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Christine Bonduelle, Ménage

Publié le 25 mars 2012 par Angèle Paoli
Christine Bonduelle, Ménage,
Obsidiane, Collection Les Solitudes
dirigée par François Boddaert, 2010.


Lecture d’Angèle Paoli

UN MYSTÉRIEUX « BLASON DE MÉNAGE »

  Ménage manège remue-ménage de méninges, un drôle de manège poétique se joue dans Ménage, dernier recueil de poèmes de Christine Bonduelle, publié aux éditions Obsidiane. S’adonnant joyeusement au rangement du fatras quotidien, l’auteur de Ménage enlève néanmoins son lecteur, le bouscule sans ménagement d’une section à l’autre de Ménage ― six en tout ―, l’emporte dans son bagage en terres d’Australie mais aussi bien, et avec les mêmes curieuses bizarreries de langage, jusque dans les supermarchés et sur les tapis roulants de Châtelet, idem métro Glacière. Le poète, ici une femme, joue de préférence avec l’impair, comme il appert dans les « Onze travaux » (« douze moins un » herculéens ?) qui ouvrent le recueil, tous répartis en septains. Plus loin, dans la section « En-Cas », alternent neuvains et onzains mais ce choix est contrebalancé par la présence de dizains ou de huitains, moins nombreux semble-t-il. Dans les sections « Nocturnes » et « Diurnes », composées chacune de cinq poèmes de cinq strophes, le poète alterne sixains et quintils. De même dans les « Études de chien », poème de onze sixains. Quant à la longueur des vers, aucune contrainte particulière ne semble présider à leur longueur et à leur rythme. Voire !

  Diversement dédiés à ses fils, à ses filles, à sa sœur, à son frère et à son père (manquent l’époux et la mère !), mais aussi à ses amies et poètes (Sarah Rosenblatt) ― on croise au passage Jean-Claude Caër, Pascal Commère et François Boddaert ―, ces poèmes aux vers brefs, centrés dans la page, convient chacun, qu’il soit connu ou non du lecteur, à contribuer par sa présence nominative aux travaux de rangement, de lessive, de tri du linge, au ramassage des miettes et au débarrassage des reliefs du repas, à la toilette intime des uns et au désordre psychédélique et féminin des autres. Tout cela relèverait du plus commun du quotidien désordre, gestes et rites à accomplir dans la répétitivité, si la poète, douée d’humour et d’un sens ludique hors pair, ne s’en prenait aux mots et aux phrases de la manière la plus inattendue. Inventés déplacés décalés déjantés, les mots s’agencent dans un ordre autre, selon des rejets propres au poète et propres à surprendre l’oreille. Au point que la lectrice (en l’occurrence moi-même), dérangée dans ses habitudes de lecture, se prend à sourire. Et, laissant-là de côté ses principes, se laisse porter et guider, pareille à un bouchon de liège surpris pas la saccade des flots, au rythme des phrases agrammaticales, elliptiques ou heurtées, d’où le sens n’affleure au-dessus du poème que par décantation finale. Et se prend à s’abeausir, à badaudailler et à brelauder à l’envi, et pour finir, à s’ébaubir sans retenue face à pareille et déroutante inventivité. Ce qui apparaît clairement, c’est que ce fourmillement de mots forgés renoue avec notre langue médiévale oubliée. Elle ressurgit ici, dans les « forgeries » de Christine Bonduelle, avec sa richesse, son originalité, sa couleur. Et la lectrice s’en esbaudit.

  Les scènes de la vie courante se succèdent, souvent très imagées et pittoresques, comme celle de « la bonne chère madame » enrobée dans les plis d’une métaphore filée culinaire et réjouissante. Surgissent aussi des substantifs déguisés en verbes ― « pênent/culottent »―, qui voisinent en séries affriolantes avec un chapelet d’écrous, de gâches, de tenons et autres mortaises qui, mâles et femelles raboutés, enfantent d’autres semblables... Étrange histoire qu’il faudrait relier au septain suivant avec lequel la saynète forme paire et voir comment l’un modifie l’autre, le complète, lui répond. Il faudrait aussi s’interroger sur le mystère du dédicataire. Pourquoi ce poème-là est-il dédié à Anne Segal plutôt qu'à Anne Hérisson-Leplae de Milwaukee (et vice versa) et qu’est-ce qu’induit ce choix dans la forme et dans la coloration du poème ?

  En jongleuse talentueuse, la poète « estrope » les mots, ôtant ici une voyelle, rajoutant ailleurs une syllabe, donnant naissance à d’autres mots-valises, tel le priapique « imbriaque » ou le mélancolique « condouloir ». « Le linge impollu » hésite entre impoli/poilu/et pollué mais la trouvaille des « chaussettes veuves » ne peut que faire sourire tant elle recouvre une réalité obsédante à laquelle n’échappe nulle ménagère ! Ailleurs, dans d’autres poèmes, Christine Bonduelle fait rouler les mots, galets-cousins aux consonances intervertibles. Ainsi dans les poèmes de « Nocturnes », construits sur le même principe de roulement d’un mot à l’autre, le poète passe-t-il de « ménade » à « nomades », « monade », « n’adonne » et à « domaines »//de « à corps » à « accord », « accort  », « accore » « encore »// de « lisse » à « lasses », « laisse », « lice » et « lace »// de «  léthé  » à « les thés », « l’été », « l’étai », « l’était »... Au-delà du jeu avec les mots, les poèmes d’Antipodismes (quatorze) et les poèmes de Nocturnes (cinq) font naître un univers de voyage charnel, tissé d’« ennoyages », de songes et de vertige sur fond de paysage nouveau de billagongs, de gommiers et de banyans. De vagues qui drossent les nageurs :

« les baigneurs battent la bonace
ressac en fond vaguement sourd ».


  Les lilly-pilly, plantes de rêves, et les noms d’animaux insolites ― wallabis et kookaburra ― voisinent avec le didjéridoo ainsi qu’avec des mots savants ― « amblyopes »//«  agrypnode » ― qui contribuent à brouiller les pistes du langage. Dans cet espace aux toponymes exotiques ― Fernleigh Gardens, Bondi beach, Coogee beach, Willie’s bath, Uluru,...―, le temps ouvre un autre rythme. Il prend le temps de l’attente et de la lenteur. Il devient tangible, partie intégrante de la perception :

« touche le temps sous la fenêtre »...
« nous avons foulé
le temps regardant »...


  L’exemple le plus évocateur se trouve sans doute dans le premier poème de « Nocturnes ». Qui décline le temps de manière anaphorique, reprise rythmée d’assonances et d’allitérations du vers « je t’entends rêver le temps » :

« je t’attends tomber tout bas »/« je t’entends rêver le temps »/« je te tends aveugle une main »/« jetant tant d’espace au désert »/« j’ai tenté de filer la trace ».

  Comment ne pas se laisser prendre à la musicalité de ces vers, à leur douce et entêtante cadence ? Dégrippant la syntaxe et jonglant avec les mots, Christine Bonduelle invente une musique singulière aux accents parfois médiévaux. Chaque « monade ténue » forme avec l’ensemble ― poème et recueil ― une cosmologie poétique originale. Une moire vivante, colorée et multiple. Un mystérieux « blason de ménage ».

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli



CHRISTINE BONDUELLE

Bonduelle

Source

■ Christine Bonduelle
sur Terres de femmes

→ Impossible ça ne marchera pas (poème extrait de Ménage)
ambivalences (poème extrait de Bouche entre deux + notice bio-bibliographique)
Soif (autre poème extrait de Bouche entre deux)

■ Voir aussi ▼

→ (sur Poezibao) d’autres extraits de Ménage (+ une présentation de cet ouvrage par Jean-Pascal Dubost)
→ (dans la revue Secousse [Quatrième]) huit poèmes de Christine Bonduelle




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» Retour Incipit de Terres de femmes

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