
La démocratie vit une époque de turbulences majeures qui se caractérise par une crise de confiance profonde entre les citoyens et les responsables politiques, par la multiplicité des affaires de corruption et un sentiment d’illégitimité croissant.. Les bouleversements économiques issus du krach financier récent ont accentué les frustrations ainsi que renforcé la défiance populaire envers ceux là même qui étaient censés prévenir anticiper protéger l’intérêt général.. L’on a aujourd’hui l’impression que seuls les marginaux sans ressources survivant à la périphérie de la civilisation et du pouvoir, cette majorité silencieuse accablée de souffrances au quotidien, pâtissent des politiques injustes et inégalitaires misent en place pour sauver un ordre favorisant les mêmes privilégiés.. Pourtant le citoyen ordinaire n’aspire au final qu’à une existence dans la dignité avec l’assurance qu’il peut aussi devenir « quelqu’un » à force de travail et d’abnégation.. Les lois qui sont faites tombent dans l’incompréhension générale, les débats suscités par des intérêts électoralistes aussi indignes d’intérêt que les personnes qui les portent naissent et meurent en laissant des ruines de désolation dans des sociétés qui ont soif de rénovation et d’espoir.. La civilisation postmoderne dans laquelle nous tentons de vivre tant bien que mal a réussit ingénieusement a souillé l’héritage des Anciens, a galvaudé les concepts sacrés et à en être fière et arrogante.. Et le pire dans tout ce pathétisme ambiant, c’est que nous ne sommes pas suffisamment conscients de la dérive, de la tentation du néant, de la folie de notre frénésie à l’autodestruction..
La démocratie, ce régime politique et idéologique se fondant sur l’emprise du peuple dans la gestion des affaires de la cité, n’est plus que l’ombre d’elle-même.. Loin de l’idéal athénien de la prise en compte de ses intérêts, elle est devenue cette mascarade amère que l’on ridiculise à chaque battement mensonger du politique.. Nous avons tué la démocratie.. Ce machin qui gigotté impétueusement dans l’absurdité de nos discours est à la fois une triste et terrifiante illusion à laquelle nous nous accrochons pour trouver dans le brouillard épais une consolation à notre perdition.. Il n’y a que l’odeur suffocante de souffre et de cendres dans les régimes démocratiques, ce n’est plus seulement une imperfection humaine, nous sommes aujourd’hui dans une négation de l’humanité dans tout ce qu’elle a d’affreux et de dégoutant.. Autour de soi que voit-on ? Un prince imbu de sa personne au service des cercles où l’argent dicte ses priorités, des responsables politiques se crêpant le chignon pour une place au soleil gouvernemental, des ambitieux prêts à tout pour gravir quelques misérables échelons, des arrangements contre nature pour conserver la petite parcelle d’autorité et de pouvoir que l’on a reçu du vote de ceux là même que l’on a de cesse de mépriser en leur donnant une tape d’une hypocrisie amicale dans le dos – le fossoyeur manifestant de la sympathie pour le cadavre, une mauvaise foi érigée en art de gouverner avec sa duperie nécessaire et son sens de la traitrise.. Qu’observe t-on ? Des croisades menées tambour sanglant sous l’étendard écarlate de la démocratie, le religieux soigneusement caché au fond des canons, et la supériorité morale brandie comme une légitimation à tous les carnages..

Et le peuple dans tout ca ? Il sommeille et hiberne bercé par ses propres hallucinations ; il se réveille et se lance dans des aventures révolutionnaires planifiées, orchestrées pour lui donner l’impression d’exister alors qu’au fond il n’est que peu de choses, il n’est rien.. Lorsqu’il daigne avoir une lueur de conscience c’est pour crier dans la mauvaise direction, porter des revendications pour des mauvaises raisons, et se satisfaire de quelques miettes que l’histoire nommera « changements ».. Le peuple est un zombie qui s’ignore et qui se plait à ignorer.. Il est suffisamment paresseux, inculte, crédule pour se dire que trop peu c’est déjà beaucoup.. En fin de compte il ne mérite que ce qu’il a, parce que cela l’arrange aussi, quelque part la peur, la frousse des bouleversements radicaux avec la hantise d’un rétropédalage civilisationel cependant salutaire n’est pas une alternative, une issue envisageable.. La postmodernité se dit-il a quand même du bon, après tout ne vit-il pas mieux qu’au moyen âge ? Les troubadours ont été remplacés par Nicki Minaj et Justin Bieber, les rondes de danse par la sexualité dansée, la broussaille capillaire et antihygiénique par le culte de l’épilation démesurée, l’autoritarisme par le capitalisme, les gueux par les sans-abris et les bas-fonds nécropoles, les tam-tams et autres outils archaïques de communication par l’iPhone et Microsoft, les échanges et les rencontres par facebook et meetic.. A l’ère de l’Etat providence, du progressisme gourmand en infinités, le quotidien bien qu’inégalitaire est une avancée que personne ne saurait remettre en cause, l’existence postmoderne jonchée d’injustices innommables, de la mercantilisation des émotions et des sentiments est une évolution satisfaisante, à bien des égards.. Alors oui la démocratie aussi infamante soit elle, aussi destructrice en valeurs humaines au-delà de ses grandes déclarations reste dans l’imaginaire populaire une chance, une opportunité unique de vivre le meilleur du pire.. Même si ce peuple là, convaincu dans son esprit de l’apport démocratique, ne cesse de ressentir au fond de lui un malaise grandissant, celui qu’il n’est qu’une victime d’une arnaque idéologique où seuls ceux qu’ils pensent choisir en sont les grands bénéficiaires.. Cette intuition dans un sursaut éphémère s’avère être l’élément déclencheur de son attitude abstentionniste, de son indifférence étonnante et lourde pour tout ce qui a trait à une quelconque responsabilisation citoyenne.. Le peuple sent qu’il est le dindon de la farce, l’invité ridicule au diner des cons, la vache à lait qui nourrit ses privilégiés mais au fond il s’en contente dans une conviction de lâcheté..
La psychose actuelle sur l’abstentionnisme populaire de la part des responsables politiques témoigne de la crainte de renversements profonds.. Des renversements non pas de nature à remettre en cause l’ordre démocratique mais à balayer les politiques jugés coupables d’incapacité et frapper d’illégitimité par d’autres carnassiers du même acabit mais revendiquant des doctrines extrémistes, populistes, outrancières et nauséeuses.. Voilà ce qui pousse les politiciens actuels, fringants démocrates, à hurler l’apocalypse, à jouer sur les angoisses en exacerbant les frustrations, à se poser malhonnêtement en garant de l’ordre juste et du raisonnable.. Les pyromanes se transformant en sapeurs-pompiers.. Il est clair que les temps ne s’annoncent pas si certains qu’ils l’auraient imaginés, la tentation de l’anarchie va crescendo et les arguments pour un chaos complet, un nettoyage total ne paraissent plus si ridicule que ca ; il y a comme une saturation des non-sens dans l’esprit des citoyens, et cela les politiciens l’ont assez superficiellement compris.. Bien que le peuple se taise ou grogne silencieusement, que son silence ou son indifférence soit considérée comme une approbation à la dérive démocratique, il n’en demeure pas moins qu’il reste attentif aux absurdités que l’on lui imposent tout en estimant lui faire le plus grand bien.. Comment la démocratie a-t-elle pu se souiller autant ? Comment a-t-elle réussit le tour de force de se mettre hors-jeu de la marche de l’Histoire ? Au point d’angéliser le plus répugnant des systèmes liberticides ? La démocratie est devenue le plus grand des totalitarismes, parce qu’elle a damné son âme en embrassant le capital, que les collisions entre les univers politico-financiers, mediatico-économiques avec les inter-solidarismes sont aujourd’hui acceptés, justifiés, vantés ; parce qu’elle ne semble plus incarner la volonté populaire et les manipulations subtilement perverses ont entaché définitivement toute sa crédibilité ; parce qu’elle a muselé et rendu inaudible les marginaux au nom de principes dont l’honnêteté intellectuelle laisse à désirer, parce qu’elle parle aux citoyens un langage creux, vide de crédibilité, usé, incompatible avec les aspirations de cette époque où le mot « confiance » est sinistrement galvaudé.. La démocratie est morte, le jour où elle a fait son entrée en bourse, le jour où se targuant de perfection elle n’a pas su voir ses propres tares, le jour où elle a cru pouvoir faire du peuple un esclave, un zombie.. Elle est morte car elle a magnifiquement atteint ses objectifs d’asservissement.. Aujourd’hui plus que jamais, il est impératif de l’enterrer avec le déshonneur qui lui est dû..
Quelles solutions pour quel ordre ? C’est là la question primordiale qui appelle à une prise en considération non pas du facteur « actualité » donc d’excitation incohérente, mais du principe d’acteur-moteur du peuple dans la gestion de la cité.. Il est important de construire un régime idéologique fondée sur trois valeurs essentielles : la transparence absolue, la synergie citoyenne, la justice universelle et inébranlable.. La transparence absolue devrait être comprise comme étant l’obligation de mettre à la disposition des citoyens toutes les informations concernant la gestion des affaires publiques, de dire clairement sans ambigüités aucune les implications des décisions pour lesquelles le destin du peuple est engagé, de faire la lumière totale sur les interactions entre les différents cercles de pouvoir ce qui peut conduire à la constitution de commissions citoyennes sur l’information mais aussi à une possibilité d’investigation suffisamment élargie pour satisfaire en représentativité les diverses strates sociales.. Seule la transparence absolue pourra dans le court et long terme faire ressusciter la confiance, renforcer la cohésion dans les actions du gouvernement car le peuple saura réellement à quoi il a à faire.. Cette nécessité de voir nettement au travers des actions du politique est vitale à toute société responsable, elle rend plus solidaire les citoyens des décisions gouvernementales car ceux-ci sont conscients de l’impact et de l’utilité des politiques proposées, de même elle se pose en gardien d’une honnêteté de laquelle les hommes et femmes politiques se sont écartés pour épouser des intérêts pernicieux.. La transparence absolue appliquée à tous ses niveaux établit une nouvelle donne tout tant redéfinissant les relations entre les dirigeants et le peuple.. La synergie citoyenne est l’association des actions citoyennes dans l’accomplissement d’une société meilleure.. En d’autres mots, il s’agit de favoriser la prise en compte des aspirations du peuple directement dans la consultation permanente et la considération des initiatives populaires.. Les dirigeants ne devraient plus se couper et s’isoler des volontés des gouvernés, ils ne devraient plus minimiser la mobilisation citoyenne à travers le réseau associatif, faire fi du profond desideratum du peuple, parler à sa place sans véritablement le comprendre, car la synergie citoyenne ainsi définit et pensé est une mise en liaison directe avec la réalité des besoins populaires.. Ceci se ferait dans une sorte de parlementarisation des mouvements associatifs, des regroupements citoyens avec des pouvoirs renforcés comme celui de voter à une large majorité des lois, d’un veto sur toute initiative gouvernementale jugée en désaccord ou inopportune avec les expectatives des citoyens.. Cette parlementarisation garantirait une plus grande reconnaissance de ceux qui au quotidien côtoient le peuple, travaillent en communion avec lui et partage à la fois ses souffrances et ses espérances.. Les partis politiques tels que connus sont un échec cuisant de la démocratie, ils sont des machines de prétentions politiciennes et non des porte-voix des attentes populaires.. Souvent narcissiquement autocentrés sur leurs propres intérêts, pratiquant à loisir le « flip flopping » au gré des conditions météorologiques politiques, aveuglés par la conquête et la préservation du pouvoir, ils se sont eux-mêmes disqualifiés.. Les remplacer donc par cette synergie citoyenne, cette reconnaissance législative du mouvement associatif actif est l’unique moyen de ré-crédibiliser la représentation parlementaire..
La justice universelle et inébranlable est le socle de toute société irréprochable.. C’est une vertu par laquelle on rend à chacun ce qui lui est dû.. C’est l’assurance du bien-fondé du pouvoir et de son exercice.. Au-delà de la garantie d’une parfaite égalité entre les citoyens, elle appuie la transparence absolue en sanctionnant les attitudes non-conformes à la règle.. Une société qui a foi en sa justice est une société qui se vit dans la sérénité.. Les citoyens doivent se reconnaitre dans la justice, ceci contribue de la consolidation de la confiance et du recul de la méfiance.. Les citoyens doivent tous être soumis aux mêmes chances dans la poursuite du bonheur quelque soit leurs origines ou même leurs vécus, ils doivent pouvoir vivre l’humanité de la loi, l’infaillibilité dans son application, et ne pas se sentir ni en deca ni au-dessus de celle-ci, c’est la condition sine qua non pour prévenir un éclatement de la civilisation.. Pour que la justice soit universelle et inébranlable, elle doit être fondée sur des principes universellement acceptés de tous, elle doit conduire au réajustement des déséquilibres sociaux, et être à la fois un pilier de la rectitude morale et de l’humanité de la règle. Que chaque citoyen doit avoir sa chance, parce qu’une telle justice, sauvée des imbrications nocives du politique et des ombres de l’argent, trace le chemin de la méritocratie intégrale, celle qui assure à chacun la valorisation de ses compétences et donc de la reconnaissance de son utilité dans le corps social..
La démocratie est un idéal dépassé qui s’est transformé en cauchemar, on l’exporte à coup de conflits sanglants, on l’humilie par des comportements insensés, on l’interpelle pour mieux s’en détourner, on se drape de ses couleurs pour se donner une contenance, une respectabilité, elle n’est plus rien, pour reprendre la formule d’un illustre, qu’un paillasson usé sur lequel on vient essuyer sa propre souillure.. Dans ces conditions, pour le peuple qui s’est trop contenté du laxisme, de la lâcheté, pour les intellectuels qui font si souvent défaut à leur rôle d’éclaireurs et qui se contentent de recycler dans une consanguinité malsaine les mêmes rhétoriques, et d’être des raconteurs de livres, des paraphraseurs géniaux, des chercheurs de ce qui se sait et des experts en mimétisme, il est temps d’écrire l’oraison funèbre de la démocratie, et de réfléchir à une réinvention d’un autre modèle de gouvernement digne de ce siècle dont les attentes sont comme les désespoirs, immenses..
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