Magazine Journal intime

# 75 — “pas beau l’avion”

Publié le 08 janvier 2012 par Didier T.
# 75 — “PAS BEAU L’AVION”

La réponse à ta question, une fille.

****************************


— “...mais qu'est-ce que tu as bien pu faire pour te retrouver en prison 245 jours ?...


Et 246 nuits, j’insiste... à 23 ans, pour un garçon épris de féminité, 246 nuits sans toucher une demoiselle ou une dame, ça doit bien générer 5oo branlettes, n’est-ce pas. Et encore, pour moi ce ne fut pas si grave... mais je me souviens d’un gars qui a comme fondu en quelques mois, à se la secouer jour et nuit —on plaint les femmes qu’il a rencontrées une fois libéré, ce type... mais c’est pas le sujet.


Ce que j’avais fait?... Rien. Absolument rien. Et c’est bien ce que la zoociété me reprochait (articles L.124 et L.125 du Code du Service National et 397 du Code de Justice Militaire).


Quand un justiciable commet un acte pénalement répréhensible... avec une bonne préparation et pas de malchance dans l’exécution, il peut s’en sortir impuni. Par contre, quand on a obligation légale d’accomplir un acte et qu’on s’y soustrait, on n’a plus aucune prise sur la suite officielle. Surtout quand le ‘délit’ est imprescriptible, comme c’était le cas, si je me souviens bien.


Tel jour à telle heure, l’État m’avait convoqué à tel endroit, youkaïdi youkaïda... et donc je ne m’étais pas déplacé. Alors au moment de l’appel, un scribe a dû cocher une case et un petit voyant s’est mis à clignoter en face de mon nom... loupiotte qui allait rester en fonction jusqu’à ce que la situation soit rentrée “dans l’ordre”, comme on dit.

Oh, on ne m’a pas recherché, pas besoin... Les gendarmes sont allés faire un tour chez mes parents, quand même, service minimum investigatoire des Brigades du Tigre en milieu campagnard, histoire de constater que je n’étais pas là. Ensuite, je suppose, un coup de tampon sur le formulaire, on rentre le dossier dans l’ordinateur... et... ne reste plus qu’à attendre un recoupement avec autre chose.

Simple.


Prendre l’armée en frontal... perdu d’avance. Je le savais. J’étais frit, dès l’instant où l’on s’est aperçu de mon absence dans le troupeau aux-dits “trois jours”. Dès lors ma liberté risquait de prendre fin au premier ‘contrôle des papiers’. Mais je ne pouvais pas agir autrement. Déjà à l’école j’avais eu beaucoup de mal à supporter certains aspects de la ‘vie en groupe’, alors l’armée... je ne pouvais même pas envisager... entre elle et moi, incompatibilité ontologique de manière d’être et de manière de concevoir l’existence —y’a qu’en cas de guerre qu’on pourra me voir en uniforme avec sur la manche un petit drapeau à étoiles jaunes sur fond bleu, pour défendre l’Union face au prochain nazisme ou communisme (sorti de ce cas extrême et pas à l’ordre du jour, je ne suis pas concerné par la chose militaire).

Pour le ‘recensement’, quand j’étais lycéen, la mairie avait dû appeler plusieurs fois à la maison... Pour moi, c’était niet. Alors mon paternel s’est retrouvé obligé de m’y emmener par la peau du fion (ce qui l’avait réjoui à un point... voilà qu’il devait lui-même forcer son fiston à s’inscrire sur les listes de l’armée d’occupation de la Bretagne depuis le traité de 1532, selon ses critères historiques de vieux ‘gwen ha du’ qui avait participé à toutes les manifs contre la centrale de Plogoff, et transpiré une garde à vue pour une histoire de soi-disant “terrorisme du FLB” contre un pylône EDF —hé, assume ta paternité, ô mon papa, sois un bon citoyen, allons z’enfants... gniark!).

Quand, quelques années plus tard, papa-maman ont reçu la carte officielle de ma convoque à la caserne, j’étais déjà loin, occupé à d’autres histoires, encore moins dans des dispositions mentales compatibles avec l’idée de passer une année dans les “aaaaardavou!” et les chambrées puant le ‘collectif’ comme dans un vestiaire de foutebaule —je préfère regarder le Tour de France à la télé, avec chips et bière, dans mon canapé, loin des beuglements. Mais l’invitation du ministère eud’la défense était arrivée chez mes parents... “monsieur mapple, la Patrie a besoin de toi, histoire de te pourrir une année à rien foutre de propre mais avec un déguisement grotesque et une coupe de cheveux gratos, toute la journée à faire des trucs que t’es pas d’accord mais t’as intérêt à filer droit, petit salopard, ici c’est pas l’Éducation Nationale, hein, nous on sait comment s’occuper des anarchistes, petits persifleurs et autres fouteurs de merde, rompez... et bienvenue dans notre grande famille, jeune homme... oune! dé!... oune! dé!...”.

Ça fait rêver.


J’habitais alors une chambre de bonne dans les Alpes, chez Francisque —un vieux pétainiste qui ressemblait à Paul Newman en version obèse. Et voilà, je reçois la bafouille des parents avec le cadeau bonux dedans... cette bouzerie officielle, petit rendez-vous certes vert mais pas très galant.

Je fais quoi?

Un temps j’ai envisagé de ruser, comme pas mal de mes copains, dont certains avaient réussi a enfumer les psy (par contre ceux qui avaient raté leur numéro de dépressif asocial, les pauvres, ils ont reçu grave à Châteaulin et doivent encore s’en souvenir). Oui, c’eut été bien plus intelligent d’user des stratégies d’évitement, tel que Philippe Jaenada l’a si bien narré dans “les brutes”, un régal de lecture. Mais pour pouvoir ruser il faut d’abord se respirer les “trois jours”, encore des examens à la noix, se faire palper les bolloques par une nuque rasée, se retrouver ‘petit point’ dans une masse de gens inconnus, moi qui déjà me sens opprimé du thorax quand je rentre dans un supermarché... gnnnnn. Bondieu, ça faisait juste quelques mois que je m’étais sauvé des joyeusetés de “la vie en commun” en l’occurence scolaire, c’était pas pour replonger dans pire, nom d’un chat.

En dehors de l’aversion que m’inspirait la vie de caserne, une raison objective imparable m’incitait à rester total à l’écart des garnisons: un copain plus vieux que moi, qui avait passé un an en Allemagne dans des conditions pas trop Club Med, m’avait raconté qu’à chaque fois que tu croupis un jour au trou, ils te rajoutent une demi-journée de rab’, ces sadiques —bref, aujourd’hui j’y serais encore, au mitard, dernier conscrit de la République, comme un japonais qui continue la guerre ’39-’45 jusqu’en 1965 dans son île du Pacifique... Alors qu’elles se passent de moi, les forces vives de la Patrie —elles ont déjà plein de bras et pas assez de balais, à ce qu’on entend.

Donc un petit voyant s’est mis à clignoter face à mon nom insignifiant pour l’avenir de la Nation, dès lors inscrit dans le ‘fichier des mecs pas là’.


Suite à quoi, j’ai poursuivi mon existence en me comportant à la Georges Brassens, courtois avec les forces de l’ordre, en traversant dans les passages piétons, jamais d’esclandre dans les bistrots ou ailleurs. Le passe-muraille occupé à ses petites affaires à lui, sans occasionner de remous repérables dans le plus ou moins bel agencement de la Cité.

Ça a bien marché.

Jusqu’à ce jour de printemps, où mon petit voyant clignoteur a poussé un cri orgasmique.






# 75 — “PAS BEAU L’AVION”


Vendredi 21 juin 1991, ‘fête de la musique’. 23 ans j’avais donc... rempli de vigueur et d’appétits. Et depuis quatre ans, c’est moi qui décidait pour moi, à 1oo%.

Cette fête, belle soirée de fausses notes et autres massacrages de ‘stairway to heaven’ avec plein de gens qui s’amusent, des couples qui se forment, des rigolades, de la déconne... la vie, quoi. J’étais parti en piste dans un bled à quelques kilomètres de ma piaule. À ce moment je circulais en mobylette assurée au nom d’un autre —la bagnole perso, pas bon... rapport au voyant clignoteur dans le fichier. Je vivais discret, sans aucune excentricité d’apparence ou de prestance... invisible dans la masse.

Au retour vers le pieu, murgé sévère, je roulais au milieu de la route en essayant de ne pas trop m’éloigner de la ligne centrale, me rabattant juste quand je voyais des phares en face ou derrière... jusqu’à ce que je perçoive une lumière bleue un peu plus en hauteur, genre ‘lointain tout proche’. Une lumière alternative. Ah. Bon... pas glop, pas glop.


— “Papiers siou’plaît...”

Gaulette. Pourtant je le savais: à découvert, toujours marcher dans les clous. Pffff... foutue ‘fête de la musique’, mariachis de mes deux. J’aurais mieux fait de rester dans mon lit douillet, ou rentrer en bagnole avec quelqu’un, comme on me l’avait proposé —mais, ma mobylette... et la picole qui perturbe l’estimation des choses.

J’obtempère à l’injonction pandoresque, sans faire d’histoire. Premier contrôle de flics depuis mon lapin aux “trois jours”, ça va être comme qui dirait ‘l’instant de vérité’. Avec une question d’importance: les fichiers de la gendarmerie sont-ils connectés de région à région? Question subsidiaire: ma ‘fête de la musique’ va-t-elle s’achever au violon? Quelques mois plus tôt, un copain de copain m’avait proposé un plan pour me faire établir une fausse carte d’identité —ça m’avait semblé trop cher, pourtant j’avais les sous, bondieu, quel âne.

Je ne me souviens plus de leurs tronches, aux flics, mais ils étaient calmes de comportement, et moi aussi, je m’efforçais de le rester. Pendant que l’un vérifiait mon identité dans son cametard, les autres discutaient avec l’individu appréhendé en infraction au Code de la route sur la voie publique —‘individu’ qui restait dans le lapidaire, pour pas trop bafouiller, me bornant à des “oui m’sieur l’agent”, “fête de la musique”, “les jeunes s’amusent”, “c’est pas méchant”, “on fait rien de mal”. Je ne sais plus s’ils m’ont fait souffler dans le biniou, je suppose que oui, vu la situation. Par contre j’ai eu droit à une petite morale sur l’excès d’alcool et la circulation, ce genre de discours, sur un ton très cordial. Ils n’avaient pas envie de sévir, ça se sentait, ils étaient fatigués, devaient attendre le moment d’enfin rentrer retrouver maman, je suppose. Des ‘viandes saoules’ ils avaient déjà dû en ramasser pas mal dans la soirée, surtout que je jouais le gentil gars pas très malin, gros bœuf pas contrariant, assujetti social en goguette. Ils n’avaient plus envie de remplir des formulaires, ça peut se comprendre.

Le ‘vérificateur’ est ressorti du fourgon. Essayant de rester le plus détaché possible, je l’ai regardé revenir vers moi. Ma carte d’identité en main, toujours aussi peinard. Mon avenir immédiat était décidé, restait plus qu’à attendre l’oracle de l’informatique.

Il m’a rendu mes papiers en disant une phrase genre “c’est très imprudent de circuler de cette manière”.

— “Vous avez raison, m’sieur l’agent. Fête de la musique, heu... je me suis laissé emporter... je ferai attention à l’avenir.”, incrédule... une joie interne, vous imaginez...

Là, un des flics a suggéré de me raccompagner à mon domicile. Les autres ont dit “ouais, c’est plus prudent”. La mobylette dans le panier à salade et en route vers ma chambrette. Dans le panier à salade je ne jouais pas au petit teigneux antisocial, ça... et je me demandais “mais... heu... on va vraiment chez moi? ou on va chez eux?”. Hé oui, des fois qu’ils m’auraient coffré en douceur, pour être certain que je me montre docile, pas tenté de causer du trouble à l’Ordre Public. Faut pas non plus les prendre pour des idiots, nos fins limiers, malgré le képi qui dit-on comprime.

Le trajet me fut assez pénible, ou pour le moins désagréable... disons, inconfortable psychologiquement. Ils se sont garés devant l’immeuble où j’habitais, je me suis mis à espérer que le proprio pionçait, ce qui vu l’heure était quasi-acquis —mais certains vieux sont insomniaques. Pas le moment de voir la tronche bouffie du Francisque, qui ne m’appréciait que modérément, genre ce jour où, pour une dérisoire histoire de trois-quatre mois de loyer en retard, il m’avait pécho dans les escaliers:

— “Vous êtes un mauvais locataire! Un bonimenteur!!!”

— “Monsieur, je crois que ‘boni’ est de trop. Bonne journée...”

Francisque devait roupiller avec sa vieille comme chaque nuit depuis 6o ans, tant mieux pour moi. Je suis descendu du fourgon. Deux gendarmes ont posé ma brèle sur le trottoir, et...

— “Allez dormir, jeune homme. La prochaine fois, on ne sera pas si conciliants.”

— “Merci, messieurs. J’ai bien compris la leçon. Y’aura pas de prochaine fois. Z’êtes sympa avec les jeunes. Bonne nuit.”

J’ai rangé ma bécane et suis remonté à ma piaule, tout content, “les fichiers brassent dans le mou, wouaou, vive l’informatique de qualité frinçaizzzz... on vit vraiment dans un pays de tocards, sous le signe de l’hexagoooo-neuh, la prochaine guerre c’est encore les ricains qui vont devoir sauver notre slip, comme en ’18 et en ’45”.

J’ai bu un dernier coup pour fêter ça, “ah mazette, quelle escorte...dans le coin, les coyotes traitent vachement bien les déserteurs, arf!”. Et j’ai superbien dormi... très confiant en mon avenir tant immédiat qu’à plus longue échéance, conscience tranquille & âme en paix, mes frères. Aaaaamen. La vie est magnifique, des fois.

“Vous m’aurez jamais, pignoufs...”


Une semaine plus tard, prenant mon courrier, je trouve une lettre de la gendarmerie. Ah.

On m’invitait à me rendre dans leurs locaux pour “affaire me concernant”. Tsss tsss. Délicat. Je me suis dit que l’armée n’avait rien à voir avec ça, sinon j’aurais été coffré à l’appréhendage ‘fête de la musique’. Peut-être la mobylette en état d’ivresse? Ou une erreur? Enfin bon, rien de méchant, sinon au lieu d’une lettre j’aurais reçu de la visite. Alors je me suis rendu à l’invitation officielle, avec sourire et petite auréole d’ancien enfant de chœur, partant pour le taff une demi-heure plus tôt que d’habitude (je bossais de nuit, 19h/o3h, en solo dans l’atelier, au blaque (toujours cette histoire de clignotant et de fichiers), sur un tour à commande numérique et deux décolleteuses qui produisaient des rondelles... et j’étais super bien payé, surtout pour un mec qui trois ans plus tôt ne savait pas dans quel sens on tourne la clef pour dévisser un écrou).


Je me présente chez les schtroumpfs, en bon citoyen. Un petit bonhomme bleu me dit d’attendre. J’attends.

Deux minutes plus tard, je suis convié à rentrer dans un bureau, où l’occupant en puloveur bleu avec broderie ‘nationale’ me demande de m’asseoir... ce que je fais, relax, innocent, lui expliquant que j’embauche dans une demi-heure. Il me demande ce que je pratique comme boulot, je lui explique, mécanique de précision. Et il me dit:

— “C’est bien, c’est bien. Un travail d’avenir. Et intéressant, on peut évoluer... mon frère est du bâtiment, régleur sur des centres d’usinage. Mmmmmhhh. Mais... vous n’avez pas un petit problème avec l’armée?”


Ah là là...

Ah là là là là...

Ouyouyou.... ça y’en a pas bon.

Pas du ‘haut débit’ mais voui, c’était connecté entre les régions, les fichiers de qualité frinçaizzzz. Dans le camion ‘fête de la musique’, les cognes avaient dû juste relever mon identité, et vérifier plus tard, au commissariat. J’avais pas pensé à ça. Et comme un petit cave je m’étais déplacé par mes propres moyens jusque dans l’antre des coercitifs, pour entendre ça... qui me laissait un arrière-goût pas bon pour les vacances d’été, d’automne, d’hiver et de printemps, “t’as pas signé, tu vas encore plus en chier, petit connard indigne de la République”. Ah bondieu, retour au “collectif” dans une de ses versions les plus crassou, la paillasse de monsieur est presque prête à recevoir le postérieur de monsieur. Ça n’en finira jamais, le “social”... Merdouille, plein de gens ne demandent que ça, être “pris en charge”... alors pourquoi on fout pas un peu la paix aux ceusses qui n’aspirent qu’à rester peinard dans leur coin en suivant les chemins qui mènent au rhum? C’est vrai, quoi... pendant presque vingt ans on m’a emmerdé dans le “fais pas ci, fais ça”, m’obligeant toujours à filouter pour pas trop douiller. Et vlof, c’est reparti pour un tour de manège offert par la zoociété. Et un corsé, c’est à craindre.

Le gendarme m’expose la suite prévue par son Règleumingue. Nuit en garde à vue pour commencer. Demain, on me conduit (ce fut en 4L) au ‘centre militaire’ le plus proche, et les évènements ultérieurs ne concernent plus la maréchaussée.

Je m’étais ramené chez eux en fringues de boulot, sans rien à part ma gamelle... même pas une brosse à dents, évidemment. Ils ne furent pas vaches, les vaches. Ils ont accepté de revenir chez moi, que je puisse prendre des affaires. On n’a pas croisé Francisque dans les escaliers, toujours ça de pris... ça l’aurait trop fait reluire le vieux de pouvoir me matter entre deux gendarmes, chevrotter un “ah, ça m’étonne pas... ce petit gibier de potence, le laissez pas filer, méfiez-vous, il parle bien mais c’est un sournois, une vipère, un scorpion”. Dans mes tourments, j’aurais au moins coupé à cette épreuve de calomnies pétainistes en cascade.


Ça m’a sonné un peu mélancolique de rentrer dans ma piaule avec mes deux Dupondt.

À cette époque je tapais mes histoires sur un PC, un Amstrad 1512 je crois, sans disque dur, avec le logiciel ‘Word 2’ sur une grosse disquette souple, cinq pouces chépaquoi —ça me suffisait pour mes bricoles et me suffirait encore aujourd’hui, d’ailleurs. Des deux flics qui m’accompagnaient pour faire ma valoche, l’un avait un fiston qui possédait le même ordi, alors je lui ai enregistré une copie de ‘Word 2’ sans passer par la ‘case Microsoft’. “C’est cadeau, m’sieur l’agent”... il m’a remercié. Et puis on est reparti dans leur petit paradis bleu, au village des schtroumpfs, mon ‘sac de sport’ dans une main, un sac de bouquins dans l’autre —voui, kek’chose me disait que pendant un bon moment j’allais avoir du temps pour lire... et guère de tentations gonzesses/picole pour me détourner des richesses esthétiques de la littérature plus ou moins engagée.


La nuit de garde à vue qui n’appelait aucune enquête, les gendarmes ont été chouette avec moi. Ils m’ont laissé mon tabac et m’ont offert une kro à eux —dans mon gosier, elle coule encore. Pas des méchants, quoi, des pères de famille dont pour certains j’aurais pu être le fils, et moi je n’avais pas collé un flingue sur la tempe d’un buraliste pour quelques liasses, dépucelé une gamine de 1o ans ou cogné une pauvre mémé pour lui piquer son porte-monnaie. J’étais un ‘délit d’opinion’, c’est plus noble... même si l’un des gendarmes pensait que j’étais à moitié pas fini, vu que lui conservait une sacré nostalgie de son service militaire, qui l’avait décidé à rentrer dans la carrière (vous voyez le genre de dialogues assez ubuesques que ça peut donner, dans de telles circonstances —même dans la merde, il faut savoir savourer ce genre de situations remarquables, ça sert toujours après, ne serait-ce que pour ne pas perdre de vue le côté polymorphe des êtres et des choses). Et surtout, je ne les emmerdais pas. Rien contre eux, ils appliquaient la procédure... sans zèle ni méchanceté, avec compassion même. Le responsable de la situation c’était moi, mes choix. Y’avait pas à pleurnicher ni hurler à l’injustice. Je pouvais juste déplorer l’état actuel de la Loi, qui m’avait contraint à ça, me menant là.

Au matin, ils m’ont permis de prendre une douche. Et donné un comaque petit dej’.

— “La journée va être longue pour toi, gamin. Alors même si t’as pas faim, force-toi à manger. Ce que je te dis là tu y repenseras ce soir, tu verras.”

Je me suis forcé. Il avait raison, ça...


Un peu plus tard, je me suis assis à l’arrière de la 4L bleue marine, comme quand j’avais 14 ans, sauf que là ça n’allait pas se passer comme chez le ‘juge pour enfants’ avec une amende pour mon père et un bon gros catéchisme républicain... “oui, m’sieur...”, va chier vieux con.

On a traversé le bled pour rejoindre la nationale. À un stop, un mec qui marchait sur le trottoir s’est arrêté, m’a regardé à l’arrière de cette berline, étonné, on devine. C’était Gino, le patron de mon café préféré. Il m’a souri d’un air malheureux —dans mon âme, ça brûle encore.




Une grosse grosse caserne, c’était.

À l’entrée, de jeunes hommes plus jeunes que moi ‘montaient la garde’, déguisés en soldats de plomb, des fois que les prussiens tenteraient une offensive, je suppose, ou les wisigoths, ou les sarrazins, ou les martiens... ou quiconque décidé à égorger nos filles zé nos compaaaaa-gneu. Ils avaient l’air de se faire chier à un point, ces pauv’mecs en faction pour que dalle. “Pfou... chuis p’t’être mieux à ma place qu’à la leur, en fin de compte”.

La 4L a reçu autorisation de pénétrer le périmètre sécurisé avec son ‘ennemi public’ à l’intérieur. Je suis descendu dans une cour immense, avec des tas de bonhommes qui vaquaient à pas grand’chose, j’ai eu l’impression. Des clones, ça fait peur, comme dans la ‘guerre des étoiles’. Je devais avoir l’air un peu ‘pas à ma place’ dans ce binezzz, avec mes cheveux mi-longs et mes habits d’être humain normal.


On m’a amené dans une sorte de cabane pour jouer à la p’tite guerre... pourtant, j’avais passé l’âge —pas eux, visiblement... on dira que je suis Geronimo, on dira que vous êtes la cavalerie.

Pendant que les gendarmes signaient les papiers, je suis resté avec quatre militaires. Trois qui la fermaient en se tenant en retrait, tout droit et tout figé. Le quatrième semblait le mâle dominant, la caricature du sous-officier de cinoche, il devait passer ses loisirs à regarder ‘full metal jacket’ en bandant non-stop. Il portait un chapeau plus conséquent, sans doute pour montrer que contrairement aux trois sous-fifres il en possédait une sacré paire. “Un gros coq et trois chapons”, j’ai pensé. Et c’est vrai que les trois malheureux tiraient des tronches de gars qui ont dû prendre l’habitude d’écarter les cuisses, ça doit pas être drôle tous les jours comme boulot, à moins d’avoir des goûts qui vont dans le bon sens —si ça se trouve, y’avait complémentarité dans le quatuor, allez savoir... le monde est si surprenant, souvent.

Le Coq m’a d’adord scruté pas mal de secondes en silence, il semblait se croire au Viet Nam face à un niaquoué. Ouh là, bizarre, drôle de zigomar... ah oui, pas un petit comique, le sergent MacArthur... évident qu’il valait mieux le rencontrer en temps de paix. Il m’avait d’emblée en travers de la glotte, flagrant... on se demande pourquoi... après tout, je ne lui avais rien fait, on ne se connaît pas. Cessant de me détailler, sans préambule il m’a expliqué des choses, débit martial, regard à la Jean-Sébastien Bach pas content d’avoir dû quitter Leipzig à cause d’un petit fumier à recadrer en ré mineur.

— “T’as fait une sacré connerie, mon gars... mais on n’est pas des chiens, malgré ce qu’on raconte. Ça va s’arranger, on te prend quand même avec nous. Tu verras, ça va aller pour toi. Tu nous remercieras dans un an.”, tout ça d’un ton congelé, genre ‘piquet en béton’, sans presque bouger les lèvres, avec des yeux de chat face au mulot.

Hum hum, ça fleurait l’affectation dans le commando le plus craignos de toute la conscription de métropole et d’outremer, en compagnie de bourrins et de cassoces à marcher toute la nuit avec un sac à dos rempli de cailloux, commandé par des psychopathes bouffés de malaria et un peu trop portés sur l’analité d’autrui. Que lui répondre, au sergent pas très pépère? Au premier abord, dans ce genre de situation, tout seul face à tout ce monde, le bon sens incite à ne pas trop la ramener, la jouer plus Titi que Grosminet. Sauf que... “Foule Métal Jaquette” avait beau me recevoir en force, à domicile et bien entouré, moi je détenais une putain de bonne carte dans ma manche. Ça changeait tout dans le comportement que je pouvais adopter sans casse. Hé oui, j’avais pris la peine de potasser la législation concernant mon ‘délit’ —superchiant à lire, mais utile. Notamment quand j’ai appris que quelques années plus tôt, Robert Badinter avait aboli les tribunaux militaires en temps de paix. Je n’avais rien de militaire, pas même les “trois jours”. Si je ne signais aucun papier, ils étaient contraints de me remettre aux petites bites de civils, et terminé l’ambiance “oune! dé!”, continuez à jouer à la p’tite guerre loin de moi, l’ennemi est à nos portes. Je ne signerais donc rien de militaire. Ils n’auraient pas le droit de me garder. D’ailleurs je n’aurais même pas dû être là... si ça se trouve, je pouvais porter plainte pour ‘séquestration’, demander des ‘dommages et intérêt’. Métal Jaquette, je pouvais donc me foutre de sa gueule tout ce que je voulais, faire tourner chèvre mon légionnaire, j’étais hors d’atteinte... qu’il commence à me cogner et pour sa pomme c’était ‘coups et blessures volontaires’ au tribunal civil, en correctionnelle, avec sa tronche dans le journal, voire à la télé... son ‘quart d’heure de gloire médiatique’. Bref, j’étais parmi eux, certes, mais ils ne pouvaient rien et le savaient sûrement... ils pouvaient juste tenter de m’intimider, m’enfumer pour que je signe un truc qui m’aurait collé entre leurs pattes, où là ils se seraient ensuite défoulés. Sauf que je me tenais sur mon rail badinterien, sûr de mon coup. De quoi s’amuser un peu, impunément. Je n’allais pas me priver de me le payer, Métal Jaquette, sur son terrain, à ma manière, devant ses gars... une telle occasion ne se représenterait pas, c’eut été dommage de laisser passer ça. Surtout que Robert Badinter était juste derrière moi, une main sur mon épaule... comme au collège les Stray Cats m’accompagnaient, aux convoques dans le burelingue de la dirlo.

J’avais sur moi un étui de petits cigares. Métal Jaquette, en guise de réponse à son offre de rejoindre ses petits copains, je lui en ai proposé un, de cigare, façon Columbo, avec mon sourire le plus candide. Incrédule, il a refusé. J’ai tendu l’étui vers les trois autres derrière, ils n’ont même pas regardé, ils flippaient trop. Tant pis pour eux. Alors d’un coup de Zippo j’en ai allumé un de cigare en fixant le Jaquette dans les yeux. Parole, on aurait cru que le Coq allait pondre. Et je lui ai dit, me tenant exprès un peu tordu avec une main dans une poche:

— “Vous z’auriez pas un cendrier, m’sieur? Vous z’embêtez pas pour moi, je sais m’adapter à l’environnement... un casque fera l’affaire.”

Le regard du Coq, inoubliable... Rambo encerclé par 4oooo chinetoques surarmés. Il ne réagissait pas, comme si on lui avait débranché un fil dans la tête. Les trois autres gars avaient du mal à se retenir de pouffer, j’étais content de les venger un peu pour tout ce qu’ils devaient subir en compagnie de ce dingue. J’ai poussé le bouchon, m’inspirant de cette scène dans “un jour sans fin”, quand Bill Murray se fait intercepter par les flics.

— “Je cracherais pas sur un petit whisky, m’sieur. Un double. Sans glace, merci. Servez-moi rapidement, mon brave, je suis pressé. Ou plutôt non, apportez la bouteille, garçon.”

Il n’a pas répondu, mâchoire pendante tressautante, au bord de l’implosion... un coq tout ramolli, magnifique spectacle, ma première et unique volupté de la journée. Puis il s’est repris, Métal Jaquette. Et dès lors il a pu gueuler ce qu’il a voulu et ça sortait fort, je n’ai plus rien dit en sa présence. Je fumais mon cigare en regardant un peu la déco et tout ça, faisant tomber ma cendre par terre en le regardant bien en face. À un moment où j’étais sûr que le Coq ne pouvait me voir, j’ai lancé un clin d’œil aux trois victimes, qui m’ont rendu un hochement de tête.

Ayant compris qu’il n’y avait plus rien à faire, le Coq a fini par décrocher un téléphone pour aboyer un truc et très vite deux gars sont entrés, du genre sportif. Et j’ai compris que j’allais rencontrer le colonel ou le général... ou le contre-amiral... enfin, un type qui ne passe pas sa vie à torturer des conscrits ou balayer une cour déjà balayée quinze fois depuis ce matin.


Les deux qui m’emmenaient voir le Boss, c’était des appelés. Ils en avaient presque fini avec les joies du régiment.

— “Tu vas morfler, mon gars...”

— “Ça tombe bien, j’adore ça. Mais... toujours des promesses... pas plus tard que tout de suite, je viens de tomber sur un chapon déguisé en coq. C’est pas banal.”

Fin de l’échange.


On est arrivé dans un couloir avec de belles portes et un parquet nickel, ‘encaustique’. Normal, c’est pas les esclaves qui manquent dans le coin... faut bien les occuper un minimum, hein, sinon ils s’ennuient et ont le mal du pays... et c’est mauvais pour le moral des troupes. Restons humain, n’est-ce pas.

Toc toc, entrez.

— “Mon ‘chépaquoi’, depuis le temps que vous en demandiez un... on vous l’apporte.”

Le contre-amiral m’a regardé, jaugeant le chevelu mal rasé dans un uniforme pas réglementaire. Il avait le sourcil ombrageux... je suppose qu’usant du télégraphe sans fil, Métal Jaquette s’était déjà plaint de moi à sa hiérarchie. Les deux autres sont ressortis. Le dirlo, un type d’une cinquantaine d’années, un peu rondouillard, pas l’air trop méchant, en tout cas moins que le Coq... au mur il avait punaisé un dessin de Jacques Faizant, issu je suppose du Figaro (deux personnes qui parlent: “qu’est-ce qu’un pacifiste?”, “c’est un agneau qui croit que les loups sont végétariens”). Le maréchal de ces logis m’a interrompu dans la contemplation de ce petit bijou humoristique.

— “Si j’ai bien compris, vous refusez la proposition de régularisation que l’on vous fait.”

— “Oui.”

— “Vous allez au devant de gros ennuis. Réfléchissez...”

— “C’est réfléchi depuis six ans, le jour du recensement.”

— “Hum hum. Vous êtes stupide, ou plutôt immature. Oui, vous êtes un enfant. Mais ici on ne joue pas. Vous allez sortir d’ici avec les menottes, pour aller au juge d’instruction, qui va signer un mandat de dépôt. Et cette nuit vous dormez en prison, pour un an, en compagnie de criminels. Vous en êtes conscient?”

— “On ne se connaît pas, mais... puisque vous dirigez cette taule c’est qu’on vous en a estimé les capacités, j’imagine. Alors vous devez bien vous douter que c’est mieux pour vous aussi, si je ne reste pas ici. Je n’ai rien contre vous ni contre l’armée. C’est pas idéologique. Juste, je suis incompatible avec la vie de caserne. Ici, j’y laisserais ma peau. C’est comme ça. Je peux pas.”

— “Vous vous imaginez plus compatible avec la vie de prisonnier, peut-être?”

— “La prison il faudra m’y emmener, contre mon gré. Et m’y retenir, contre mon gré. C’est foncièrement différent que d’accepter de rester ici, de mon plein gré. Dès le départ, en cas d’interception la prison était un choix stratégique de ma part, au vu des données du problème. Rendu où ça en est pour moi, mieux vaut passer un an à lire qu’un an à faire semblant de balayer vos chiottes. Vous devez me remettre aux civils. Vous n’avez pas le choix, Badinter a aboli les tribunaux militaires en temps de paix. N’insistez pas. Et souhaitez-moi de bonnes lectures, aux frais du contribuable...”

— “Vous ne faites rien au hasard, vous.”

— “La dernière fois que j’ai fait un truc au hasard, j’ai passé l’été de mes 14 ans à creuser des tranchées chez mon père, pour réparer. Ça forme. Depuis je fais de mon mieux avec ce dont je dispose, au vu de la situation. Comme vous, en somme, mais dans un autre contexte et avec d’autres enjeux. Malheureusement pour les statistiques de la surpopulation carcérale, nos intérêts divergent.”

Il m’a souri. Il a même un peu ricané. Et il m’a offert une clope sans me demander si je fumais... on imagine que l’épisode du cigare lui avait été raconté au téléphone par Métal Jaquette. Partant de là, il s’est comporté presque paternel.

— “Vous savez, je vous comprends. Dans son état actuel, le service militaire est lamentable, indigne de la France, une honte. Et à vrai dire les appelés m’emmerdent plus qu’autre chose, ils attendent juste de pouvoir foutre le camp, c’est déprimant. Temps perdu, argent gâché, système à bout de souffle, et plus de colonies pour financer ce gouffre absurde qui devrait déjà être aboli... ça n’en n’a plus pour longtemps. Je préfèrerais n’avoir que des pros en service, des volontaires, concernés, motivés. Ça viendra. Mais pour l’instant c’est comme ça, je gère une bande de glands. C’est grotesque. Vous êtes sans doute né quelques années trop tôt, jeune homme. Mais c’est la Loi.”

— “Oui... la Loi, m’sieur.”

— “La Loi. Je ne pense pas que vous soyiez un mauvais garçon, mais vous manquez de maturité et de finesse. Là où vous allez maintenant, ça ne va pas être facile pour vous. Je vois que vous avez un métier, un logement, sans doute une petite copine. Quel gâchis absurde... mais je n’insiste pas. Bonne chance.”

Il a rappelé les deux gars, qui m’ont bouclé dans une pièce.


Un peu plus tard, deux gendarmes sont revenus. Clac main droite, clac main gauche, les bracelets sont plus lourds qu’on imagine... et dans la bétaillère, direction le Palais de Justice, où j’ai attendu pas mal d’heures, toujours bouclé.

Je n’avais rien bouffé depuis le petit dej’ à la gendarmerie quand ils avaient insisté pour que je mange, les braves pandores. Là, ça commençait à gargouiller. Mais je ne voulais rien demander.

Il faisait nuit quand on m’a fait rentrer dans un bureau. La juge d’instruction devait avoir 25 ans, une blonde un peu replète, plutôt mignonne selon mes goûts... “fi des femelles décharnées, vive les belles un tantinet rondelettes”. Mais l’heure n’était pas au lutinage, surtout avec la tronche de décavé que je devais me payer après toutes ces heures de ballottages —elle était loin, ma douche du matin chez les gendarmes.

Instruction assez vite expédiée, situation pénalement on ne peut plus simple. Elle avait l’air désolée de ce qu’elle commettait, la p’tite juge, mais c’était son job, comme les gendarmes, comme Métal Jaquette, comme le contre-amiral, et comme plus tard les matons, le tribunal. J’étais une ‘matière première’ qui correspondait à un cas de figure juridique, c’est tout.

À un moment, la juge a remarqué que je mattais ses courbes. Un peu gêné, j’ai dit:

— “Excusez-moi, c’est très inélégant de ma part... et pas dans mes habitudes de me comporter ainsi avec les dames. Mais d’un autre côté, dans les mois qui viennent, vous comprenez... alors j’engrange quelques dernières images, à toutes fins utiles. On dirait que vous allez passer un peu de temps en cellule avec moi... j’espère ne pas vous décevoir.”

Elle est devenue toute rouge, un peu saccadé de gestuelle. Ah... dans un autre contexte, j’aurais pu tenter une approche à la genteulmane lunaire, genre “vous habitez chez votre greffier?”, pour voir comment ça réagit en face, estimer si c’est ‘râteau garanti’ ou pas. Ni l’endroit, ni le moment... dommage, elle me plaisait beaucoup.


Ensuite j’ai encore attendu pas mal de temps au Palais de Justice, rebouclé toujours sans bouffer. J’ai failli appeler pour qu’on me donne au moins une cigarette, mais... je me suis retenu. Quand t’es dos au mur, détache-toi de tout ce qui peut te faire plier —autant m’y mettre d’emblée. Tout seul en milieu hostile, on doit se recentrer sur son ‘noyau dur’, le mettre hors d’atteinte... et s’organiser dans sa tête pour ne pas être affecté par les outrages. Alors on ne demande rien, on attend en repensant à des choses... puni au coin, à l’école primaire —c’est pareil. Toucheront jamais mon noyau dur, ou alors faudra attendre l’autopsie —et encore...

On a fini par venir me récupérer, direction la maison d’arrêt, les ‘procédures d’usage’, la fouille et tout ça... et la ‘cellule des arrivants’ vers trois heures du mat’. “Vivement demain, le p’tit dej’...”.

Kapoute.

Enfin seul, on peut se laisser aller à évacuer la pression.

Et dodo.





Au procès, j’ai reçu un an ferme, dont quatre mois ont sauté aux ‘grâces présidentielles’ quelques jours plus tard —j’ai déjà raconté ça.


J’avais décliné l’aide de l’avocat commis d’office. Face à la Cour j’ai donc plaidé moi-même et à ma façon, essayant de me montrer concis et granitique, poli, calme, langage ‘académie frinçaizzzz’, chaque mot pesé, appris par cœur, répété dans ma cellule, les changements de ton, les silences, tout ça, ciselé au micron. J’avais gardé le texte de ma plaidoirie mais je l’ai perdu depuis —au cours d’un déménagement, je suppose. C’est dommage, ça aurait donné une belle conclusion à cette histoire.


Le juge ne décide pas de la Loi, il l’applique.

Les ‘votre honneur’ étaient forcés de me condamner mais je voulais qu’ils le fassent à contre-cœur, avec mauvaise conscience, que ça leur perturbe un minimum le bœuf bourguignon du dîner. J’avais poli mon petit discours dans cette optique, avec gestuelle et tout et tout, comme un bon baveux. Du pèzetaque, un sketch, pas plus d’une minute mais du concentré, une rafale lente... t’façons je n’avais rien à perdre de plus que ce que j’avais déjà perdu, quoi que je dise le tarif ne bougerait pas. Alors autant se défouler, gratter un peu la bête.

À mesure que je sortais mon topo ciselé, juges et assesseurs baissaient les yeux, la tête —sauf un, qui m’a souri jusqu’à la fin en croisant les bras. Et comme je jouais sur une scène de théâtre, avec un public, en conclusion je me suis payé le plaisir d’en rajouter en évoquant John Carlos et Tommie Smith, joignant le geste à la parole.

Ça m’a coûté 245 jours ET 246 nuits, c’est vrai, mais... le poing tendu au ciel dans un prétoire de tribunal correctionnel avec les juges qui regardent le bas de leurs robes, bon sang, ça laisse quand même un foutu bon souvenir.


Ma “défense” au procès disait en gros ce que le contre-amiral m’avait raconté dans sa caserne, juste avant les menottes: le service militaire est un anachronisme ruineux et inutile qui sera aboli en France avant l’apparition de mon premier cheveu blanc. Temps perdu, argent gâché... bla bla bla... notez, greffier.


Cinq ans plus tard, Chirac abolissait la conscription —un gaulliste qui liquide l’œuvre de Napoléon, si c’est pas une honte pour la France Éternelle.

Métal Jaquette a dû avoir du mal à s’en remettre, d’un seul coup privé de ses mignons... il en a peut-être fait une dépression, le choupinet.

J’aime à penser que le jour de l’annonce de l’abolition, le contre-amiral a eu une petite pensée pour moi, comme j’en ai eu une pour lui, enfin débarrassé de son troupeau de tire-au flanc qui attendent la quille.


Pour ma part, bizarrement je n’ai plus jamais eu envie d’aller à la ‘fête de la musique’. Une phobie, comme on dit. Je décline les invitations que me lancent parfois des gens qui m’ont rencontré après tout ça.

Le jour du 21 juin, je reste dans mon lit douillet.

Plus jamais personne viendra me voir pendu, j’espère.



***

Publié par les diablotintines - Une Fille - Mika - Zal - uusulu# 75 — “PAS BEAU L’AVION”
Ajouter un commentaire Signaler un abus Imprimer cet article Partager sur Facebook Voir l'article original
Retour à La Une de

Ces articles peuvent vous intéresser :

Ajouter un commentaire

Magazine