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Pierre-Albert Jourdan, L’Entrée dans le jardin

Publié le 21 février 2012 par Angèle Paoli
«  Poésie d'un jour



Pierre-Albert Jourdan, L'Entrée dans le Jardin, titre

L’ENTRÉE DANS LE JARDIN
(extrait)

Le brin d’herbe a signé la convocation.

Ne pas abandonner l’espace, laisser la main errante, ne pas l’emprisonner sur les choses.

La succession des heures devient palette de peintre. Que sont les heures, des dégradés d’espace ? Qu’est-ce qui se dresse devant moi ― puis-je, sans cette inconscience légère qui m’appartient, lui donner un nom ? La part qui me revient n’est qu’un souffle nu sur mon visage. Je vois trembler les premières lumières du village, submergé par une vague de tendresse. Désarmés, nous errons à la lisière du monde. Nous avons cru bon de nommer ainsi ce qui nous est apparu, sans comprendre que ce n’était qu’un piège, en nous enfonçant dans le piège parmi les rires et les cris.

Je n’arrive pas à me situer. Je n’épouse même pas la docilité de l’ombre.

Il n’y a pas de hiérarchie. L’esprit noble descend effectivement jusqu’au purin. Je dirai même qu’il s’y apaise.

Les abeilles s’activent. Elles font vivre le romarin. Toute cette floraison bleue, cet épanouissement trouve son sens dans une dilapidation ― fut-elle studieuse. Ce léger bourdonnement fait vibrer l’espace : on avance, on a cette impression, mais est-ce bien cela ? N’est-on pas, sur place, anéanti, piétiné, jubilant ?

Des saisons de l’âme.

Le « Wild Thyme » de Blake, le thym sauvage – messager de quelle foi enracinée, de quelle richesse, piétinée mais triomphante ?

Vent du Sud, souffle prolongé, presque égal, irritant. Rien des bourrasques, de la violence échevelée du mistral. Usure. Lente usure. Effritement. Le corps ressent cela. Au mistral, vivifiant, il oppose sa propre masse, il lutte. Ici, il n’y a rien à opposer à cette opiniâtreté sournoise. Main de sable qui tape aux vitres. Oui, dit le corps, je sais, je ne sais que trop. Vent du Sud, longue phrase mortelle.

Quel est ce calme ? Ce n’est pas le calme, c’est l’abrutissement. La tempête, en passant, a saupoudré de neige la montagne. Oh, comme tout pèse soudain ! Comme tu vieillis !

L’entrée dans le jardin. La distance à franchir est si courte qu’il est impossible de faire le premier pas. J’en suis là, ténébreux, inquiet, instable. Je ne rallonge pas ainsi la distance, comme on pourrait le supposer, mais je la brouille considérablement. Ce soleil de fleurs et d’abeilles luit doucement dans l’entre-deux. Mais ce qui est gagné c’est que nous ne nous observons pas. Nous nous tenons, côte à côte, en étrangers qui ne parlent pas la même langue mais qui éprouvent l’un pour l’autre une profonde sympathie.
Je pourrai vivre ainsi, avec les cendres de l’autre soleil dans les yeux. Petit à petit je m’émonderais, je perdrais toute la menace contenue dans mes gestes. Bouddha de bois qui couve l’incendie.

Pierre-Albert Jourdan, L’Entrée dans le jardin, Thierry Bouchard éditeur, 21170 Losne, 1981, pp. 11-12.


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