au coeur du néant
|
Il paraît que je ne suis pas encore mort. Que j'en aurais même peut-être encore pour un bout de temps. Et que, dans ces conditions, j'ai tout intérêt à voir le bon côté des choses — voir même à positiver un peu. Aïe. Positiver : voilà bien ce dont je me suis toujours gardé. Les gogos positivent, les nigauds positivent, les américains positivent, les carriéristes positivent, les emmerdeurs de tous poils positivent et tournent toujours les choses à leur avantage. Moi non. J'ai ma dignité. Dans un monde où chacun a appris à positiver depuis la maternelle (où il est maintenant considéré comme un vice de rêvasser et comme le signe d'une grave pathologie de ne pas s'éclater sous le préau avec ses petits camarades), on passe vite pour un monstrueux nihiliste satanique à ne pas positiver d'instant en instant. Parce que le grand truc de la psychologie universellement répendue aujourd'hui, le b-a-ba du bon comportement pour tous, qu'on soit pharmacien ou écrivain, fleuriste ou artiste, c'est de considérer que la vie est faite pour avancer et marquer des points. Il faut que ça bouge, tudieu. Et pour que ça bouge, il faut y croire. Croire en l'intérêt de la bougeotte (qu'on est prié de ne pas appeler "bougeotte", déjà, mais "sens à sa vie". Si t'as pas pigé ça, mec, ben désolé mais t'es un freak). Ah je le vois bien mon problème ! C'est clair comme de l'eau de roche : j'ai toujours pensé exactement l'inverse. Par exemple, que la vie n'était pas une entreprise d'affirmation de soi mais d'effacement de soi. « Une perte de soi pour une plus grande présence de tout. » : c'est un peu mon credo, j'avoue. J'en ai quelques autres comme ça. À commencer par cette phrase de Tchouang-tseu tatouée à l'envers de ma paupière (comme on dit dans les Mille et une nuits) : « L'homme parfait est sans moi, l'homme inspiré est sans œuvre, l'homme saint ne laisse pas de nom. » Oui, c'est de ce côté que je voyais la réussite. Parvenir à s'effacer, à s'alléger, à se faire oublier. Non par excès idiot de modestie, mais par le fait de l'ambition que je pensais la plus belle — celle des mystiques peut-être bien. Ne rien chercher à réussir sur le plan de la carrière, de la personne, de l'ego, pour se découvrir au-delà de tout ça, vaste ouverture impersonnelle. Ce qui veut dire réaliser que l'on est en réalité la totalité, rien de moi. Le jackpot métaphysique. (Pas fou non plus, je mise gros.) Cette réussite-là (cet eurêka, ce satori) il semble bien qu'il faille le payer par le sacrifie de sa personne. Et qu'est-ce que coûte ce sacrifice, me demanderez-vous (j'en vois un dans le fond de la salle qui semble intéressé) ? Eh bien ça implique la plupart du temps de vivre sur la paille. Et d'une. Ensuite ça implique de ne pas être du tout sur la même longueur d'onde que ses voisins. On peut même dire que c'est l'assurance de voir le monde au travers de valeurs diamétralement opposées. Et forcément, ça vous fait vous sentir un peu seul. Oui, pas tous les jours facile d'aller de malentendus en malentendus, mais il faut l'accepter. Accepter d'être perçu comme une crotte, et ne pas avoir le culot de s'en plaindre quand par ailleurs on jouit d'être la totalité (tout l'art est de ne pas le perdre de vue - c'est une affaire de focale, ça demande de l'entraînement). Dans cette perspective, on comprend bien, j'imagine, que positiver n'ait jamais été mon grand souci. Mais je veux bien faire un effort. Yes. Ne serait-ce que pour rendre la vie plus agréable à mes propres (mes proches ? quels proches ? (bon bon, je ne n'ai rien dit)). Allez, moi aussi je peux le faire, ça ne va pas me coûter un bras. Tenez : mon travail est formidable, mon éditeur est le plus chic des éditeurs, je vis avec une personne délicieuse, belle, etc. Et puis mes livres sont aimés par les personnes les intelligentes et sensibles qui soient. La preuve en passant : encore tout récemment, ces quelques lignes de Pascale Petit, dans les Cahiers Critiques de Poésie, à propos d'un petit livre de la collection Ink : Dans tous ses livres, François Matton privilégie une expression réduite qui ouvre à une pluralité des sens de lecture. Ici, 12 petites pages faites de 4 petites cases griffonnées et annotées qui voudraient ouvrir à une autre dimension. Présence scintillante de l'auteur, effet de désynchronisation, on en vient à peser les questions du vide et du plein. A chaque nouvelle lecture, on fait une nouvelle lecture dans cet entre-deux de l'entre-dit et de l'entr'aperçu, irrégulier, imprévisible. Tendu. François Matton est un minimaliste débordant, un passif ardent, un nihiliste ouvert. Une espèce de philosophe sensible du « rien du tout ».(Je ne vous le fais pas dire.) Et avant ça, ce texte de Didier Vergnaud à propos de Autant la mer (aux éditions P.O.L (je le rappelle au visiteur sur cent mille de ce blog qui a la curiosité d'aller voir ce que je fais au-delà de ces pages électroniques)) : François Matton poursuit ses histoires dessinées, où souvent le propos simple ne fait que souligner fermement la précision du trait et la puissance du crayon. Le rapport entre les dessins et les textes s'installe de façon raisonnée, trois cases où s'installent en dessous les écrits correspondants. L'équilibre entre les deux formes d'expression est parfait, et l'on peut penser au reflet de l'un dans l'autre, avec cet effet d'aura que produisent certains tableaux japonais. (Et je trouverais à me plaindre ? Promis j'arrête.)
|
|
|






Ajouter un commentaire