Mon nom est John Bilerbets. Un nom sans origine pour ce que j’en sais. Je ne suis pas né d’hier, d’après le temps qu’il me faut pour me
souvenir en particulier d’un square de mon enfance. Il n’y en avait que deux ou trois ou on allait toujours avec ma mère. Eloignés les uns des autres de plusieurs kilomètres. Et elle disait on va
au square, John, sans le nommer. On marchait un peu ou beaucoup et je leur donnais des noms en fonction de ça. Le juste-à-côté, le très-loin, le-trop-loin.
Oui, j’ai une cicatrice à l’intérieur de la main. Mais je ne suis pas le seul. Il y a plein de types qui essuient leur couteau dans la paume de leur voisin de comptoir. Je suis né du mauvais côté de la barrière. On me dit toujours ça. Mais moi je ne comprends que des choses que je vois. Et je n’ai jamais vu de barrière en travers de ma route.
J’ai porté pas mal d’uniformes. Non, aucun de l’armée, des pompiers ou de la police. Réformé, réformé, réformé. Mais un uniforme de gardien de parking, de concierge, encore un de gardien de parking, plusieurs de grands magasins. Aussi des uniformes de gardien d’immeuble et de chasseur d’hôtel. J’ai toujours mis un point d’honneur à les tenir nickel. À briquer les badges. Et la casquette, c’est une histoire de plusieurs minutes devant la glace pour bien la caler. J’aime les casquettes. Ca me donne l’impression d’être un homme. Ce n’est pas une chose acquise malgré les attributs. Vous je ne sais pas, mais moi ça ne m’arrive pas souvent.
Un jour on m’a raconté une histoire, et je m’en souviens parfaitement, comme si c’est à moi qu’elle était arrivée. Il faut absolument que je vous la raconte parce que je ne possède pas grand-chose, et cette histoire, elle est comme un objet auquel je suis attaché. Un objet qui me représente bien. Bref, je vous la fais rapidement.
Chaque été, une femme promenait un enfant dans Prospect Park. Elle lui tenait la main avec affection et lui achetait une glace. Une italienne à la vanille marbrée de fraise dans la longueur. Tous les jours, elle sortait la même plaisanterie au marchand de glaces, qui avait fini par ne plus en rire et lui tendait le cornet avant qu’elle n’ouvre la bouche. Mais ce n’est pas grave, elle disait ce qu’elle avait à dire. Puis, elle tendait un mouchoir à l’enfant et lui dégageait une mèche du front en lui disant les mêmes mots que la veille. Enfin, immanquablement, elle lâchait sa main et allait s’assoir sur le banc d’en face en surveillant ses allers et retours. À un moment, son regard s’immobilisait vers un endroit précis de l’allée. Et elle courait consoler le garçon qui avait fait tomber le cornet dans le sable. Le marchand de glace lui tendait déjà un nouvel ice-cream en faisant une moue triste depuis qu’il s’était rendu compte que l’enfant n’était plus là. Depuis quand ? Un été, deux ou plus, il l’ignorait. Il ne l’avait pas vu disparaitre. Le gosse était imprimé dans sa rétine, à cause des gestes répétitifs de la femme qui reproduisait des moments passés et perdus, et parvenait par une magie quelconque à le faire réapparaitre, c’est tout ce que le marchand savait. Puis un jour elle ne vint plus. Ça non plus, il ne s’en aperçut pas tout de suite. Cette histoire, ce n’est pas la mieux qu’on m’ait raconté, mais c’est la seule dont je me souviens. Et ce n’est pas le hasard si elle persiste. Elle est liée à moi. C’est comme ça que je vois les choses. Merde rien n’a jamais persisté avec autant de clarté dans ma pauvre tête !
Ma pauvre tête. Je dis ça sans me plaindre.
Ça me fait penser que des têtes j’en ai tenu pas mal dans mes mains, pour voir. Des têtes de femmes, pour la plupart. Y a qu’elles qui se laissent aller comme ça. Qui les penchent en avant lentement, jusqu’à découvrir leur nuque, vous voyez ? Et bien ce n’est pas si lourd, rapport à ce qu’on trouve dedans. Bon sang ! Un nombre impressionnant de pensées, de sentiments, de souvenirs, de visions, de sensations, de désirs, d’odeurs. Oui, même des odeurs. Elles me reviennent du passé comme ça, en pleine gueule, sans que j’aie rien demandé. Et ça me broie le ventre, parce qu’elles me débarquent dans un lieu où je ne peux plus être. Un endroit fantôme. Et durant une seconde, je ne suis plus rien, ni l’homme d’aujourd’hui, ni l’enfant, ni l’homme d’hier. Ça me rappelle juste que je suis mort plusieurs fois dans ma vie. Et nous tous, on se balade dans cette maudite ville comme si de rien n’était. On fait comme si on n’avait pas tous ses trucs ahurissants dans le crâne, tous ces cadavres de nous-mêmes. Et des autres. Et des regrets sensationnels.
Bilerbets ? C’est un nom inventé par ma mère. Un nom affreux. Elle ne pensait pas qu’on le porte longtemps. Elle me le promettait souvent, c’est provisoire, John. Un mariage et zou, gommé à jamais de nos mémoires. Seulement les unions ne sont pas fréquentes dans ma famille. Ma famille ? Ma mère et moi.
Pourquoi septembre est-il toujours si triste, John ? Elle me demandait ça chaque fin d’été en regardant la pointe de ses escarpins clairs, ou en soulevant légèrement le rideau de la fenêtre qui donnait sur la rue. Je suis né en septembre, je lui répondais. Mais non, pas ce septembre-là, imbécile, les autres !
Il y a longtemps, septembre était le septième mois de l’année, ma mère aimait me raconter. Ma tête de mioche en concluait que l’hiver n’existait pas vu que l’année commençait en mars. Ça ne devait pas être si triste alors, elle me disait avec un sourire pâle quand je lui faisais part de ma théorie. Ouais.

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