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Notes à la volée

Publié le 18 mai 2011 par Jlk

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La Désirade, autour du 15 mai 2011.
La malle de Pessoa est un symbole de plus en plus significatif à l’ère de la notoriété d’un quart d’heure et des succès mondiaux d’un quart de saison. Non pas : écrire pour le tiroir, mais écrire pour quelques-uns et pour toujours, enfin comme si. Le bonheur d’écrire restant, évidemment, sans pareil et sans prix.
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Les étalages de la librairie mondialisée ne sont rien, à mes yeux, à côté de la toute petite partie de ma bibliothèque réservée à quelques-uns où l’ Oblomov de Gontcharov et le Bartleby de Melville conserveront toujours leur place. Par goût de l’inaperçu ou du perdant ? Pas vraiment. Disons plutôt par amitié pour ceux qui sacrifient tout à leur indépendance et à leur rêverie tranquille, à quoi je m’identifie dans mon isba à l’écart.
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Certains de mes anciens amis me disent infidèle parce que je suis resté fidèle à ce que j’ai été à vingt ans et que je continue d’être tout en ayant largué mille vieilles peaux qui leur servent toujours d’oreillers de paresse - et que représente donc l’amitié qui nous fait nous trahir nous-mêmes, sinon un simulacre ou un pis-aller ?
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Rozanov ne me convient que privé et secret. Le Rozanov social et doctrinaire, le Rozanov clérical ou anticlérical, le Rozanov antisémite ou contempteur du christianisme, le Rozanov idéologue en un mot me laisse de glace, tandis que le Rozanov intime et spontané reste à mes yeux l’un des plus purs sourciers de l’émouvante beauté, notamment quand il évoque les femmes de son entourage. Pareil pour Céline dans un tout autre climat social et moral, qui n’est pas un écrivain de la chaude intimité mais un frère humain aux incomparables moments de tendresse, un musicien de la langue comme l’est aussi le Russe et, comme celui-ci, un sale type à ses moments de haine cristallisée par ses damnées théories…
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Il faut regarder, de temps à autre, les pires émissions de télévision, pour se rappeler que «ça» existe. Qu’un Fogiel ou qu’un Cauet soient possibles et appréciés par des masses de gens: voilà ce qu’il faut se rappeler…
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La vraie peinture, comme la vraie littérature, se font à la fois par le travail continu et par le désir intense que celui-ci entretient quand on ne travaille pas, les yeux fermés…
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J’aime le terme d’Approximation, tel qu’en use un Charles du Bos, modeste et précis à la fois.
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Le nouvel idéal du populisme suisse, en matière de culture, se traduit par le terme de HOBBY. Je trouve cela bien misérable. Cela me rappelle cette observation de je ne sais plus qui, à propos de l’esprit petit-bourgeois, défini par sa manière de trouver beau ce qui est joli et de déclarer joli ce qui est beau. À cette tendance correspondant aussi, et de plus en plus, l’évolution de nos rubriques culturelles, dont le seul terme de CULTURE est désormais remplacé par LOISIRS ou TEMPS LIBRE, en attendant BRICOLOISIRS…
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La bleue est une fée verte qui provoque des tuées, comme on dit chez nous. Mais peu importe qu’on l’interdise ou qu’on l’acclimate : l’absinthe échappe à vrai dire aux lois ou aux convenances, relevant essentiellement du Mythe. 
La partie suisse du mythe est paysanne et jurassienne, marquant à la fois un enracinement populaire terrien et un écart. Il y a en elle un mélange atavique de médecine familiale à secret et de consolation solitaire, sa légende locale l’associe à la vie des fermes autant qu’aux bamboches. Des générations de garçons de l’arrière-pays ont réitéré leurs tournées de fontaine en fontaine aux occasions solennelles ou fortuites, et l’on sait le bien qu’elle a fait aux poètes et artistes, entre autres originaux accablés par une réalité par trop propre-en-ordre, en tout cas ennemie de l’ivresse et des ailleurs du samedi soir.
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Le Nouvel Observateur, magazine rutilant de la gauche caviar, titrait la semaine passée ILS ONT TOUT, à propos de la nouvelle oligarchie française, et l’on est supposé comprendre ce matin, à voir le pauvre DSK sortir menotté d’un commissariat new yorkais, que celui-là n’a désormais PLUS RIEN. Or je ne vois, pour ma part, que la chance inespérée soudain offerte à cet homme, certes cassé sur le moment, et promis à d’autres tribulations sans doute, à commencer par la rencontre annoncée de l’Amérique d’en bas au fond de quelque ergastule, mais quelle belle opportunité lui sera donnée de se refaire une vie plus humaine que celle d’un banal ponte, si tant est qu’il soit condamné. C’est ce que je me dis en tout cas en poursuivant ma (re)lecture du Voyage au bout de la nuit, que tant d’humanité noire imprègne, sans souhaiter pour autant le pire à ce formidable fat convaincu que tout lui est permis sur la première chambrière venue, et qui tombe pour « si peu »…
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La femme hystérique veut un maître sur lequel régner, et c’est pourquoi la situation du maître ne m’a jamais tenté, pas plus que celle de l’esclave évidemment, qui revient au même.
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La grande différence entre le roman selon Milan Kundera (et l’on pourrait dire selon Henry James ou selon Vladimir Nabokov, selon Philip Roth ou selon Saul Bellow), à mon sens le seul vrai roman reconductible indéfiniment et quoi qu’on en dise, par rapport aux faux romans actuels où l’Auteur a toujours le dernier mot, c’est qu’il laisse le lecteur absolument libre de circuler entre des personnages qui ont tous raison…
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Ah les beaux socialistes à la Jack Lang, dont la morgue inimaginable s’étalait l’autre soir pour la défense de son excellent camarade, certes point indifférent au charme féminin, mais enfin tellement injustement humilié par l’affreuse justice américaine, tellement bafoué dans sa dignité, pour ainsi dire harcelé par l’affreuse juge, sans parler de la prétendue victime, alors que les barbares font subir cet outrage à la France – ah les suaves hypocrites pour lesquels l’honneur d’une femme, qui plus est noire et musulmane, ne compte plus pour rien dès lors que leur « exception française » n’est plus adulée comme il se devrait…
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La grande question que nous pose le Céline des pamphlets, souligne justement Henri Godard dans sa nouvelle somme (parue ces jours chez Gallimard), bien au-delà de son antisémitisme d’époque, est celle que nous pose sa haine, qui recoupe la haine actuelle se déployant tous azimuts dans tous les rejets de tous les racismes, et qui fait cet homme tellement humain et fraternel basculer dans l’abjection. Or, Henri Godard a mille fois raison de ne pas séparer les pamphlets du reste de l’œuvre. Ils sont là et ils doivent y rester. Le ressentiment de Céline a une histoire et Godard la suit pas à pas de l’enfance à la guerre et de l’Afrique aux prisons du Danemark, sans cesser d’interroger les romans et les lettres de l’écrivain, non seulement ses contradictions fameuses mais cette espèce de fascination vertigineuse qui le fait augmenter son mal par un mal plus grand et que nul ne saurait juger sans le prendre tout entier, par delà la jouissance du texte et les plus troubles plaisirs de la haine relancée par le lecteur lui-même…

Images: Zdravko Mandic, Lovis Corinth, Louis Ferdinand Céline.


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