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Paris, le 3 février 1984
Je veux te répondre, et depuis plusieurs jours déjà, mais je sens que la réalité de tous les jours, elle aussi me ronge, m’asphyxie, elle aussi referme sur moi une chape de fatigue, de cette fatigue sans qualité dont je ne parle pas, que je tente d’oublier presque. C’est la mienne que je dois porter. Nous avons tous chacun la nôtre. Et c’est pourquoi, au fond, j’imagine qu’il nous reste encore quelque chose de sacré, au moins de sublime à mettre dans la fatigue, à considérer à travers les yeux de la fatigue.
Fatigue, dites Fatigue, il n’y a là qu’un terme, pas une fin, pas un corps. C’est un fossé. Dans ce fossé, je vois une autre fatigue qui cherche à vaincre la fatigue, celle toute humaine à qui nous cédons par le sommeil. Ainsi à observer la vie autour de moi, cette façon dont chacun régule sa fatigue comme pour récupérer des forces et surtout la façon dont je suis moi-même hantée par l’insomnie, par un désir fou de contrôler le sommeil, c’est vrai je finis par penser, par croire, que la fatigue est notre corps – corps de mystère – notre véritable nature.
(Quand nous imaginons le paradis, nous voyons un homme et une femme seuls l’un en face de l’autre, sans fatigue jamais, sans désirs aussi, et s’ils n’avaient pas rompu l’opacité de l’harmonie, jamais nous n’aurions connu la fatigue. Pourquoi le fait de désirer voir derrière a-t-il été gagné par l’homme plus il croyait se protéger, s’organiser, se défendre ?)
Il me semble que nous sommes nés à la fatigue – on a bien « fatigué » la pâte avant notre arrivée ! Les mots retrouvent leur sens à force de se cerner les uns les autres, de se couper de la parole. Faire et Fatiguer devenant le signe extérieur pour tenter d’approcher une vision de la naissance. Notre vraie nature ainsi serait la fatigue comme si nous sortions du sommeil, notre vraie nature parce que nous lui résistons, « forme » ou « état » qui par le sommeil se cache et se replie, ses résistances au fond, sans doute parce qu’elle nous habite en permanence, étranges petits bouts de vivant qui tentons d’aller contre le déséquilibre – notre nature, notre force, cet inconnu qui nous porte au-delà de la conscience, ce lien sans pesanteur où tout chute sans se soucier de la chute ; où tout vole par le même miracle sans souci de qualifier l’envol.
La chute commence et s’arrête avec nous. Nous avons édifié une beauté à l’image de notre résistance, à l’image de cet instinct bâtisseur – nous parlons de courage et nous ne connaissons la fatigue que par la conscience, l’audace même d’avoir repoussé le déséquilibre. Pourquoi a-t-il fallu que nous ayons tant peur du déséquilibre ? N’est-ce pas là que s’est logé l’instinct de survie ?
Et comment aller contre la fatigue sinon plus fatigué encore ? Au-delà de l’épuisement… Tu parles de passeur, de passage et au fond je dis errance, mais peut-être passons-nous par notre fatigue et portons-nous le sens comme un trajet à faire, un pas plus loin pour être moins fatigué, et puis, la fatigue revient, revient. Et, nous n’avançons peut-être que dans ces moments où la fatigue et soi ne sont qu’un seul et unique mouvement sans conscience de soi ni de la fatigue.
Peu importe où nous allons et plus nous irons, plus il me semble que nous n’aurons pas de réponse.
Je m’arrête. C’est difficile de te répondre à cause de cette peur de donner maintenant que je te ressens plus au loin, et parce que je sens que tu voudrais à la fois me connaître et m’éviter. J’ai besoin d’être rassurée quant à mon existence et qu’enfin elle me soit restituée par ce que je suis, pour ce qui veut rester de moi après moi-même quand je parle. C’est un peu du vent la parole, mais on se signe en bas d’un texte, on veut croire que quelqu’un est dedans.
[…]
Raphaële
NOTE DE J.-L. G. : cette lettre de Raphaële George a été envoyée à J.-L. G. juste après que Raphaële George eut achevé d’écrire L’Éloge de la fatigue.
NOTE d’A.P. : cette lettre inédite nous a été aimablement transmise par Jean-Louis Giovannoni pour la revue Terres de femmes. |
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