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Notes de voyage au fils de Pénélope (1) Lagos

Publié le 08 janvier 2012 par Stella
Notes de voyage au fils de Pénélope (1) Lagos

Go-slow à Lagos, vu d'un immeuble surplombant.

Cher fils d'Ulysse

A toi qui es resté sur ton bout d'île, à Ithaque, je dédie ces mots qui, j'espère, te feront voyager un peu à mes côtés.

Il y a quelques années, j'intitulai une note "La plus belle ville du monde" à propos de Lagos, capitale économique du Nigeria, où je suis allée souvent et qui, toujours, me fascine. Car Lagos n'existe pas. Lagos est impossible. Lagos, c'est 13 millions d'individus empaquetés dans quelques kilomètres carré. Un mélange improbable de chair, de pierre et de terre qui défie l'imagination et ramène à l'état d'aimable plaisanterie tous les romans urbains d'anticipation. Cette ville est une broyeuse d'hommes, qui absorbe et digère tous ceux qui y pénètrent. Une ville-usine, qui produit tout - ou presque - ce qui se commercialise en Afrique de l'ouest en termes de produits manufacturés. Une gigantesque fabrique, où chacun a sa place et qui, pourtant, ne parvient pas encore à résorber l'effrayant chômage dont souffre une population en croissance perpétuelle.

A Lagos, la circulation qui n'a de circulation que le nom, tant est extraordinaire le fait de voir ramper des dizaines de milliers de véhicules avec un seul et unique feu tricolore, situé dans une zone résidentielle qui pourrait tout à fait s'en passer. Sur Ithaque, ton île, il y a ce que tu appelles plaisamment des "blocus", que nous autres amateurs de bon vin nommons "embouteillages" et que les Nigérians, optimistes, appellent des "go-slow". Pour eux, ces "va-lentement" sont des paramètres invariables qui entrent en considération dans tous les déplacements. Un go-slow, ce n'est pas une demi-heure de retard à un rendez-vous, mais quatre heures d'attente, à l'arrêt. A Lagos, le temps n'est pas le même qu'ailleurs, les heures ne s'écoulent pas à la même vitesse. Et si le hasard, ou un quelconque mauvais sort que l'on t'aura jeté avant de partir, fait que le problème surgit au moment où tu es sur le pont d'Oshodi, tu as toutes les chances - les risques ? - de voir ton automobile amputée de ses enjoliveurs, sa roue de secours, son antenne radio, ses rétroviseurs extérieurs bref, de tout ce qui dépasse du blindage que tu auras soigneusement veillé à maintenir en bon état pour éviter que la balle perdue qui ne manquera pas, aujourd'hui ou demain, de te frôler, n'atteigne tes passagers. Car dans cette ville, la plus merveilleuse douceur s'accouple journellement avec la plus extrême violence. Les maisons paradisiaques, qui étirent leurs jardins d'Eden le long d'une côte émouvante de virginité, sont toutes dotées d'une panic room, la pièce ultra-sécurisée aux murs plus épais qu'un abri anti-atomique où tu te réfugieras lorsque les méchants s'en prendront à toi. Là, tes provisions de biscuits et d'eau te permettront de survivre huit jours et ta ligne téléphonique enfouie dans les murs te permettront d'alerter l'armée, à condition que tu aies quelques relations, bien sûr. Sinon, il te faudra saisir la kalachnikov payée prix d'or et soigneusement préparée à cet effet et tenter une sortie, en priant que le mauvais sort - toujours lui - ait enrayé celles de tes assaillants, puisqu'ils les ont probablement achetées au marché pour quelques dizaines de dollars.

J'aime Lagos parce qu'elle me surprend. Elle me charme et me captive et je la parcours sans crainte, dûment chapitrée par un homme du crû qui me guide et me protège. Lui la connaît sous tous ses angles et ses coutures. Avec lui, je fais le parcours des couleurs, ou des odeurs. Car Lagos ne se visite pas comme les autres villes, elle s'explore par les cinq sens. Cette fois-ci, j'ai fait le voyage de l'odorat. Car Lagos a des odeurs qui racontent une histoire unique au monde. Elle sent d'abord le port. Puanteur maritime, mélange de fuel lourd et d'eau saumâtre qui s'échappent des flancs palpitants des grands cargos amarrés aux docks. Odeur de graisse et de ferraille venues des grues à long col dont le manège étourdissant emplit les nuits et les jours. Fragrance boisée, subtilement acidulée, qui surgit lorsqu'un grumier charge des troncs arrachés à une terre natale désormais veuve et misérable, transbordés sans ménagement en direction d'un occident friant de bois précieux. Le jacaranda a valeur de bois d'ébène... Odeur d'alcool frelaté et de friture fatiguée qui s'échappe des auberges miteuses, terrées dans les recoins des quais, tripots clandestins où le marin de passage engloutit sa solde du mois, bouges infâmes où l'amour ne coûte que quelques dollars froissés.

Brûlant contraste avec les arômes que l'on respire dans les jardins privés, ces effluves délicats venus de fleurs rares cultivées avec patience, ce gazon anglais dont l'herbe tendre est soignée à la main. On en oublie la fumée acre qui s'échappe de l'usine Coca Cola, les remugles de plastique venus de chez Dunlop et la pestilence des teintureries.

Je te laisse ici, fils de Pénélope, sur les rivages d'Ithaque où tu vis désormais. Toi qui sais reconnaître la saveur des fruits à l'odeur de leur peau, j'espère que tu as apprécié cette promenade olfactive. Rendez-vous ici même, dans quelques heures, pour Abuja.


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