noms propres de l’ermite de Croisset (1) ; après tout, Emma Rouault (au passage, anagramme de Ma Mourante), épouse Bovary (de « bovin », forcément, comme déjà suggéré par certains commentateurs), a eu à croiser dans l’étroit périmètre de Yonville et de ses alentours Monsieur le Premier édile et sa concierge de femme – leur nom, je vous le (re)donne en mille : les Tuvache

   Mais revenons à nos moutons : Homais. Ce type finira par tout balayer, il nous enterrera tous, y compris ses collaborateurs naguère rebelles à sa cause moisie… Sur ce salaud fatal, (re)lisons plutôt Flaubert presque à la toute fin de son roman : « Il fait une clientèle d’enfer. » – Homais, c'est (aussi) nous... Oui, les substantifs clientèle et enfer, véritables mamelles du vingtième siècle, figurent parmi les tous derniers termes de son œuvre monumentale, telles les tesselles violentes et vulgaires d’un motif obligatoire que nos pieds fatigués foulent encore… Or, comme nous refusons de le (re)lire, plus justement comme nous ne savons plus lire, pauvres aveugles que nous sommes – « L’aveugle ! », ultime cri poussé par Emma Bovary avant qu’elle ne rende l’esprit… -, eh bien Flaubert en remet une louche avec cette dernière phrase de Madame Bovary, mœurs de province ; je cite :  « On vient de lui remettre la croix d’honneur. » Entre nous, sans vouloir être plus lacanien que Lacan – puisse l’Éternel me préserver d’être le disciple ou l’épigone de ce tordu de divan (le terrible)... –, cette fameuse croix d’honneur, je soupçonne Flaubert de la convoquer encore une fois quelques années plus tard, de la répercuter dans son autre somme (L’Education sentimentale, 1869) en l’achevant par ce patronyme qui en est son excipit, sans doute histoire de « combler ce qui sépare » ces deux fins qui se passent de commentaire : Deslauriers

(1) À propos de l'Education sentimentale, comment n'avoir pas encore relevé l'évidente présence du mot amour dans la deuxième partie du nom du bateau où tout a commencé comme comme dans celle du nom de famille de Frédéric, à savoir La Ville-de-Montereau et Moreau ?


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