« Poésie d’un jour
LA SOIF DE LA MER
Il ne faut pas que tu bouges
Il ne faut pas que tu respires
Il faut que tu restes assise
devant moi
comme l’arbre avec son ombre
comme le ciel avec la mer
sage comme l’air
et comme le sable
à midi en été
Il ne faut pas que tu parles
Il ne faut pas que tu souries
ou pleures
Il me faut deviner ton nom
traduire en images
tes pensées
chanter tous tes gestes
t’aimer avant
ta vie
Il ne faut pas que tu cherches
à comprendre
lasse ni à te lever
pour t’en aller
J’ai dispersé les routes
J’ai noyé les poteaux indicateurs
Il n’y a plus que l’espace
vide
la nuit seule
entre toi et tout
Il ne faut pas que tu te révoltes
Tu briserais la lampe
qui brille sur tes genoux
tu perdrais le monde
nous ne saurions plus qui nous sommes
[…]
Edmond Jabès, Je bâtis ma demeure (1943-1957) in Le Seuil | Le Sable, Poésies complètes 1943-1988, Éditions Gallimard, Collection Poésie, 1975, pp. 113-114.

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