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Pierre-Albert Jourdan, Le Fil du courant

Publié le 13 février 2012 par Angèle Paoli
« Poésie d’un jour »

Albert_jourdan
Pierre-Albert Jourdan à Caromb (Vaucluse) en 1973
Ph. © Gilles Jourdan
Source


LE FIL DU COURANT

(extraits)

Tout juste si, aujourd’hui, en fait d’anachorèse, nous sommes capables de mener une vie quelque peu cachée. Dans ce recoin de l’âme désertique (désertée) où brûle une maigre bougie que deux doigts mouillés suffisent à éteindre, si ce n’est déjà fait. Observez que cette vie quelque peu cachée est tout ce qui nous resterait de dignité si nous ne consentions à y faire quelques stations journalières. Ce recoin ne serait pas lieu de prières mais de massacres. On en sortirait, battu, un peu plus défiant envers soi-même, un peu plus conciliant sans doute, un peu lavé, sachant qu’il faut toujours recommencer car la crasse est journalière elle aussi. Petit recoin, petit désert d’homme naissant, fragile, épouvanté. Petit désert (déserté) pour s’éprouver homme. Un tout petit peu.
Et cachez tout cela, ne le dites pas, vous soulèveriez des tempêtes de sable. La mauvaise haleine (ou conscience) vous entoure. Restez cachés ! Travaillez avec les pierres, en harmonie. Faites des montagnes. Quand tout sera bien au point…

Parfois en lisant Évagre le Pontique, on entend Lin-tsi ou Chen-houei. Toute une masse d’écrits ou de paroles s’engouffre dans le même goulot et ressort, fleuve paisible. Dommage que l’on manque de barques.

Le pinceau gelé que le peintre, voulant le réchauffer, laissait brûler à la flamme, tout saisi qu’il est soudain par le silence nocturne. Correction par le gel de ce silence. Puissance qui vient battre à la porte, qui enserre cette tête et, parfois, la délivre de ces pensées scintillantes où, si tu poses le pied, tu t’enfonces et te noies.

[…]

« Herbe errante » désignait métaphoriquement dans l’ancienne Chine un homme en exil. Une bien belle expression. Un titre enviable.

Nous ne viendrons pas à bout de l’espace, c’est lui qui, par mépris, nous fait gémir dans nos espaces clôturés.

Un peu de santé comme un brin de thym fleuri. Que de piétineurs l’ignorent qui vivent en « bonne santé » sans jamais fleurir.

Il y a peut-être un moyen de retrouver des gestes simples : c’est, d’abord, de ne pas les oublier.


Pierre-Albert Jourdan, Le Fil du courant (fragments inédits extraits d’un ensemble de feuillets dactylographiés présentés par Yves Leclair), in Revue Europe, n° 990, octobre 2011, pp. 223-224.



PIERRE-ALBERT JOURDAN

Jourdan

Ph. © Gilles Jourdan
Source


  « Pierre-Albert Jourdan (1924-1981), après dix ans d’une recherche plus strictement poétique, a essayé à partir de 1970, dans des fragments surtout, d’utiliser l’écriture pour se transformer intérieurement, et se rendre capable de rencontrer pleinement le réel. Il a alors multiplié les procédés pour agir sur soi, sur sa volonté, sa sensibilité, son intellect ou son affectivité. Des sentences, des injonctions à soi-même, lui servaient à se dissocier de comportements, de pensées, grâce à la vivacité ou à la violence de l’expression, et à l’ironie. Dans des passages d’aspect plus poétique, le travail sur la langue creusait un état de dépossession et d’accueil face au monde, et à l’invisible ou permettait de se mettre à l’école de la nature pour intérioriser ses suggestions éthiques. Jourdan usait aussi de l’écriture, à la façon du koan zen, pour se défaire des représentations mentales, faire vaciller l’intellect, et se précipiter dans l’épreuve des choses telles qu’elles sont. Ou, enfin, il s’appuyait sur elle pour se déprendre, par l’humour et le retrait, des émotions liées à l’échec et à la mort, et parvenir à l’accueil amoureux même de sa propre perte. Une tentative qui, même s’il a souvent répété son insuffisance, semble avoir permis la lumière, la sérénité de plus en plus sensibles dans ses derniers écrits, leur beauté, et leur utilité profonde pour le lecteur qui accepte de s’ouvrir à une expérience d’être. » (Élodie Meunier*)

■ Pierre-Albert Jourdan
sur Terres de femmes

→ [Ceci est ma forêt]
L’Entrée dans le jardin
→ Les nuages parfois s’enlisent

■ Voir aussi ▼

le site d’Élodie Meunier* consacré à Pierre-Albert Jourdan
→ (sur The Arts Fuse) Fuse Poetry Review: Pierre-Albert Jourdan — Writing that Wagers on Beauty (recension [en anglais] autour de la publication, en juillet 2011, de l'édition bilingue (anglais-français) de The Straw Sandals [Les Sandales de paille]: Selected Prose and Poetry by Pierre-Albert Jourdan. Edited, introduced, and translated by John Taylor. New York, Chelsea Editions)
→ (sur Imperfetta Ellisse) Pierre-Albert Jourdan poeta sconosciuto (+ plusieurs poèmes traduits en collaboration, du français vers l'italien, par Valérie Brantôme et Giacomo Cerrai)
→ (sur le site de Cerise Press) une note (en français) de John Taylor (le traducteur américain de Pierre-Albert Jourdan) sur Pierre-Albert Jourdan
→ (sur Poezibao) Une rencontre autour de Pierre-Albert Jourdan

* En 2006, Élodie Lefaure-Meunier a soutenu (sous la direction de Claude Burgelin - Université Lumière Lyon 2) une thèse de doctorat sur Pierre-Albert Jourdan : Pierre-Albert Jourdan : l’écriture comme ascèse spirituelle.



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