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Le Bac à sable

Publié le 30 juin 2011 par Cécile D.

Le Bac à sable(Photo extraite du film de Jean Cocteau  " La Belle et la Bête " 1946)



On avait muselé mes dix ans. Bâillonnée, abandonnée derrière l’enceinte de pierres du pensionnat Saint Michel, je m'étais faite muette comme une pensée solitaire poussant entre les fils d'un trottoir bétonné. J’avais décidé de teindre en bleu marine un sourire de convenance et de l’adoucir d’un silence vêtu de socquettes blanches. Mais sous cet uniforme lisse et docile baignait l'écume de mes jours d'enfant qu'une eau bouillonnante ne cessait de blanchir.

Le soir, je déposais le masque et crachais en cachette ma hargne sur des vers qui se faisaient guerriers. Le jour, il m'arrivait pourtant de me battre vraiment pour briser les barreaux de cette geôle sanctifiée sur l'autel de mon éducation. Pendant mes longs jeudi de repos gris et moites puant l'errance amère, j'organisais des combats entre filles dans le bac à sable de la grande cour. Nous n'étions qu'une dizaine, petites compagnes d'isolement à fouler le gravier froid de la pension désertée par la meute de la semaine. Ces battles exorcisaient ma rage. Cogner, pincer, mordre, rougir jusqu'à l'apoplexie, suer, déchirer, bleuir, saigner me donnait l'illusion d'abattre tous les murs. Je ne pleurais jamais. Chaque coup reçu détruisait une frontière et chaque coup donné m'ouvrait un horizon. Mais c'était peine perdue. Châtiments et sanctions qui concluaient nos joutes armaient bien plus encore le ciment de ma bastille.

Après un mois de lutte dans le bac à sable, vint le résultat de la toute première rédaction de ma vie. Je crois que j'avais écrit un poème sur la mer avec des mots qui tanguaient sur des pieds incertains mais où la rime voguait paisiblement. Mademoiselle Deloffre, la prof de français l'avait lu à toute la classe. J'étais fière mais sans plus. Ce qui me réjouissait surtout c'était de me laisser porter par mes mots qu'elle clamait en oubliant étonnamment qu'ils étaient miens. Je réalisais le pouvoir de leur musique et la liberté qu'ils procuraient à s'évader. Écrire n'était donc pas que se battre ou vomir son aigreur, écrire c'était partir aussi. Ce fut ma première révélation. La seconde fut quand à la fin de sa lecture elle m'offrit en récompense un livre, mon premier vrai livre. Je le pris avec délicatesse et retournais rougissante de plaisir à mon pupitre. Je me souviens de la douceur du papier beige sous mes petits doigts et de l'illustration de la couverture. C'était un magnifique dessin où une jolie princesse regardait avec amour un homme vêtu comme un prince mais avec une tête velue de lion. Il s'agissait de La Belle et la Bête de Jeanne-Marie Leprince de Beaumont et dès cet instant je sus que ce livre m'accompagnerait toujours. Je le lus et le relus mille fois comme les Contes des mille et une nuits blottie sous les draps de ma petite prison qui n'en était plus une. Je me sentais légère et libre, libre de fuir sans que personne ne s'en aperçoive. Je crois même que je devins plus sage. Chaque nuit j'étais la belle : je jouais du clavecin ou chantais en filant et j'étais amoureuse de ce monstre au grand cœur dans son palais doré. Je n'éprouvais plus le besoin de me battre pour détruire la muraille de ma solitude et ma colère sourde s'était muée en une soif de lire. Je venais de découvrir que la littérature brisait les frontières et me permettait d'aller à l'assaut de contrées et d'idées inconnues sans même que je me cogne. Longtemps après pourtant, en lisant toutes sortes de livres, j'ai su qu'en définitive et depuis la nuit des temps, la littérature ne me parlait que de l'homme ... Avec elle je n'ai plus jamais été seule et ça m'a enchantée.  A lire là aussi : "les penchants du Roseau"  

Le Bac à sable
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