Magazine Talents

Christophe macquet / luna western / paradiso / 2011.

Publié le 22 décembre 2011 par Membrane

CHRISTOPHE MACQUET / LUNA WESTERN / PARADISO / 2011.

Après Cri & Co, La réincarnation des amibes et Poids mouche, le poète et photographe Christophe Macquet qui réside depuis quelques années en Argentine, vient de publier Luna Western, chez Paradiso. L’édition bilingue n’en est pas une au sens traditionnel du terme, à moins qu’elle n’en soit pleinement une justement, en ce qu’elle se démarque d’un exercice de translation mimétique, pour jouer de l’écart inhérent au dépaysement linguistique, et questionner ce déplacement d’une façon ludique. Le résultat en est fascinant.

Le nom du traducteur (Lisandro Llano) figure bien sur la couverture, mais il est fort à parier qu’il ne s’agisse là que d’un supercherie littéraire et que Macquet soit seul aux commandes de ce duel ou tango littéraire franco-argentin. Un poète dédoublé, qui fait de sa pratique poétique le reflet de sa propre situation d’exilé ou d’expatrié, en plaçant entre les pages une vitre ou un miroir dont il varie constamment le coefficient de déformation personnel. Double page donc, comme l’est la double face de la lune : « Avoir su et avoir oublié cette langue / est un avoir, parce que l’oubli / est l’un des êtres-de-la-mémoire, / l’autre face de la lune ».

Dans la première des trois sections (« Épigraphe »), Macquet convoque quelques figures emblématiques de la littérature argentine (Borges, Lamborghini, Orozco…). Il les cite, les détourne et se les réapproprie. Ainsi, ce vers d’Olga Orozco (« Yo, Olga Orozco, desde tu corazon digo a todos que muero ») devient chez Macquet : «  Moimoi, Olga la fafabrique, Olga la mamagique, / du plus profond de ton carapoinçon, / je déclare à toute la nation / que je meumeurs. » Autre exemple, qui montre combien les sonorités peuvent devenir le premier vecteur du jeu de transposition poétique : « Ibamos entre cardos / por la huella » de O. Girondo devient « Y va mot centré quart d’os / porc là où éja ». Le poète s’amuse de la tradition littéraire de l’épigraphe, et ce faisant de l’hommage, en l’étendant à une section tout entière, et en soumettant les citations à son principe de traduction libre et rêveuse dont les résultats sont pour le moins burlesques.

La griserie poétique culmine dans la partie centrale (“Luna Western” précisément). De longues pages d’« hystérie littéraire », vomies d’un seul souffle, dans un flux délirant d’images télescopées, empruntant tour à tour au fonds littéraire argentin ou français. “De la fiction répétée jusqu’à l’os”, une poésie mimétique des raccourcis dont raffole notre modernité, qui semble se dérouler d’une « bouche extrêmophile » ou d’une « bouche-catalogue » intarissable : « le cœur en vrac / le gros cerveau / les petits tentacules / le gros cerveau qui ne sait pas nager / les dents cognant bêtement contre le bulbe de l’étrave / les oreilles entre deux options / les translations qui rongent / la gorge qui escamote l’esprit / qui se venge d’avoir été méprisée par l’esprit / qui souffre ensuite comme une folle de la disparition de l’esprit / le jambon avachi / la sente hâbleuse / l’épine dorsale d’un lent tango nazi / le cou sans descendance / les cuisses indispensables de la bonne ambiance » […] « l’ardeur des raccourcis : le gabier Thaophile : les sésames et les cannibales : les talons ravaudés et les délires de l’ami Jules / l’ardeur des raccourcis : Abel et la canine : Gardel dans la centripéteuse : la lèvre supérieure retroussée par l’hameçon de la gène […] »

L’épilogue adopte le rythme du début. On y trouve des affinités avec le Jules Laforgue des Complaintes ou de L’Imitation de Notre-Dame de la Lune, dans ce lyrisme tenu à distance par l’humour : « Oui-da / Dame ridicule. / Surmoimoile épinière. / Le grand tort de vieillir. Le grand tort de mourir. » Enfin, je serais tenté de voir dans le fragment suivant une sorte d’art poétique qui résumerait assez bien ce recueil de Christophe Macquet : « Toute forme poétique est une disgrâce passagère. Aussi dois-je enfariner certaines parties de mon corps / pour les maintenir en vie ».

Enfariner le corps ou la langue, la langue incarnée, et la cuisiner, la travailler sans relâche, pour nous en offrir le meilleur, le plus savoureux.

Romain Verger

Christophe Macquet / Luna Western / Paradiso / 2011.

Photographie : Christophe Macquet / Sélénogrammes

Ajouter un commentaire Signaler un abus Imprimer cet article Partager sur Facebook Voir l'article original
Retour à La Une de

Ces articles peuvent vous intéresser :

Ajouter un commentaire

Magazine